De la censure, en général, et de la fange des caniveaux, en particulier

De la censure, en général, et de la fange des caniveaux, en particulier

Par Abdellali Merdaci

Cela ne devait pas rater et ça n’a pas raté. Mis en cause pour ses errements politico-littéraires dans deux contributions sur le site « Algérie 54 », publiées les 21 et 26 mars 2022 (1), l’éditorialiste du quotidien d’Outoudert a sauté à pieds joints sur une position que j’ai exprimée sur la censure en Algérie, la censure du livre et, plus particulièrement, de la littérature et de la création littéraire dans l’Algérie nouvelle de M. Tebboune. À défaut d’avoir le courage et la probité intellectuelle de répondre à des imputations qui lui sont adressées directement, Hassane Ouali a rebondi sur l’interdiction d’exposition d’ouvrages d’un éditeur de Tizi Ouzou, au XXVe SILA (2).

Le 26 mars 2022, j’écrivais précisément, en réponse à une dérive langagière de l’éditorialiste : « Non, Hassane Ouali, vous persistez dans le mensonge ordurier : il n’y a pas d’écrivain persécuté – ou censuré – dans l’Algérie de M. Tebboune. Ouvrez les yeux pour voir : Boualem Sansal, que vous défendez, un propagandiste du sionisme mondial, un insulteur des martyrs et des combattants de la « Bataille d’Alger (1957), de l’Islam, de l’Algérie et des Algériens, circule librement entre Alger et Paris, en dispensant sa prose venimeuse. Peu de temps avant de recevoir sa naturalisation française, Kamel Daoud appelait, au mois de décembre 2019, les Algériens à faire le choix de la France et de la bi-nationalité, à devenir des « Français du futur », sans aucune réaction de ceux qui ont la charge de la mémoire de la nation. Il a piétiné dans leurs hypogées les sépultures de nos martyrs du combat national. Sans être, l’un et l’autre, inquiétés. Dans quel pays un éditeur peut publier sereinement un roman de propagande coloniale, un roman du « peuple neuf » de la colonisation française d’Algérie ? Dans quel pays, un éditeur peut aussi donner un roman avec « coke » et « nirvana » ? Sans muselière ni entrave ni semelle de plomb. C’est acté, l’Algérie nouvelle ne touche pas aux écrivains, quoiqu’ils fassent, quoiqu’ils disent, quoiqu’ils écrivent » (3). Hassane Ouali réplique en invoquant une « censure » au XXVe SILA d’ouvrages édités par l’éditeur kabyle entre 2010 et 2021. Il écrit : « Impensable. Des livres édités en Algérie et vendus dans toutes les librairies d’Algérie sont frappés d’interdiction au Salon international du livre d’Alger. Une censure. Une interdiction fondée sur un ‘‘ordre verbal’’, sans décision de justice » (4). L’éditorialiste ne distingue pas entre « censure » et « interdiction d’exposer » des ouvrages, cette mesure faisant partie de l’arsenal juridique sur l’édition et la presse des démocraties occidentales n’est pas considérée comme liberticide.

Hassane Ouali et les baladins de l’Occident

Or, Hassane Ouali pense avoir trouvé en la circonstance l’argument irrécusable pour clouer au pilori le pouvoir et le critique. Il y a une évidente contradiction  entre le communiqué de l’éditeur et le commentaire de l’éditorialiste qui l’accompagne : comment le gouvernement peut-il censurer des ouvrages régulièrement imprimés et diffusés en Algérie, depuis de longs mois et, parfois, plus d’une dizaine d’années, qui ont été exposés lors des précédents SILA ? Dans cette affaire, il n’y a pas de censure, mais une interdiction d’exposition de livres dans une manifestation culturelle gouvernementale.

Il faudrait, pourtant, s’en tenir au sens des mots : ce qui est appelé censure, c’est bien le contrôle du gouvernement – ou de toute instance déléguée – sur la circulation d’ouvrages édités. Mais cela reste formel. Un gouvernement, quel qu’il soit, fut-il celui de Staline en des temps reculés, ne peut réglementer et empêcher le travail de création littéraire ou intellectuelle d’un écrivain. Dans l’ex-URSS, Boris Pasternak et Alexander Soljenitsyne, tous deux Prix Nobel de Littérature, vendus sous le manteau (samizdats), ont pu exister en écrivains au cœur-même des interdictions d’exposition et de diffusion de leurs œuvres dans leur pays.

La seule légitimité de l’écrivain et de l’artiste est dans sa créativité. Ni l’administration des Douanes algériennes, ni le gouvernement ne peuvent interdire la disponibilité à l’écriture des Algériens. Et cela n’a jamais été un objectif. Cependant, nul ne peut dénier aux pouvoirs publics l’autorité de réglementer la circulation du livre, au-delà du bien immatériel et symbolique, en tant qu’objet soumis aux lois de l’échange et du commerce. Les Douanes nationales sont dans leur rôle de contrôler la circulation de tous les objets à vocation commerciale sur le territoire national et à ses frontières.

Sur cette affaire d’interdiction d’exposition de titres au XXVe SILA par un éditeur de Tizi Ouzou, Hassane Ouali, qui pratique une morale surfaite, une morale sélective et au rabais, croit prendre l’avantage en se faisant le défenseur du « débat public », qui est soigneusement censuré dans le journal qu’il codirige avec M. Abrous Outoudert. Ouali et Outoudert ne publieront jamais dans leur quotidien une tribune qui ne correspond pas à leurs attentes politico-idéologiques. Je me souviens avoir été trainé dans la boue dans leur journal, au mois de décembre 2014, par un pseudo-universitaire kabyle sans références académiques dans le domaine de la littérature algérienne de langue française, une sorte de franc-tireur embusqué, en raison de ma lecture du parcours d’écrivain de Kamel Daoud (5). M. Outoudert, à qui était adressé mon droit de réponse, selon les dispositions de la Loi, l’a détourné en « contribution » (6), ce qui n’était pas le cas, et publié dans l’édition en ligne du quotidien. Mon texte n’a pas été inséré comme « droit de réponse » dans l’édition papier du quotidien au même titre que celui de mon insulteur, ainsi que le prescrit la Loi sur l’information en vigueur au moment des faits.

La presse qui s’affiche dans nos kiosques pratique la censure. Ce n’est pas une réalité très nouvelle : il faut simplement la rappeler. Hassane Ouali le sait : les journaux des bobos d’Alger entretiennent et mettent à jour des listes noires d’Algériens impubliables dans leurs colonnes, parce que leurs positions et positionnements politiques et idéologiques ne sont pas les leurs, en faisant prévaloir une seule logique : « Tu n’es pas avec moi, tu es contre moi ». Cela n’empêche pas leurs dirigeants de se prévaloir dans les chancelleries étrangères, dans les gargotes dorées et dans leurs raouts où se cultive l’entre-soi, de la démocratie et de l’ouverture politique, alors que leur clôture du champ des idées est aussi néfaste et condamnable que peut l’être, dans certains situations bien précises celles des gouvernements de l’État algérien. Ces journaux s’emploient à rendre invisibles tout ceux qui ne pensent pas comme eux. Il n’y a pas de pluralité d’opinions et de liberté d’expression dans leurs pages : c’est vérifiable. Si Hassane Ouali et ses amis, chantres de la « modernité » « à l’heure de Paris », baladins de l’Occident et de la NED, devraient gérer l’État algérien et le champ de la démocratie, de la liberté d’opinion et d’expression, comme leurs journaux, l’Algérie surpasserait le Myanmar.

La fange des caniveaux

Je suis contre toute forme de censure dans les médias et dans l’édition. Je l’ai exprimé en différentes circonstances et je me suis engagé de longue date dans le combat contre la censure gouvernementale. Il est incontestable que des écrivains ont été persécutés et censurés pendant le règne d’Abdelaziz Bouteflika et un pays étranger – l’Égypte – a été interdit au SILA en 2009. Où était, à cette époque, Hassane Ouali pour prodiguer désormais des leçons de courage politique ? Je ne crois pas que l’État algérien doive pour contenter l’éditorialiste Ouali, les courtiers de la NED et les bobos d’Alger renoncer à ses attributs de réglementation du marché culturel national dans toutes ses déclinaisons. Et le critique abdiquer sa liberté d’opinion.

Dans la liste d’auteurs et d’œuvres invoquée par l’éditeur kabyle, je formule une réserve sur trois textes écrits par des plumes trempées dans les fanges des caniveaux – dont deux de la Canadienne d’origine algérienne Djamila Benhabib (« Ma vie à contre-Coran », 2011, « Les Soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident », 2013), qui relèvent de la triste putasserie, du putride dévergondage à prétention intellectuelle, pour en parler. Et « Algérie, la seconde révolution » de Sanhadja Akrouf et Patrick Fabiaz, publié chez un petit éditeur de province, en France, en 2021. Le point commun à Benhabib et Akrouf, ce qui les lie, est d’être totalement étrangères à l’Algérie. Dans les pays qu’elles ont choisis, le Canada et la France, elles se sont engagées dans des carrières politiques électives. Comment peuvent-elles imaginer de faire de la politique, en dehors de toute loyauté envers leur pays d’accueil et celui qu’elles ont volontairement quitté ? Leurs ouvrages, écrits contre l’Algérie et les Algériens, ont reçu d’élogieuses recensions dans les journaux des bobos d’Alger au seul motif qu’il leur fallait porter le fer (et la plume) contre les pouvoirs algériens d’hier et d’aujourd’hui. Même si les gouvernants sont critiquables, c’est une ligne éditoriale sans nuances.

La Française Senhadja Aktouf et ses camarades français d’origine algérienne, très présents dans le champ culturel français, vendent à Paris l’article « Algérie » sous toutes ses coutures et sous une garantie universelle. Ainsi le hirak et le néo-hirak boutiquiers. La socialiste française Senhadja Aktouf, faute de s’être imposée dans le champ politique de son pays d’élection, dans un parti en déréliction, a voulu se relancer dans le hirak (ou plutôt le néo-hirak) algérien, semant ses horions, place de la République, à Paris, contre le pouvoir algérien. Ne devrait-elle pas laisser l’Algérie, qu’elle a abandonnée, sans retour depuis trois décennies (7), aux Algériens. Si la démocratie, la liberté d’opinion, la libre expression consistent à encourager Djamila Benhabib, Senhadja Aktouf et leurs nombreux pairs à déverser leur fiel sur les gouvernements algériens, dans l’édition et dans les médias nationaux, en leur contestant la possibilité d’y riposter, ce serait une cruelle régression.

Jusqu’à preuve du contraire, les ouvrages de Djamila Benhabib et Senhadja Aktouf, édités à Tizi Ouzou, n’ont été ni retirés de la vente commerciale en librairies ni pilonnés. Ces ouvrages ne sont pas des essais d’analyse d’un phénomène politique (ou religieux) – l’islam ; le hirak, le néo-hirak – dans une perspective académique, mais des pamphlets rageurs d’activistes canadienne et française. Il y a une surenchère du pire lorsque Mmes Benhabib et Akrouf aspirent à délivrer leurs vérités sur un pays où elles ne vivent plus, en hissant le pavois de l’islamophobie décomplexée et d’une « seconde révolution ». Qu’elles  comprennent que le destin de l’Algérie n’est plus leur destin et que leur pseudo-expertise ne manque pas à l’Algérie, aux Algériens et à leurs gouvernants.

En Algérie, le hirak et le néo-hirak sont morts Et leurs faux-nez de Rachad et du MAK en déroute. L’État et ses assemblées élues ont  retrouvé leurs attributions et la politique a repris ses droits. L’Algérie doit pouvoir continuer son chemin vers la démocratie, loin de toute sédition. Car, il en va de la circulation des personnes comme des idées : au même titre que la France, brandie par ses enfants perdus d’Alger comme une terrifiante goule, l’Algérie peut s’en inquiéter et les contrôler. Ce qui a agité trompeusement la chronique du XXVe SILA n’appartient pas à la vile censure, à la mise au pas de la créativité littéraire, c’est une interdiction temporaire d’exposer certains titres du catalogue d’un éditeur. Il est vrai que le ministère de la Culture et sa ministre ont été dans l’ambigüité en refusant de communiquer sur cet événement.

La France, qui reste un modèle pour nos bobos algérois, ne pratique-t-elle pas la censure éditoriale lorsqu’il s’agit de son histoire ? Jusqu’à nos jours, les essais antisémites de Louis-Ferdinand Céline (« Bagatelles pour un massacre », 1937, « L’École des cadavres », 1938, « Les Beaux draps », 1941) sont interdits de publication et le best-seller de l’occupation nazie de la France, « Les Décombres » (1942) du romancier fasciste Lucien Rebatet, a été réédité en 2015, par Robert Laffont, complètement étouffé par un lourd et envahissant appareil critique, comme un curieux ouvrage de bibliophilie. La France, que chérissent Ouali et ses commensaux, utilise, selon ses besoins et ses alliances politiques dans le monde, l’interdiction d’exposer des journaux, des revues et des livres, écoulés clandestinement sous le comptoir. Elle peut même « blacklister » des écrivains comme Marc-Édouard Nabe et Renaud Camus, rejetés dans les insortables labyrinthes de l’autoédition. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la libération de son territoire, ses différents gouvernements ont établi des listes, consultables sur les moteurs de recherche, comportant de milliers de publications interdites ou non accessibles à la vente directe. Seule l’Algérie et ses gouvernements, qui ne collectionnent pas de listes ignominieuses, sont critiquables. Et l’interdiction d’exposer des livres potentiellement malveillants devrait lui être tragiquement comptée.

Notes

  1. Abdellali Merdaci, « Mouloud Feraoun, Jean Amrouche et tutti quanti. L’histoire de la littérature algérienne de langue française n’a pas été écrite », 21 mars 2022 ; « Les délires politico-littéraires du ‘‘normalisateur’’ Hassane Ouali », 26 mars 2022, dans « Algérie 54 ».
  2. Hassane Ouali, « On ne censure pas un livre », 31 mars 2022.
  3. « Les délires politico-littéraires du ‘‘normalisateur’’ Hassane Ouali », art. cité.
  4. Hassane Ouali, « On ne censure pas un livre », art. cité.
  5. L’avenir a montré la justesse de mes analyses et les limites du « patriotisme » de Kamel Daoud, naturalisé français au mois de janvier 2020 et s’affirmant comme « Français du futur ».
  6. Abdellali Merdaci, « La littérature nationale comme horizon », 30 décembre 2014 (texte censuré dans l’édition papier du journal).
  7. Sévérine Labat, « La France réinventée. Les nouveaux bi-nationaux franco-algériens », Paris, Éditions Publisud, 2010. Senhadja Akrouf martelait « qu’en 2009 » (p. 199), elle n’avait aucune raison de « repartir » en Algérie. Elle ne doit pas en avoir davantage en 2022.