61ème anniversaire des essais nucléaires français au Sud Algérien: Le génocide pérennisé

Le rôle de l'Algérie dans l'interdiction complète des essais nucléaires à travers le monde mis en évidence

L’Algérie commémorera ce samedi le 61ème anniversaire des essais nucléaires français effectués le 13 février 1960 à Reggane dans le sud Algérien.

Cette année, la commémoration de cet évènement de la colonisation barbare, coïncide avec le très controversé du rapport de l’historien français Benjamin Stora, et qui n’a pas jugé utile d’aborder le sujet datant de la guerre d’Algérie 1954-1962, sachant que la France officielle se donne le droit de s’autoproclamer l’Etat-pivot en matière de défense du Climat au sein des différents Sommets du COP.

Patrice Bouveret, critique Stora

Dans un entretien accordé à l’APS, le directeur de l’Observatoire des armements en France, Patrice Bouveret, a regretté, que l’historien Benjamin Stora n’ait pas accordé une “grande importance” aux conséquences sanitaires sur les populations de Reggane et de Tamanrasset, victimes des essais nucléaires effectués par la France en Algérie.

“Nous regrettons que la place consacrée aux conséquences des 17 essais nucléaires, réalisés par la France pendant la guerre d’Algérie et les cinq premières années de l’indépendance, ne soient pas plus importante. Benjamin Stora n’aborde que la question des déchets laissés par la France sur place, sans souligner l’importance des conséquences sanitaires pour les populations du Sahara”, a déploré M. Bouveret.

Il a estimé que ces conséquences sanitaires “ne peuvent pas être considérées comme un problème dont la gestion reviendrait uniquement au service de santé algérien, mais l’inquiétude vient surtout dans la mise en œuvre des nombreuses recommandations du rapport”.

Les essais nucléaires criminels, menés par la France coloniale du 13 février au 1er mai 1966 à Reggane (Adrar) et In Ecker (Tamanrasset), continuent de faire des ravages parmi les populations de la région, causant des pathologies jusque-là méconnues, aujourd’hui perceptibles aussi bien sur la santé humaine que l’environnement, la faune et la flore.

Le cofondateur et directeur de l’Observatoire des armements a rappelé que des propositions pour le règlement des conséquences des essais nucléaires ont été annoncées à deux reprises au moins, en 2008 et en 2012, par les responsables politiques des deux pays, “sans qu’elles soient suivies d’une mise en œuvre concrète”, relevant que la mission confiée par le président Emmanuel Macron à l’historien Benjamin Stora “brassait un spectre très large couvrant toute la période de la colonisation et la guerre d’Algérie”.

Le co-auteur, avec Jean-Marie Collin, de “Sous le sable, la radioactivité ! Déchets des essais nucléaires français en Algérie”, a également noté, en enchainant sur l’absence d’indemnisation des victimes algériennes de ces essais nucléaires, que cette question “ne concerne pas seulement les victimes en Algérie, mais bien l’ensemble des personnes affectées”.

Il a fait savoir qu’”en dix ans d’existence de la loi de reconnaissance et d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (Loi Morin), seulement 363 personnes ont pu en bénéficier”, qualifiant cela de “ridicule au regard des conséquences subies par l’ensemble des populations et des personnels, suite aux 210 essais réalisés par la France entre 1960 et 1996 en Algérie et en Polynésie”.

Citant les dernières données publiées par le Comité chargé d’examiner les dossiers (Civen, Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires), il a révélé “qu’une seule indemnisation a été accordée à une personne habitant en Algérie, contre 63 indemnisations à des personnes résidant en Polynésie et 299 à des membres du personnel civil ou militaire”.

Le secret-défense toujours en vigueur pour les archives des essais nucléaires

Pour ce qui est des opérations de décontamination des sites du Sahara (Reggane et Tamanrasset), M. Bouveret a relevé que cela nécessite “obligatoirement un accord entre les deux gouvernements et une volonté politique”.

Au sujet du refus de la France de fournir à l’Algérie les archives et la documentation liées à ces essais nucléaires, il a précisé que “la principale raison dépasse le cadre des relations parfois tumultueuses entre les deux pays et se trouve dans cette culture du secret particulièrement bien ancrée dans la tradition française, tout particulièrement concernant le domaine militaire”.

“La difficulté d’accès aux archives se pose pour l’ensemble des chercheurs, journalistes ou citoyens, quel que soit leur nationalité “, a déploré M. Bouveret.

“En 2008, alors que nous arrivions au terme où ces archives allaient rentrer dans le domaine public, une loi a été adoptée créant une catégorie spéciale pour les archives concernant le nucléaire, les rendant ainsi non communicables sans autorisation spécifique”.

En somme, les abominables essais nucléaires français en Algérie n’ont pas livré tous leurs secrets, alors que les conséquences de ces crimes contre l’humanité font toujours des ravages parmi les populations sans oublier la radioactivité nucléaire sur l’environnement.

Les essais nucléaires français en Algérie, le principe de la terre brûlée

Les explosions nucléaires françaises dans la région de Reggane ont été “une concrétisation littérale” de la politique de la terre brulée suivie par la colonisation française, avait indiqué Me Fatma Zohra Benbraham, avocate au barreau d’Alger.

Les essais nucléaires français en Algérie, « une concrétisation littérale » de la politique de la terre brûlée

“Les explosions nucléaires françaises en Algérie ont été une concrétisation littérale de la politique de la terre brûlée, suivie par la colonisation française en Algérie et demeureront un crime imprescriptible contre l’Humanité et la terre”, a déclaré à l’APS Me Benbraham en marge de sa participation au Forum du quotidien “El Moudjahid”, organisé en collaboration avec l’association “Machaal Echahid” et le Musée du Moudjahid, à l’occasion de la commémoration du 61e anniversaire de ces essais nucléaires.

“Il est inadmissible d’occulter le droit d’Algériens qui ont été utilisés comme des rats de laboratoire pour des essais nucléaires”, a-t-elle dénoncé ajoutant que “leur mort ne peut être un prétexte pour oublier ce qu’ils ont subi, au même titre que la terre saine et pure qui porte à nos jours les traces d’une pollution dangereuse”.

Mahmoudi Mohamed insiste sur les graves maladies héritées

De son côté, le membre et représentant de l’Association 13 Février des victimes de la région de Reggane, Mahmoudi Mohamed, a mis en avant “les souffrances” des habitants de la région et “les graves maladies héritées en conséquence de ces explosions nucléaires”, affirmant que “le calvaire” hérité de génération en génération demeure “une infamie dans l’Histoire de l’occupant français”.

L’indemnisation des victimes algériennes des essais nucléaires français en Algérie ne pourrait intervenir en l’absence d' »excuses » de la France pour l’ensemble de ses « crimes coloniaux », estime Dr Ammar Mansouri, chercheur en Génie nucléaire, soulignant la « responsabilité morale et juridique » de cette dernière devant le Droit international humanitaire.

« Il faut souligner que les archives françaises liées au nucléaire sont frappées du sceau secret-défense ». Et tant que la France continue à refuser la repentance et les excuses, je ne pense pas qu’elle reconnaîtra ses crimes nucléaires en Algérie et, encore moins, concéder à l’indemnisation des victimes, cela impliquant des incidences financières conséquentes pour elle », a déclaré à l’APS Dr Mansouri.

Dossier « épineux » et « lourd héritage »….

Pour Mansouri, la commémoration de la « Gerboise bleue » est une opportunité pour « se pencher sur cet épineux dossier et lourd héritage colonial, en particulier les tragédies, les souffrances et les ravages infligés au peuple algérien, comme l’attestent les nombreux témoignages et documents y afférents ». En somme, des « crimes coloniaux dépassant les entendements et imaginaires », fait-il observer, citant, outre les explosions nucléaires et autres essais chimiques et biologiques, les mines antipersonnel.

« La contamination des populations sahariennes par les explosions nucléaires françaises n’est plus à démontrer. Des décennies après, la radioactivité continue de tuer et de causer des malformations congénitales parmi les nouveau-nés à Reggan (Adrar) comme à In M’guel (Tamanrasset) », s’indigne celui qui se penche, depuis des années, sur le dossier du nucléaire français au Sahara algérien (1957-1967).

Activant dans le mouvement associatif, Dr Mansouri rappellera que les 57 explosions, essais et expérimentations nucléaires françaises en Algérie ont généré « des déchets radioactifs, sous formes gazeuse, liquide et solide, nocifs pour toutes formes de vie, sachant qu’ils sont toujours enfouis sous le sol algérien et représentant un danger permanent pour la sécurité sanitaire des populations ».

A ce propos, Dr Mansouri tient à rappeler que « la France a réalisé ses explosions nucléaires en pleine connaissance des dangers de la radioactivité et de ses conséquences sur la santé humaine, sur l’environnement et surtout pendant le moratoire international sur ces essais décidé par les puissances nucléaires en 1958 ». Ce qui l’amène à souligner la « responsabilité morale et juridique » de l’ancien empire colonial devant le Droit international humanitaire.

Interpellé précisément sur la portée du Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN), ratifié en 2017 et entré en vigueur fin janvier 2021, le chercheur, ayant contribué à la réalisation de films-documentaires sur les crimes coloniaux, évoque notamment les articles 6 et 7 stipulant  » l’assistance aux victimes et la remise en état de l’environnement » ainsi que la coopération et l’assistance internationales. Partant de cela, poursuit-il, la France « est face à son contentieux nucléaire en Algérie et est contrainte de le régler », conviant cette dernière à « exercer des pressions » dans ce sens sur son ancien colonisateur.

Plus concrètement, il s’agit de l’amener à « ouvrir » les archives nucléaires, à indemniser les victimes et les ayants droits, à réhabiliter les sites nucléaires affectés, l’enjeu étant d' »assurer la sécurité sanitaire des populations et des générations futures ainsi que la préservation de l’environnement et de l’équilibre de l’écosystème, tout en assurant l’assistance technique nécessaire à ce genre d’opérations ».

Autant de mesures, poursuit l’auteur de plusieurs écrits sur ce dossier, qui ont été préconisées par l’Agence Internationale à l’Energie Atomique (AIEA) depuis 1995 aux Etats auteurs d’essais nucléaires, les conviant à « assumer toutes leurs responsabilités » dans ce registre.

« Malheureusement, la France n’a pas daigné s’y conformer en Algérie et ne l’a fait que pour la Polynésie. Pourquoi ce +deux poids deux mesures+ »? », s’est-il interrogé, avant de faire le parallèle avec des cas d’indemnisations accordées par des Etats nucléaires aux populations impactées par leurs expérimentations, à savoir le Royaume-Uni avec l’Australie, les USA avec les îles Marshall et le Japon ainsi que la Russie avec le Kazakhstan.

Tout en relevant le principe du « pollueur-payeur » préconisé par le TIAN, Dr Mansouri souhaite la tenue d’une conférence internationale pour faire avancer le dossier des essais nucléaires à travers le monde avant de conclure ainsi : « En fait, le plus grand crime perpétré à l’encontre des Algériens, c’est le colonialisme lui-même, car engendrant toutes sortes de crimes contre l’humanité « .

La loi Morin exclut les victimes algériennes du droit à l’indemnisation

La France qui refuse de reconnaitre ses crimes nucléaires, a, en plus, privé les victimes algériennes de bénéficier de toute forme d’indemnisation dans le cadre de la loi française du 5 janvier 2010, relative à la reconnaissance et à l’indemnisation des victimes des essais nucléaires français, dite « Loi Morin ».

Selon plusieurs experts et associations algériens et français, ce décret « n’a, à aucun moment, fait référence aux Algériens qui sont tout simplement exclus de la loi dite Morin ».

Ces mêmes experts et associations avaient plaidé pour que certains critères de la loi Morin soient revus, comme cela a été le cas en Polynésie, pour permettre enfin aux populations victimes en Algérie de déposer un dossier d’indemnisation.

Trente-deux (32) dossiers algériens de reconnaissance et d’indemnisation des victimes des essais nucléaires français dans le Sahara ont été rejetés en décembre 2012 par la commission ad-hoc mise sur pied à la faveur de la loi Morin, car jugés incompatibles avec cette dernière. Ils ont été refusés au motif que « les pathologies déclarées ne rentrent pas dans le cadre de la loi ».

Essais nucléaires français en Algérie : Chronologie

 

Au total, 17 essais nucléaires aériens et souterrains ont été effectués par la France, entre Février 1960 et Février 1967, dans la région de Reggane et dans les cavités du massif du Hoggar. Le 13 février 1960 à 07h04, la première bombe nucléaire française dénommée « Gerboise bleue » est mise à feu sur le site nucléaire de Reggane. D’une puissance de 70 kilotonnes, soit trois ou quatre fois plus puissante que celle larguée par les Américains sur Hiroshima, la bombe a eu des retombées radioactives plus longues que prévu.

Un rapport annuel du Commissariat français à l’énergie atomique (CEA) de 1960 révèle l’existence d’une zone contaminée de 150 km de long environ.Un document sur les retombées réelles de cette explosion, classé secret défense et déclassifié en avril 2013, montre l’immensité des zones touchées et ce, jusqu’en Afrique subsaharienne, en Afrique centrale et même en Afrique de l’Ouest. Le nuage radioactif a atteint également les côtes méditerranéennes de l’Espagne et la Sicile (Italie). Des taux de radioactivité différents suivant le déplacement des particules de poussière.

Après  « Gerboise bleue », trois autres essais nucléaires atmosphériques ont été effectués à Reggane entre avril 1960 et avril 1961:

-« Gerboise blanche », le 1er avril 1960

-« Gerboise rouge », le 27 décembre 1960

-« Gerboise verte », le 25 avril 1961

L’ampleur des retombées radioactives contraint la France à abandonner les expérimentations aériennes au profit d’essais souterrains. Pour ses nouvelles expérimentations, la France a choisi un site dans le Hoggar, près de In Ekker, à quelque 150 kilomètres au nord de Tamanrasset.

De novembre 1961 à février 1966, il sera procédé à treize tirs dans des galeries creusées horizontalement dans la montagne.

C’est le 7 novembre 1961, que la France a effectué son premier essai nucléaire souterrain (Agate).

Le 1er mai 1962, la France réalise un deuxième essai souterrain.

Cependant, lors de cet essai, un nuage radioactif s’échappe de la galerie de tir. C’est l’accident de Béryl, du nom de code de l’essai.

Onze autres tirs en galerie ont été effectués jusqu’à février 1966, dont trois n’ont pas été totalement contenus ou confinés (Améthyste, Rubis, Jade). Après des années d’expériences diverses, « les deux sites de Reggane et d’In Ekker ont été remis à l’Algérie sans qu’aucune modalité de contrôle et de suivi de la radioactivité n’ait été prévue », reconnaissait, en décembre 1997, un rapport du Sénat français.

Un autre rapport de la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN), plus récent, indiquait que « dès le début des expérimentations nucléaires, la France a pratiqué une politique d’enfouissement de tous les déchets sous les sables. Tout ce qui était susceptible d’avoir été contaminé par la radioactivité – avions, chars, et tout autre matériel – a donc été enterré ».

Pire encore, « des matières radioactives (sables vitrifiés, roche et lave contaminées) ont été laissées à l’air libre, exposant ainsi la population et l’environnement à des dangers certains », a-t-elle déploré.

Selon l’ICAN, la France n’a jamais dévoilé où étaient enterrés ces déchets, ni leur quantité.

Le 5 janvier 2010, après une dizaine d’années d’actions menées par les associations de victimes des essais nucléaires français en Algérie et en Polynésie, le Parlement français a adopté une loi relative à la reconnaissance et à l’indemnisation des victimes des essais ou accidents nucléaires, dite Loi Morin.

En application de la loi Morin, une procédure d’indemnisation est mise en place pour les personnes atteintes de maladies cancéreuses considérées comme radio-induites par les études scientifiques de référence (ONU) et résultant d’une exposition à des rayonnements ionisants. Un Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN) a été mis en place. Cette autorité administrative indépendante a la compétence pour attribuer ou non des indemnisations pour les personnes atteintes de maladies résultant d’une exposition aux rayonnements des essais nucléaires français réalisés dans le Sahara algérien et en Polynésie française entre les années 1960 et 1998.

Au total, 1598 dossiers ont été, entre le 5 janvier 2010 et le 31 décembre 2019, enregistrés par le CIVEN, révèle une étude publiée par l’ICAN en juillet 2020.

Selon la même source, seulement 49 dossiers proviennent de populations résidant en Algérie au moment des essais.

Si 75 propositions d’offre d’indemnisation ont été faites auprès de victimes civiles et militaires ayant séjourné en Algérie, durant la période des essais, une seule victime « habitant en Algérie » a reçu une indemnisation en près de 10 ans, regrette l’ICAN.

Algérie54 et agences