Abdelmadjid Merdaci,fraternelle évocation

Abdelmadjid Merdaci,fraternelle évocation

Par Djamel Eddine Merdaci

 Un an plus tard Madjid habite notre pensée. Quoi de plus légitime qu’il en soit ainsi ? C’est aujourd’hui même la circonstance, la nécessité certes encore bouleversante d’une réminiscence émue, celle d’un hommage largement partagé, d’une journée de regret qui lui est dédiée tant son manque est encore cruellement ressenti. Ce n’est pas sans raison. Madjid n’est pas de ces hommes dont on ne parlerait seulement qu’au passé, encore que du sien il y a tous les motifs d’être fier. Comme le poète, il pouvait avouer avoir vécu. Il reste présent dans les mémoires et dans les cœurs de tous les siens qui l’ont tant aimé, et je serais en peine de tous les énumérer par leurs noms entre ses frères et ses sœurs, son épouse et compagne de sa vie, ses enfants, ses nièces et ses neveux, ses cousins et ses cousines, ses beaux-parents entre hommes et femmes. Tous ont éprouvé son départ comme un séisme.

J’y joins aussi  tous ceux aussi qui sur le long cours l’ont connu de près ou de loin. Et sur le registre du personnage public qu’il a été, qui peut dire ne l’avoir pas un jour ou l’autre rencontré dans ce vaste et beau pays que Madjid a sillonné sans relâche de part en part ?

Qui ne se souvient qu’il ne lésinait pas à payer de sa personne, que toujours il était à l’heure, fidèle au rendez-vous pour s’associer avec constance aux colloques et conférences organisés dans de grandes et petites villes autour du mouvement national et de notre guerre d’indépendance ? Sur ces deux  thèmes inséparables de son patrimoine écrit et filmé il avait été loin, jusqu’aux antipodes, pour porter la bonne parole. Sur le chapitre de l’Algérie en guerre, ses contributions étaient attendues et entendues comme des interventions sans concession ni démagogie. La rectitude intellectuelle de Madjid le portait à battre en brèche les contre-vérités historiques, mais aussi à faire un sort aux idées reçues, aux généralités empiriques, et à des démarches qui tenaient plus du slogan propagandiste que de l’approche scientifique ou ne serait-ce qu’académique. Ses lecteurs ne s’y trompaient pas, et je revois encore l’accueil réservé par ses lecteurs assidus à son opus sur le GPRA qui avait attiré le public des grands jours lors d’une séance de vente-dédicace à la Librairie du Tiers-monde, à Alger.

Il revenait au bercail, à Constantine,  son immuable point d’attache. Dans  cette ville si intimement attachée à son nom qu’il en est une incontournable icône, et où il a été l’hospitalité faite homme, sa maison a toujours été un havre accueillant pour les amis. Et pour les amis des amis. S’ajoutent à ces invités  de passage, les musiciens de la ville dont Madjid a été le plus fidèle des compagnons, au point que chez lui ils avaient élu domicile. Cette bienveillance dont il était coutumier, si elle s’ajoutait à bien d’autres traits de son caractère,est à elle seule l’insigne de sa généreuse  personnalité.

La bienveillance ! Voilà qui le rappelle si bien à l’évocation émue, si tel qu’en lui-même que d’y repenser fait comme s’il n’était pas parti. Du moins l’inconsolable chagrin, la douleur d’une absence à laquelle il a bien fallu se résigner, sont-ils moins rudes à supporter pour tous ceux qui gardent son beau souvenir encore vivant  en leur esprit.

Je suis de ceux qui, dans tous les instants de leur vie, ne l’oublient pas. Je parle de Madjid  avec l’affection du cadet pour son ainé, du proche jeune frère des premières années de notre enfance constantinoise, et leur ineffaçable empreinte sur nos destins.

De ces années de sa première jeunesse, date l’éveil chez Madjid du sentiment d’appartenance à la nation algérienne, une découverte fondatrice couplée au sens de l’Histoire qui sans doute a forgé une vocation de chercheur, d’auteur.

Celles et ceux qui l’ont vu dans l’exercice de son magistère de professeur d’université n’imaginent pas le précoce militant pour la liberté et l’indépendance qu’il a été.

Enfant de douze ou treize ans, il tremblait de colère rentrée en lisant la presse coloniale les récits de l’incessante persécution dont étaient poursuivis les Algériens devenus étrangers en leur pays-même. Il  s’indignait de ces exactions et sa révolte le poussait à faire front aux ultras  européens tout sidérés de voir ce charmant garçon si remonté contre eux, car avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus ils le croyaient l’un des leurs.

Il leur aurait suffi de voir les yeux clairs de notre père pour savoir de qui Madjid était le fils, et à quel peuple il appartenait. De cette adolescence insurgée est née l’affirmation résolue d’une quête du savoir qui confinait chez lui à l’érudition. Ou encore le patient apprentissage auquel il s’assignait d’une rigueur exigeante qui déjà préfigurait l’homme de raison qu’il devait devenir.

Étudiant en sciences sociales, sous les auspices de la philosophie et de l’économie réunies, il se plaisait à citer cette adresse d’Engels à Karl Marx qui n’aurait pas écrit « Le Capital » s’il lui était resté un seul  livre à lire.

Les livres, il en était féru au point de la boulimie. Lecteur insatiable, rien de ce qui touchait à la littérature ne lui était étranger. Rarement, il n’avait pas un ou deux ouvrages en poche et c’était une marotte pour lui que d’écumer les librairies et les échoppes de bouquinistes partout où il allait.

Sociologue, politologue, musicologue, historien, encyclopédiste, conférencier, écrivain, journaliste, cinéaste, scénariste, docteur d’État, professeur d’université émérite, il avait tous les talents réunis en un seul homme, sans que chacun puisse  le résumer à l’un d’entre eux tant il excellait dans chaque discipline.

De son bon renom, de sa notoriété, il ne tirait pourtant ni affectation ni gloire excessive tant cette conjonction de dons semblait innée chez lui.

Il s’en acquittait avec un naturel de confondante modestie, tout ce qu’il entreprenait lui semblant aller de soi. Ainsi ne s’est-il jamais réclamé du nombre de cadres du pays formés sous sa férule, et ils ont été des centaines si ce n’est des milliers. Il ne faisait en cela que son devoir d’enseignant.

Aux conclaves de journalistes qui croisèrent son chemin, jamais il ne rappela qu’il avait été parmi les tous premiers d’entre eux, lui qui avait  déjà commencé à écrire dans la presse de ce pays dès les premiers mois de l’indépendance, alors qu’il n’avait que dix-sept ou dix-huit ans d’âge. S’il avait simplement réuni tous ses textes – et il ne céda jamais à cette tentation – il aurait rassemblé la matière de dizaines de recueils.

De ces années de l’adolescence date pourtant cette passion de l’écriture dont Madjid ne s’est jamais départi, et qu’il a su exprimer avec brio dans une trentaine d’ouvrages parus sous sa signature, entre essais, dictionnaires, beaux-livres, et biographies. Au cœur de son œuvre  il y a l’Algérie qui a été son sujet de prédilection, sa passion de longue date chevillée au corps,  et son crédo d’homme et d’historien.

Cette stature intellectuelle pouvait donner à le croire reclus dans une tour d’ivoire et condescendant à regarder le monde de haut. La tour d’ivoire, Il en était le plus éloigné, immergé qu’il était dans le quotidien du pays, de cette Algérie qu’il s’était refusé à quitter aux pires instants des années de tourmente et de sang.

L’Algérie, Il ne l’aurait échangée pour aucun autre pays au monde, aurait-il eu les contours d’un Eldorado ou d’un Éden. Sauf à se renier et gommer d’un trait de plume tout ce pourquoi il avait lutté à toutes les étapes de sa féconde existence. Madjid a été et reste en cela le digne fils de notre grand et beau pays.

Peut-il y avoir de plus bel hommage à lui rendre. 

 

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