J’ai lu le livre de Ahmed Bensaada,peut-on toujours parler ? 

J’ai lu le livre de Ahmed Bensaada,peut-on toujours parler ? 

Par Mehdia Bel

J’ai lu « Qui sont les ténors autoproclamés du Hirak »! Ne me crucifiez pas. Ou faites. Mais ce serait bête. Car je vous invite quand même à discuter parce que je m’inquiète.

En voyant les réactions par anticipation qu’il a suscitées, je me dis que cela ne peut que lui donner raison ! Des voix se sont auto-érigées en comité de censure de la parole hirakienne. Je suis on ne peut plus choquée qu’un livre aussi clair, fluide et qui rappelle seulement le CV de certaines personnes, preuves à l’appui, qu’elles n’ont pas contestées, provoque l’hystérie générale !

Contrairement à ce que stipule la paresse intellectuelle garante autoproclamée de l’image immaculée du Hirak, le livre n’aborde en aucun cas les raisons du soulèvement. De ce fait, il les impute encore moins à une quelconque machination étrangère. D’ailleurs, pour avoir la position de l’auteur sur la question, j’ai dû réécouter tous ses passages télé et radio depuis le début du Hirak. J’ai tenté de retrouver sa thèse conspirationniste tant décriée. Elle n’y est pas. Il n’a de cesse d’expliquer que le soulèvement est dû au ras-le-bol on ne peut plus légitime de la population, et que les tentatives de déstabilisation des Etats ne peuvent réussir qu’en raison d’un terreau propice : despotisme, mauvaise gestion, corruption généralisée, concentration des pouvoirs… Wellah, il les a citées chez Souhila El Hachemi. Je vous informe car apparemment, la paresse englobe aujourd’hui même l’acte de cliquer sur une vidéo Youtube ! (Je dois d’ailleurs me fatiguer pour rien, qui lirait le texte d’une complotiste insignifiante !)

Le livre tente de répondre, d’une manière qui n’a pas la prétention d’être exhaustive, à une question : qui sont les ténors autoproclamés du Hirak ? Et c’est tout !

D’où vient cette question ? D’une injonction du « sociologue » Lahouari Addi, faite le 14 mars, oui dès le 14 mars : « … les décideurs doivent accepter le caractère public de l’autorité de l’Etat. Ils doivent demander à celui qui fait fonction de président aujourd’hui de démissionner et de nommer une instance de transition qui exerce les fonctions de chef d’Etat. Mustapha Bouchachi, Zoubida Assoul et Karim Tabbou devraient être sollicités pour exercer les prérogatives d’une présidence collégiale qui nommera un gouvernement provisoire qui gérera les affaires courantes et préparera les élections présidentielle et législative dans un délai de 6 à 12 mois. Les généraux doivent aider à la réalisation de ce scénario… ».

Rien que ça ! Et des injonctions, Addi en fait même au Hirak : structuré tu ne seras point ! Mais faire des injonctions ne fait-il pas de facto de leurs auteurs des leaders autoproclamés du Hirak ? Dès lors que des personnes ont inondé internet, les médias étrangers et les médias privés de financement étranger, avec cette injonction à répétition : gare à la structuration du Hirak, n’était-on pas déjà dans sa structuration ? Encore mieux, on a prévu la suite pour vous ! Après tout, on lit les livres pour vous, on écoute la radio pour vous, pourquoi est-ce qu’on ne déciderait pas de la trajectoire du Hirak pour vous ? Addi vous l’a trouvée.

Le livre part de cette déclaration et établit des liens entre l’auteur de la citation et les personnes citées, ainsi que leurs liens avec des organismes américains de promotion de la démocratie. Et c’est tout !

J’ai lu le livre. J’ai lu et écouté les critiques dont la majorité écrasante n’a pas lu le livre…

J’ai écouté Hakim Addad estimer que c’est une attaque contre RAJ. Or, tout ce qui est dit sur RAJ c’est les montants perçus, pendant des années, de la part d’un célèbre organisme américain de promotion de la démocratie. En quoi est-ce une attaque ? Il dit dans le même entretien donné à Médiapart que les marches du Hirak n’ont pas été suspendues sur une décision du gouvernement mais plutôt des responsables du Hirak et des activistes ce qui témoigne de leur maturité. Dois-je vraiment commenter ?

Dans le dernier numéro de la radio facebookienne du Hirak, l’animateur estime qu’il est « unethical », honteux et scandaleux de la part d’un auteur de s’attaquer à une personne qui ne peut pas se défendre car privée de sa liberté. Pourtant, Bensaada fait un disclaimer : « Mais étant donné la situation actuelle de Karim Tabbou (emprisonné et en attente d’un procès), il serait inconvenant de traiter de son cas dans ce contexte. Seuls les faits de notoriété publique seront cités ». Il est épargné. N’est-ce pas « unethical » d’accuser l’auteur de manque d’éthique sans l’avoir lu ?

Il lui est aussi reproché de ne pas avoir donné la parole aux concernés alors qu’il s’agit d’un livre et non d’un travail journalistique, dans une émission diatribe qui n’a pas jugé utile de lui accorder la parole. On l’invite dans le même numéro à s’exprimer, lui et son éditeur, après l’avoir diffamé, en gardant cette confortable position d’avoir fait le geste. Bensaada l’a dit clairement durant l’émission de la chaîne 3 consacrée à son livre. Il invite les concernés au débat et la chaîne à leur accorder la parole. D’ailleurs, Addi a répondu au sujet de ses liens avec un centre de recherche américain douteux. Mais pas sur cette injonction de ne pas structurer le Hirak. Encore moins, sur celle de remettre le pouvoir à des personnes de son choix, ni le pourquoi du comment de ce choix. Et il traite Bensaada de dhoubab. N’y voyez aucune diffamation.

Quand on lit le livre, il n’y a absolument aucune raison de consulter les personnes citées. C’est un listing de leurs activités en lien avec des organisme américains de promotion de la démocratie telles que rapportées dans les rapports annuels des ONG. L’animateur de l’émission a fait remarquer, à juste titre, que ce ne sont là que des documents disponibles sur le net, et que ce travail n’aurait pas été possible sans la transparence des ONG et l’accès à l’information aux USA. Mais alors, pourquoi les protagonistes menacent de déposer plainte pour diffamation durant cette émission si Bensaada n’a fait que reprendre des informations publiques d’intérêt général ? Tout à coup, la liberté d’expression et le droit d’accéder à l’information ne font plus partie de la doctrine des droits de l’hommes qu’ils prétendent défendre ?

Dans la même émission, la personne qui a fait la note de lecture et qui accorde la parole aux trois personnes concernées mais pas à l’auteur, et dont l’avis était tranché bien avant la lecture du livre, en attestent ses posts Facebook, rappelle que ces personnes manifestaient chaque vendredi alors que l’auteur du livre était confortablement installé au Canada. Pourtant, (encore !), Bensaada est professeur à l’université d’Oran pour le second semestre. Il était donc en Algérie et a pris part à certaines marches. Il en raconte une de manière détaillée dans un papier disponible sur son blog, illustré des photos qu’il a prises.

Mais, a-t-on besoin d’une preuve de sa participation physique à une marche pour avoir sa carte d’ancien moudjahid/hirakiste ? Est-ce pour cela que des « militants » rentrent jeudi de France, pour participer vendredi à une marche, et retourner le samedi « chez eux » ?

Pire, Assoul estime que Bensaada n’a pas de leçon de patriotisme à donner, lui qui vit à l’étranger, dans une radio dédiée au Hirak créée et gérée depuis l’étranger ! Les lignes que vous lisez sont également rédigé à l’étranger. N’est-ce pas là de nouveau les ténors qui nous disent qui a la légitimité de parler du/ou au nom du Hirak, et qui ne l’a pas ? Sur quelle base ? C’est ce que Bensaada cherche à comprendre. Mais attention, il ne faut pas le lire !

A vrai dire, il ne faut pas se poser de questions. Certainement pas sur le Hirak. Même si le livre ne parle pas du Hirak. On l’accuse tout de même d’être une attaque CONTRE le Hirak. J’ai lu le livre pour vous, chers « paresseux », c’est un livre sur les ténors autoproclamés du Hirak, exactement ce que son titre prétend. Rien de plus.

Mais je répète, il ne faut pas se poser de questions. Récemment, j’ai été traitée de « complotiste, marga, qui ressent ce besoin de poser des questions sur tout parce que zaama plus intelligente que nous tous », pour avoir demandé à quelqu’un qui m’avait envoyé le teaser du fameux « docu » de France 5 : as-tu des infos sur ce docu ? intriguée par autant de tapage pré-diffusion.

Récemment aussi, un autre ami, m’a dit quelque chose d’intéressant. C’est un invité régulier des plateaux télé de l’ENTV mais lui, il a le droit, on ne fera pas le raccourcis médias publics = agent du pouvoir, magnifique procédé de ceux qui sont, sont devenus, ou ont toujours été des abonnés des médias étrangers ou ceux financés par l’étranger, sous prétexte qu’ils sont exclus des médias publics. D’abord, Bensaada pourrait avoir la même remarque, s’il était invité à s’exprimer dans ces médias dits d’opposition (et donc de facto, des médias d’opinion et non d’information), il n’aurait peut-être pas autant été sur les médias publics. Et les invitations ne sont pas à faire après les attaques contre lui. Aussi, peut-on appliquer le même procédé d’exclusion : à partir du moment où vous avez autant d’attention de la part des médias étrangers, ne seraient-ils pas en train de vous utiliser ? Vos intérêts n’ont-ils pas convergé ? Ben non ! Car il n’y a pas de complot étranger. Le régime algérien a le monopole de la conspiration. Il s’agit du régime le plus stratège au monde, ce qui est bizarre, car on m’a toujours dit qu’on était gouverné par des incompétents.

L’ami m’informe que je suis fichée anti-hirak depuis le 22 février ! Le 22 février déjà, la dictature Hirak avait été instaurée ! On commençait déjà à ficher les gens. Je ne sais pas quel a été mon tort ce jour-là, peut-être, ai-je laissé seulement un like au lieu d’un cœur à la photo d’un manifestant ? Je réponds à votre place : je ne suis qu’une dhoubaba, car tel est le procédé maintenant.

Et le principal problème est là. Avant même de connaître la nature des réponses, aucune question – et aucun avis indépendant – n’est permise, sous peine de se faire taxer du classique complotiste et soutien des dictatures. C’est ce que le Hirak a enfanté de pire, des nouveautés linguistiques des plus nauséabondes, ayant pour but d’excommunier d’autres Algériens (en attendant de leur déclarer la guerre ?). Presque aucune discussion sur le Hirak n’y échappe : bousba3 lazraq, sectambari, badissi-novambri, zouave, mbarda3, dhoubab… Nous devrions vraiment avoir honte.

D’ailleurs, à la manière de Addi, je me mets à mon tour aux injonctions. Il faut arrêter de se considérer le seul à pouvoir parler, quel que soit le sujet, quelle que soit la plateforme. Il faut arrêter de décider qui a l’autorisation de parler et pour dire quoi, surtout quand on se prétend du Hirak, ce mouvement pour une Algérie meilleure où la liberté d’expression est garantie. Plus important encore, il faut arrêter de se parler à soi, et commencer à se parler les uns aux autres. Et cette règle n’est pas à imposer seulement aux médias publics (ou aux médias privés de Haddad ou pro-pouvoir) – qui eux s’ouvrent un petit peu – mais à tout le monde, dans toutes les circonstances. Et il faut vraiment commencer à se poser des questions. Toutes les questions. Pour qu’un jour, Inchallah, une fois adultes, on tentera d’y répondre, seuls, comme des grands, sans injonctions, sans réponses toutes faites, de la part de personne.

PS : ce message s’autodétruira dans deux jours quand on aura fini de m’insulter car on n’aura pas réussi à se parler.