M6, la petite chaine qui ne grandit pas

M6, la grande chaîne qui fait pssshhhh…

Par Philippe Tourel

Lors de son lancement en mars 1987, la chaîne française – qui n’est pas si française que ça puisqu’elle est sous la coupe de la société allemande Bertelsmann, contrôlée elle-même par la famille Mohn qui s’était compromise dans la collaboration avec le régime nazi – avait comme slogan : « M6, la petite chaîne qui monte ». Faisant partie du groupe M6, présent dans les domaines de la téléphonie mobile, la vente à distance, Internet, le football, le cinéma et la presse, cette chaine généraliste se voulait surtout, avec ses émissions de variétés, un média de divertissement. Elle s’était aussi illustrée par ses émissions économiques, notamment Capital ou sociétale comme Zone interdite.

En diffusant le dimanche 20 septembre une « enquête exclusive » – qui n’est en fait ni une enquête et encore moins exclusive-, sur « L’Algérie, le pays de toutes les révoltes », le présentateur de cette émission vedette de M6, présentée par le militant enragé Bernard de La Villardière, a brillé par son manque de professionnalisme journalistique, sa violation des règles les plus élémentaires de la déontologie et a donné de la chaine qui l’emploie l’image caricaturale d’un média mainstream au service d’une idéologie néoconservatrice qui contribue, au nom de la pseudo défense de la liberté d’expression, à désinformer le public et à paver la voie à la déstabilisation de certains pays jugés récalcitrants.

Pour quelqu’un qui connaît l’Algérie, le récit, les images, les entretiens charriés par cette émission, ont de quoi choquer et d’indigner. On assiste en effet, du début à la fin, à une enquête à charge, à un pamphlet indigne d’un journaliste qui ne se prive pas de donner des leçons de déontologie qu’il n’applique pas à lui-même. Un exemple parmi tant d’autres : les « enquêteurs » ont filmé des enfants sans le consentement de leurs parents, un délit punissable par la loi française de protection des mineurs tout comme les règlements du CSA, le Conseil supérieur de l’audiovisuel français qui veille à la déontologie médiatique et qui protège le droit à l’image des personnes, qu’elles soient adultes ou mineures. On comprend pourquoi les auditeurs algériens, toutes tendances confondues, qui ont subi cette émission, ne s’y sont pas trouvés.
Les personnes « interviewées » ont été d’ailleurs les premières à dénoncer la malhonnêteté des auteurs de ce reportage. Même les réseaux sociaux algériens, connus pour leur franc parler et pour leur irrévérence légendaire vis-à-vis de tout pouvoir, de toute autorité, ont été indignés par la méthode manipulatoire des réalisateurs qui n’avaient pour ultime objectif que salir leur pays. Ils l’ont, pour tout dire, vomi.

Cyril Hanouna tacle Bernard de la Villardière

A peine l’émission diffusée, on a assisté à un déferlement de critiques et de dénonciation, à commencer par les personnes algériennes qui avaient été filmées dans ce documentaire. Ils ont toutes et tous eu le sentiment d’être piégées et grossièrement manipulées. Noor, la célèbre youtubeuse à succès présentée comme experte en maquillage via internet, ne décolère pas. Elle l’a écrit sur son compte officiel sur Instagram. En censurant ses propos on lui a fait dire le contraire de ce qu’elle avait dit à propos de la condition féminine en Algérie. Plusieurs d’entre eux ont porté plainte pour diffamation contre la chaine et son présentateur vedette. La réprobation ne s’est pas limitée à l’Algérie. On a entendu en France même, dans la bouche de certaines grandes gueules journalistiques, des critiques acerbes directes contre Bernard de La Villardière qui a gravement failli à son obligation déontologique. C’est le cas des journalistes français de l’émission Touche pas à mon poste (TPMP), animé par Cyril Hanouna sur la chaîne C8. Ce dernier a sévèrement recadré le présentateur de M6 jugeant sa démarche « non professionnelle et manipulatrice ». Parmi ce panel de journalistes spécialisés dans le décryptage des médias et la dénonciation de leurs dérives, le journaliste et chroniqueur de télévision français, Gilles Verdez s’est dit solidaire de la youtubeuse Noor, alors que Valérie Benaim, l’ancienne présentatrice de TF1, a emboité le pas à Hanouna dénonçant la manipulation de Bernard de la Villardière, à propos de la partie du reportage qui évoquait la femme algérienne.

Le rejet immédiat de ce reportage bourré de mensonges, de clichés réducteurs et néocolonialistes, de manque de contradicteurs, réalisé de surcroit dans l’illégalité et la violation des lois en vigueur dans ce pays pionnier en matière de liberté d’expression, a eu l’effet contraire voulu par ses concepteurs. Plutôt que de donner un coup de pouce à certains porte-paroles du Hirak manipulés depuis la France, cette opération s’est conclue par un lamentable pschitt pour le crédit de cette « petite chaîne qui monte », comme disait son message promotionnel du début de sa création, mais qui, avec ce genre de reportages manipulateurs risque de tomber bien bas.

Première conséquence du militantisme journalistique de Bernard de la Villardière, qu’on voit à la fin de son reportage brandir personnellement des slogans incendiaires contre l’Algérie, la chaîne qui l’emploie se voit les portes de ce pays à jamais fermées. Et pour cause : ce reportage, comme le font remarquer les autorités algériennes compétentes, a été réalisé par une équipe munie « d’une fausse autorisation de tournage ». La chaîne elle-même reconnaît publiquement, et s’en vante, d’avoir sciemment travaillé clandestinement. Pourtant il était normal, comme le font tous les médias opérant dans tous les pays du monde dit démocratique et notamment en France, de solliciter une accréditation en bonne et due forme. Comme le font des dizaines de médias étrangers en Algérie. M6 a refusé sciemment de respecter la loi algérienne.

Elle s’est trompée d’époque, oubliant que ce pays a arraché chèrement son indépendance depuis 1962.

Deuxième conséquence inattendue : le gouvernement français, d’habitude si prompt à courir au secours de ses médias donneurs de leçons et diffamateurs devant l’Éternel, a réagi dans le sens inverse. Il a compris qu’à travers de tels reportages falsificateurs c’est le rapprochement entre le président Macron avec le chef de l’État algérien Abdelmadjid Tebboune depuis quelques semaines qui est ciblé. Comme signe de désaveu de ces méthodes de sabotage médiatique, la chaîne publique France 24 a réalisé avec Amar Belhimer, le ministre algérien de la Communications, un entretien franc au cours duquel il a pu dire tout le mal qu’il pense des méthodes manipulatrices de certains médias français qui en prétendant défendre la liberté d’expression en Algérie cautionnent des pratiques mafieuses.

Dernière conséquence inattendue à ce reportage guignolesque : une succulente chronique au signée par le talentueux et sarcastique chroniqueur du Soir d’Algérie, Hakim Laâlam, intitulé : « Merci M6 ! Merci pour mes zygomatiques ! »

En regardant depuis sa chambre cette enquête annoncée aux téléspectateurs comme un grand moment de vérité médiatique, notre chroniqueur écrit, jubilatoire, Hakim Laâlam : « La chambre s’est transformée en incubateur à rires et à tapages de cuisses. Nous en perdions haleine au fur et à mesure que s’égrenaient poncifs, clichés, stéréotypes, raccourcis et autres tartarinades que l’on aurait dites puisées dans « Tintin au Congo » ! Non, franchement, merci ! Un énorme merci à M6 et à ses soirées « Grand Bêtisier ». Ils ont fait encore mieux que l’autre soir, avec le bêtisier de France 5. Qui était déjà un top, dans le genre ! C’est dire la performance ! Je fume du thé et je reste éveillé, le cauchemar continue. ».

Philippe Tourel