Guinée : Pour Kémoko Camara, « l’impérative de la refondation s’impose »

Photo de Kémoko Camara; auteur de l'article.

Le centenaire de la naissance du Père de la Nation est une occasion que nous saisissons pour interpeller les guinéens quant à la nécessité d’accompagner le projet de refondation du CNRD. Nous saluons d’abord les mouvements qui sont à l’initiative de l’événement, ainsi que tous ceux qui se sont mobilisés pour honorer la mémoire de celui qui fut notre libérateur. Le choix des cases de la Belle-vue est plus que judicieux. Mais c’est également une occasion de nous questionner, de faire le bilan et des perspectives quant à notre destin en tant que peuple. Quels sont les acquis et les ratées de notre marche depuis 1958 ? Quels sont les défis qui se posent aujourd’hui à notre génération, au regard des différents héritages ? Quelle alternative face à cette fracture sociale et mémorielle ?

Aujourd’hui plus qu’hier, il suffit de faire un détour à Conakry pour se rendre compte du niveau de déliquescence de notre société nationale. Ceci est un constat pour tout guinéen sincère que notre modèle de société est à bout de souffle. Le Guinéen ne défend plus que l’intérêt individuel ou communautaire, le plus souvent, au grand dam de l’intérêt général. Parce que le Guinéen d’aujourd’hui a laissé place au citoyen malinké, au citoyen Kpèlè ou foulani, etc. Alors que la logique voudrait que l’intérêt général soit placé au-dessus de nos intérêts particuliers. Notre société est fracturée sur tout : sur notre passé, sur notre présent, et (si nous n’y prenons garde) sur notre futur. La haine ethnique et la fracture sociale se manifestent sur tous les plans.

D’abord la forme républicaine de notre État est surannée. Un modèle abstrait d’État-nation dont le caractère unitaire contraste avec la nature multiethnique et multiculturelle de notre société. Ceci n’est pas un appel au démembrement, ni à la dislocation de la Guinée. Bien au contraire, ceci relève du réalisme, parce qu’il est utopique de vouloir imposer les traits d’un État-nation aux États recomposés comme les nôtres. Nous pensons quant à nous, que le fédéralisme social bien réfléchi et bien mûri correspondrait mieux à notre type de Nation, au lieu de chercher mordicus à imposer l’état unitaire à une Nation multiethnique et multiculturelle. Ainsi, le Guinéen nouveau sera capable de se réclamer de toutes les composantes de la Nation. Parce qu’il sera désormais conscient de la richesse des diversités ethniques et culturelles que composent la Guinée. Ainsi, le soussou verra le foulani ou le maninka pas comme une menace, mais bien comme une partie intégrante de sa personnalité citoyenne. Le Kpèlè ou le Konianké verra l’autre comme une partie de sa diversité culturelle, comme c’était le cas jadis. C’est à ce type de travail que nous en appelons lorsque nous parlons de refondation de la Nation. Il est impératif pour nous de créer (ensemble) une Nation qui correspond à notre type de société.

Sur le plan politique, les élections sont synonymes d’affrontements et de crimes interethniques en Guinée depuis 1991, parce que le modèle démocratique instauré au sommet de la Baule en 1990  n’a fait qu’exacerber les divisions ethniques dans nos jeunes États, où l’unité nationale n’était pas encore effective. Il faut rappeler que les dirigeants des États Africains ayant hérité des Nations multiculturelles, avaient la lourde et délicate tâche d’homogénéiser les composantes tribales vivant sur leurs territoires respectifs. Mais le multipartisme intégral nous a davantage tribalisé, comme c’était le cas en 1956, lorsque ce modèle avait été imposé par la loi-cadre de Gaston DÉFERRE. Donc, au lieu d’être une solution, le multipartisme intégral apparaît comme un autre problème face au déficit démocratique sur le continent. C’est un piège contre la stabilité interne de nos institutions et contre la paix et l’unité nationale des États africains.

A cela, s’ajoute la pratique et la culture conflictuelles de la politique qui se sont instaurées dans notre pays. Nous venons de passer onze (11) ans de guérilla urbaine avec à la solde plus de 700 manifestations et émeutes, des morts et dégâts matériels. Les mêmes qui ont été des catalyseurs de cette catastrophe, sont les-mêmes qui en appellent à un suicide collectif aujourd’hui. Or s’il y a un aspect de la vie de notre Nation qui justifie le plus l’urgence de la refondation, c’est bien l’aspect politique. Nous savons tous que s’il y a élection demain, nous risquons l’hécatombe. Alors pourquoi ne pas panser les plaies avant de nous lancer dans des confrontations politiques ?

Sur le plan économique, l’économie réelle a été exclue de notre modèle de développement depuis 1984. Parce que nous avons remplacé l’agriculture et l’industrialisation par l’exploitation minière et le commerce extérieur. Alors que le commerce ne favorise pas le développement et l’exploitation minière anarchique ne favorise aucune valeur ajoutée. En 2020, le gouvernement de l’époque s’est enorgueilli de la prévision de croissance liée à l’augmentation de la production de la bauxite brute. Ce qui est surprenant pour celui qui sait analyser les contrats miniers. Il faut savoir que la Guinée, en raison de 30 dollars la tonne de bauxite, ne percevait à l’époque que 150 millions de dollars us environ par an de redevances fiscales. Alors que le pays qui le transformait percevait 20 fois plus, en raison de 2000 dollars la tonne d’aluminium. La fierté aurait dû être la construction d’une raffinerie d’alumines, qui nous rapporterait, au lieu de 150 millions, mais un minimum de 5 milliards us par an.

Si nous proposons un modèle de développement basé sur la paysannerie (l’agriculture, la pêche, l’élevage…), nous prévoyons cependant que cela soit conçu en tenant compte des liaisons entre les autres secteurs de l’économie. Par exemple, le développement de l’agriculture doit permettre de ravitailler l’industrie en marché et en matières premières nécessaires à son démarrage. Réciproquement, l’orientation des choix industriels doit répondre aux besoins de l’agriculture. Il se créera ainsi une dynamique d’interdépendance et de complémentarité liant entre eux : la paysannerie, l’industrie et le commerce. Le développement de cette dynamique constituera une base interne d’accumulation du capital, et pourra une fois la demande intérieure satisfaite, s’ouvrir aux marchés extérieurs. Mais ceci reste une proposition parmi tant d’autres initiatives tendant à offrir un meilleur cadre organisationnel à notre économie.

Sur le plan institutionnel, nous avons érigé depuis 1958 un État policier en lieu et place d’un État de droit. En effet, face aux innombrables actes de déstabilisation, la première République a fait le choix de châtier les comploteurs et leurs complices. Un État policier à caractère répressif fut érigé pour mater tout contrevenant à l’ordre républicain. Malheureusement en 1984, le régime de la Révolution a été continué en mal. Au lieu de corriger les erreurs du passé et valorisé les acquis de la Révolution, les cadres de la deuxième République ont continué le régime de la Révolution en mal. La répression a été reprise et aggravée. L’opposant historique lui-même a échoué à bâtir un État de droit. La répression est toujours là. Pire les cadres qui l’ont appliqué sont ceux-là qui veulent s’ériger en alternatives face aux maux qu’ils ont eux-mêmes créés. De 1984 à nos jours, nous avons connu les mêmes cadres avec le même système de répression. C’est juste que le pouvoir avait à moitié changé de camp. Sinon c’est la même corruption, c’est la même monarchisation du pouvoir, c’est la même répression. D’où la nécessité de la refondation !!!

Chers compatriotes, l’engouement qu’a suscité le putsch du 5 septembre 2021 est une preuve que notre système est à bout de souffle. Et cette période d’exception, si nous en appelons à notre fibre patriotique, peut être l’occasion d’un nouveau départ pour notre pays. Pour cela, des changements profonds s’imposent. Reprendre aujourd’hui notre destin en mains suppose que nous engagions tout ce que notre pays compte de cerveaux dans des grands chantiers de refondation de l’État et de la Nation, dans le but d’offrir une meilleure orientation à notre pays. Nous serons donc heureux de participer aux journées de vérité et de pardon à Conakry, sous l’égide du CNRD, dans le but de contribuer à poser les bases de la reconstruction de notre mémoire collective. Nous serons heureux de vous compter nombreux parmi à la présentation de notre projet de refondation à Conakry.

Alors, à bientôt !!!

Par Kémoko CAMARA

Sourceguinéeperspectives.com
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