Bruno Guigue parle de son livre ” Philosophie Politique”

Bruno Guigue parle de son livre " Philosophie Politique"

Dans un entretien accordé au site Front Populaire.fr, l’auteur, politologue et chroniqueur Bruno Guigue revient sur son dernier livre “Philosophie Politique”.
Algérie 54 reprend l’entretien en trois parties.

1-Les penseurs modernes ont postulé l’état de nature pour mieux penser la société civile. Cet « état de nature » a-t-il réellement existé ?

Bruno Guigue : Non, l’état de nature est une fiction théorique. Les philosophes des XVIIe et XVIIIe siècles inventent cet état primordial de l’humanité afin de promouvoir une certaine idée de l’homme. Ce n’est pas une description réaliste, mais un procédé analytique. Il s’agit de rendre compte des dispositions natives de l’homme, par exemple de sa propension à l’empathie, comme le fait Rousseau, ou de sa propension au conflit, comme le fait Hobbes. Chaque philosophe, en somme, prend parti dans ce débat anthropologique pour accréditer une conception de la société conforme à ce parti pris. La fiction de l’état de nature est censée rendre compte de l’homme originel, mais personne n’est dupe : c’est un artifice permettant de définir les fondements d’un ordre social légitime, car conforme à des dispositions supposément naturelles. Chez Hobbes, par exemple, l’égoïsme possessif de l’homme rend nécessaire l’institution d’un pouvoir absolu. Chez Rousseau, il s’agit de retrouver l’équivalent de la liberté et de l’égalité naturelles.

2 : Plusieurs types de sociétés primitives ont existé. Malgré leurs différences, quels étaient leurs points communs ?

Bruno Guigue : Dans la société primitive, l’égalité n’est pas affirmée sur le plan théorique, mais elle est effectivement mise en pratique. Ce n’est pas seulement une société frugale où les moyens sont ajustés aux besoins. C’est une société qui conjure le risque de sa propre division en imposant une stricte homogénéité des conditions d’existence. La seule division du travail, c’est celle entre les hommes et les femmes, mais aucun groupe ne s’érige en groupe dominant. C’est une société sans classes sociales, sans État, qui est à la fois égalitaire et conservatrice, car l’ordre dont elle se réclame n’est autre que l’ordre cosmique. L’osmose avec la nature est la pensée profonde de la société indigène, c’est ce qui fonde sa légitimité et son indépendance. Mais il faut bien voir que cette liberté collective se paie de l’absence totale d’autonomie individuelle : qu’un membre du groupe s’exonère de ses obligations coutumières est inconcevable.

3 : Comment la révolution néolithique a-t-elle bouleversé le mode de vie des sociétés primitives ?

Bruno Guigue : La révolution néolithique est le résultat de la sédentarisation, et la sédentarisation le fruit de l’agriculture. La communauté de chasseurs-cueilleurs du paléolithique est une micro-société égalitaire, frugale et rudimentaire. Cet équilibre s’est maintenu aussi longtemps que la pression interne ou externe ne venait pas l’altérer. Mais en se fixant sur un territoire qu’elles s’approprient, les communautés agricoles du néolithique ont inauguré une ère nouvelle. Ce n’est pas un hasard si l’on parle de la révolution néolithique comme on parle de la révolution industrielle. Ce sont les deux moments-clé d’une histoire humaine qui se débat, depuis la disparition des sociétés primitives, dans les affres de la division de la société en classes antagonistes, les conflits liés à l’exercice du pouvoir politique et les emballements

4 : L’État, la guerre, les classes sociales… Toutes ces choses qui nous paraissent aujourd’hui intemporelles n’ont donc pas toujours existé ?

Bruno Guigue : Non, bien sûr, ce sont des inventions récentes. Homo sapiens a 200 000 ans, et l’État a 6 000 ou 7000 ans tout au plus. Organe dirigeant détaché de la société, l’État est la matérialisation du pouvoir politique. C’est un champ stratégique où s’affrontent des forces sociales qui entendent peser sur la production des normes collectives. Mais cette institution n’a pas surgi du néant, de l’imagination ou du hasard. Elle est le fruit tardif de la maturation d’un nouvel agencement social. Elle résulte d’une série de transformations qui ont donné corps à une nouvelle façon d’être au monde. Tournant décisif de l’évolution humaine, la révolution néolithique a fait naître l’opposition entre les dominants et les dominés, et toute la question est de savoir si nous pourrons en sortir un jour.

5: Quel est le principal saut qualitatif apporté par les Grecs antiques en termes de pensée politique ?

Bruno Guigue : Pourquoi faut-il que les hommes vivent dans une communauté politiquement organisée, et sous quelles conditions cette communauté leur permettra-t-elle d’accomplir leur véritable destination ? Dans l’aire civilisationnelle qui est la nôtre, les Grecs sont les premiers à avoir formulé ces questions. « Chez les hommes, disait Platon, ce n’est pas comme chez les abeilles, où l’on voit tout de suite qui est la reine : c’est pourquoi nous devons écrire des constitutions ». D’autres traditions culturelles y ont également réfléchi. La pensée chinoise classique pose explicitement le problème de la légitimité du pouvoir politique : on se demande quel est le fondement de la loi, quel est le bon usage du pouvoir. Mais la réflexion a pris des chemins différents. Compte tenu de l’héritage grec, caractérisé par de petites cités autarciques, l’Occident a mis l’accent sur les procédures délibératives, tandis que l’Orient a privilégié la conformité de l’action politique à des fins collectives.