Mohammed Dib et l’Algérie (II): De l’algérianité à la francité de l’écrivain, un point d’histoire irrésolu

Par Abdellali Merdaci

Dans un billet publié dans la rubrique « Raïna Raïkoum » du « Quotidien d’Oran » (21 octobre 2021), sous le titre « L’écrivain Dib et le rapport à la nationalité française », Amine Bouali répond à la question, quelque peu sensible et certainement dérangeante, que j’ai posée sur son appartenance nationale dans un article publié par le journal en ligne « Algérie 54 » (« Dib et l’Algérie. Dérobades, abandons et désertion à l’aube », 16 octobre 2021). Je voudrais remercier M. Bouali d’apporter sa contribution à ce débat  même s’il le fait de manière biaisée en effaçant délibérément mon nom et ma réflexion sur le grand romancier, qui devait faire honneur à Tlemcen, sa ville natale, à l’Algérie et à sa littérature nationale, qu’il a communément ignorés depuis son départ  forcé ? en France en 1959.

Le chroniqueur note que Dib a effectué, après l’indépendance, des  « visites privées » à Tlemcen et qu’à l’occasion d’un séjour, au mois de mars 1968, il a été interviewé par un journaliste d’Algérie Presse Service (APS) sur ses chantiers romanesques en cours. Cette période marquait-elle un tournant ou une continuité dans la carrière de l’écrivain ? Elle précède la publication de « Dieu en Barbarie » (1970) et « Le Maître de chasse » (1973), ultimes ressourcements de Dib dans « le Monde réel » – pour reprendre une formulation de Louis Aragon sur sa première suite romanesque. L’entretien, aujourd’hui un incunable de la critique littéraire, s’il pouvait être retrouvé, a été censuré par l’agence de presse gouvernementale, en raison de la francité de l’écrivain, précise Amine Bouali. Comme toute censure, celle-ci procède d’une mauvaise raison. Même le tortionnaire et assassin Bigeard a pu s’exprimer dans la presse algérienne. Pourquoi pas Dib, qui n’a tué dans l’œuf qu’un vague espoir d’algérianité inaccomplie ? La censure, il faut, simplement, la regretter, tout en observant que l’APS a vigoureusement participé à l’éveil d’une littérature nationale, qu’elle continue de soutenir.

Ce qu’il faut retenir de cette censure ? C’est que Dib est entré, assez tôt, dans une ère de soupçon relativement à son pays et à sa nationalité. Sans doute, le journaliste de l’APS a informé Dib du motif – officiel ou officieux – de la non-publication de son entretien. En trente-cinq ans, depuis cette malheureuse avanie, de 1968 à 2003, Dib aurait pu lever toutes les ambigüités sur son appartenance nationale. Il ne l’a pas fait. Il aurait pu aussi, pendant cette période, clarifier sa position, sur la littérature initiée dans la difficulté, en Algérie, la seule à mériter la qualification algérienne, qu’elles que soient ses ancrages politiques et idéologiques et ses marquages esthétiques. En plusieurs circonstances, Mohammed Dib aurait pu inscrire son importante œuvre dans le bilan de la littérature nationale algérienne. Il s’en gardera, préférant se plaindre du curieux comportement de la France littéraire et de ses critiques littéraires envers ses créations, qu’ils n’ont pas respectées.

Oui, Mohammed Dib attendait tout de la France. Et rien de l’Algérie. Il a fait ouvertement une carrière française. Est-ce que cela devrait être discuté ? Inéluctablement. Or, Amine Bouali, se fondant sur un échange de mails avec les filles de l’écrivain, assène qu’il n’a jamais abdiqué la nationalité algérienne, reprenant stricto sensu leur protestation sur leur père qui « n’a jamais ni demandé ni obtenu la nationalité française ». Et « qu’il voyageait uniquement avec son passeport algérien et qu’il avait vécu en France, de 1958 à son décès en 2003, en tant que citoyen algérien ‘‘émigré’’ avec une carte de résident ». Le chroniqueur du « Quotidien d’Oran » pose un fait d’histoire littéraire, si ce n’est d’histoire tout court. À vérifier, donc.

Dib a résidé successivement en France, à Mougins, Meudon-la-Forêt et la Celle Saint-Cloud. Si c’est dans l’immuable qualité d’« émigré », il devrait en subsister la trace auprès des services consulaires algériens accrédités pour ces localités. Notre estimé ambassadeur auprès de l’État français, Mohamed-Antar Daoud, rappelé à Alger au gré d’un méchant conflit politico-mémoriel provoqué par l’inconséquent président de la République française, en précampagne électorale, devrait apporter, à son retour à Paris, des réponses nettes aux déclarations des filles de l’écrivain Mohammed Dib, recueillies par Amine Bouali, sur la probabilité d’une inscription durable aux registres consulaires de la République algérienne démocratique et populaire en France. Dans « Le Baiser et la morsure ». Entretien avec Catherine Lalanne » (Alger, Casbah Éditions, 2021), Yasmina Khadra, écrivain algérien assimilé français, indique que son planning d’écrivain publié par l’édition française, en transit dans le royaume d’Arabie saoudite, était administré par les représentations diplomatiques et consulaires françaises dans ce pays. Qui dira que la diplomatie algérienne n’a aucune attache avec la littérature de son pays lorsqu’elle aura contribué à éclairer un point d’histoire obscur ? Il sera toujours temps pour l’histoire littéraire algérienne, pour ses enseignants, ses chercheurs, pour ses lecteurs, de savoir d’où parlait l’écrivain Mohammed Dib. Sur le plan institutionnel, cela s’entend.

Critique et historien de la littérature algérienne et acteur du champ culturel algérien, je milite, depuis de nombreuses années pour la formation d’un espace littéraire national algérien, libéré de l’emprise de la France littéraire, réalisant son autonomie politique et esthétique. Mohammed Dib était, selon Louis Aragon, l’annonciateur d’un « roman national », préfigurant une littérature nationale de l’Algérie indépendante. Cette urgence et cette nécessité, ce combat sur le front littéraire pour compléter l’indépendance de l’Algérie, arrachée par les armes, il ne les méconnaissait pas, s’en écartant volontairement en se projetant dans la littérature « algérienne » de Paris, périphérie de la littérature française, sous contrôle français. Il n’était pas le seul, mais le plus considérable en termes de profondeur historique de son parcours d’écrivain.

Amine Bouali se défausse-t-il sur l’air du temps, je dirais de manière préjudicielle. Je le cite volontiers : « À l’époque, au sortir de la Guerre de libération nationale, le rapport à la nationalité française était d’une sensibilité aiguë et géré avec une prudence extrême, et même, peut-être, que la notion de patriotisme, la passion et l’amour pour l’Algérie étaient appréhendées différemment que de nos jours. » Vrai : il n’y a plus, près de soixante ans après l’indépendance, de barrière morale pour beaucoup d’Algériens à se faire Français, à rejoindre le pays de l’ancien colonisateur et de voguer sur les brumes de l’Algérie française reconstituée, comme le soutient le cinéaste français Lyès Salem, « de Dunkerque à Tamanrasset ». Les choses ont si bien changé qu’un dramaturge célèbre, exfiltré par les « services » de l’ambassade de France à Alger, au mitan des années 1990 et de la guerre islamiste, a pu prévoir que l’Algérie redeviendra française par naturalisation de sa population, de toute sa population. La France n’a plus à sortir de la naphtaline l’éventail du dey d’Alger et de mobiliser pendant trois années sa marine de guerre dans la rade d’Alger, une simple déclaration auprès d’un officier civil français suffit. Cette déclaration, Mohammed Dib y a-t-il souscrit ? La banalisation actuelle de la naturalisation française saurait-elle excuser rétrospectivement son choix de la France ?

S’il s’avère que Dib était resté Algérien, courant pendant quarante années les guichets de préfectures de police de France pour renouveler sa carte de résident, et avec le semblable héroïsme pacifique, les bureaux des représentations consulaires algériennes pour sanctifier son algérianité, cela n’explique pas qu’il ait offert en définitive sa carrière littéraire à la France. Dans son pays de résidence, Dib était déjà Français par son mariage avec une Française, selon la législation civile française, et il n’était pas soumis à l’épreuve d’abjuration de la nationalité française selon les Accords d’Évian, précédant le cessez-le-feu, entre les belligérants français et algériens, le 19 mars 1962. En dernier ressort et « en dernière volonté », la preuve indiscutable de l’attachement de Mohammed Dib à la France : c’est à la Bibliothèque nationale de France qu’il a légué ses archives d’écrivain. On ne peut supposer, pour un écrivain, de lien plus fort à la Nation que de lui confier l’état vivant de sa marche dans la Littérature.

J’appartiens à ce cercle patriotique d’Algériens, peu nombreux, certes, qui pensent que l’allégeance à la France est une trahison. Car la France n’a rien cédé à l’Algérie et aux Algériens, qu’elle a précipités dans une guerre coloniale atroce. Sans pareille dans le vaste continent africain, l’histoire de l’Algérie, celle de sa liberté et de sa souveraineté, a été écrite avec le sang et le sacrifice de ses martyrs. Chaque intellectuel, chaque artiste, chaque écrivain, originaire d’Algérie, qui va vers la France ou qui la réintègre par sa propre volonté, a déterré et piétiné les sépultures de nos martyrs dans leurs enclos sacrés. L’histoire de ces renégats est une histoire honteuse. Qu’ils aient le courage de leur acte d’allégeance à leur nouveau pays et à leurs nouveaux maîtres, qu’ils ne viennent plus nous faire la leçon de leur « démocratie française ». Que leurs fondés de pouvoir, ce terrible lobby néo-indigène de soupeurs patentés de l’ambassade de France à Alger, ne viennent plus, nous vendre ces Français naturalisés des champs culturels et scientifiques, de ce temps ou d’autres temps révolus, pour les réinsérer dans cette histoire algérienne qu’ils ont injuriée par leur naturalisation française. Encore une fois, martelons-le : TRAHISON. Était-ce déjà le cas pour Mohammed Dib ?

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