Périple de l’AJMA en Algérie: Un buisson d’équivoques

Périple de l'AJMA en Algérie: Un buisson d'équivoques

Par Abdellali Merdaci

La tournée algérienne de l’Association Josette et Maurice Audin (AJMA), du 28 mai au 6 juin 2022, conduite par ses co-présidents Pierre Mansat et Pierre Audin, a été successivement reçue à Alger, Oran, Mostaganem et Constantine. 

L’AJMA est strictement française et c’est aussi le cas pour la délégation qu’elle a réunie pour son séjour algérien composée de treize membres aux côtés de ses deux co-présidents, précisément huit Français, les historiens Gilles Manceron, Alain Ruscio et Christophe Lafaye, le mathématicien René Cori, la juriste Catherine Teitgen-Colly, l’avocate Claire Hocquet, le documentariste-photographe François Damerliac et la linguiste-didacticienne Line Audin ; mais aussi, c’est bien dans le ton de l’époque, cinq Français d’origine Algérienne : les journalistes Rosa Moussaoui et Mina Kaci, le documentariste Saïd Aït Ali Saïd, la photographe et productrice de contenus audio-visuels et graphiques Fatiha Hassanine et la romancière et comédienne de théâtre Sandrine-Malika Charlemagne, issue d’un couple mixte franco-algérien.

L’objectif le plus asserté de l’AJMA était de parler de mathématiques et de mémoire de l’Algérie coloniale française, ce qui n’excluait pas d’amères positions sur les pages troublées des relations actuelles entre la France et l’Algérie du néo-Algérien Pierre Audin, fils du mathématicien Maurice Audin, militant communiste enlevé par l’armée coloniale française, le 11 juin 1957 et disparu depuis cette date, dont l’Algérie a honoré le martyre. Et, aussi, sur la politique intérieure de l’Algérie de plusieurs de ses membres, qui excèdent les règles de la bienveillante diplomatie au moment où l’association ambitionne d’être une passerelle entre la France et l’Algérie.

Qui est Pierre Audin et d’où parle-t-il ? 

Depuis quelques années et régulièrement, Pierre Audin commente et, parfois, stigmatise, haut et fort, la politique algérienne, affichant une posture d’opposant néo-hirakiste. Mais de quel parcours algérien enraciné s’autorise-t-il ? Il est l’héritier d’une histoire qui n’est pas la sienne, qu’il n’a pas connue en levant le pavois pour tancer le pays qu’ont adopté ses parents et qui les a adoptés, entrant dans un cycle de bruit et de fureur. Une histoire de la colonisation française, en marge de la « Bataille d’Alger », où ont pu être impliqués des milliers d’Indigènes et d’Européens d’Algérie, de toutes confessions religieuses et convictions politico-idéologiques. Morts ou blessés à vie. Maurice Audin, prenant le parti des Algériens dans leur guerre anticoloniale était un militant communiste dans la proximité d’Henri Alleg, Georges Raffini, Daniel Timsit, Fernand Iveton, Raymonde Peshard, Henri Maillot, Maurice Laban, Marlyse Benhaïm (Myriam Ben), Félix Collozzi, Georges Acampora et bien d’autres armés contre la France coloniale dans leurs « maquis rouges » des Combattants de la Libération (CDL) dans les monts de l’Ouarsenis, puis dans les rangs du FLN et de l’ALN (1). Combattants loyaux, survivants, tombés dans le combat ou exécutés sommairement par l’armée coloniale française, ils sont tous, moudjahidine et chouhada, des héros de l’Algérie indépendante – même s’ils sont injustement frappés d’oubli.

Les conditions dans lesquelles a été enlevé et a disparu le jeune mathématicien communiste Maurice Audin lui ont ouvert un destin singulier dans un pays qui se réclame du million et demi de victimes de la conquête et des guerres coloniales françaises en Algérie. Maurice Audin est célébré par l’État algérien, ses pouvoirs et son peuple. Et son souvenir s’inscrit, depuis 1964, dans une place centrale de la capitale. Avec Michelle et Louis (décédé), Pierre, né au mois d’avril 1957, est le benjamin de la fratrie. À l’indépendance de l’Algérie, il avait cinq ans lorsque sa mère Josette Audin a fait pour elle et pour ses enfants le choix résolu de la France, plus nettement d’une vie en France (2). Ce choix n’a pas été celui de nombreux communistes pied-noir, portant leur algérianité jusqu’au bout de leur existence dans leur pays de toujours, dans les accidents d’une histoire politique algérienne, souvent violente et imprévisible.

Pierre Audin a confié au média en ligne français « Tout sur l’Algérie » (TSA) qu’il a été naturalisé Algérien par décret présidentiel (3). Et, il a fait circuler l’information dans la presse algérienne qu’il lui a fallu attendre cinquante-cinq années pour recevoir son passeport algérien, ce qui laisse supposer qu’il en a fait la demande à l’âge de dix ans ! Mensonge ? Le seul communiste algérien à avoir plié devant les embûches de l’acquisition de la nationalité algérienne a été Daniel Timsit, membre du réseau des bombes de Yacef Saadi, prisonnier à Lambèse, haut fonctionnaire au côté d’Amar Ouzegane au ministère de l’Agriculture dans le premier gouvernement d’Ahmed Ben Bella (4). Depuis bien longtemps maintenant, l’État algérien accorde la nationalité et le passeport algériens à de simples footballeurs, Français de parents français d’origine algérienne ou qui possèdent dans leur hérédité une infime part de sang algérien, qui acceptent de jouer pour son équipe nationale de football. Le refuserait-il crânement pendant cinquante-cinq années au fils d’un martyr de la Guerre d’Indépendance ? O tempora ! O mores !

Toutefois, la naturalisation et le passeport ne forgent pas nécessairement un vécu algérien. L’héritier Audin a toujours été éloigné de l’Algérie et les séjours qu’il y a faits ont été encadrés et protégés par les pouvoirs en place en différentes périodes. Le seul statut dont il peut se prévaloir en Algérie est celui d’invité dans le respect des lois d’hospitalité de l’Algérie traditionnelle qui sont aussi celles des pouvoirs politiques, fussent-ils enclins à la bédouinité. Cette situation d’hôte privilégié ne devrait-elle pas être payée d’humilité ?

À soixante-cinq ans révolus, opiniâtrement Français dans ses engagements et sa vie professionnelle et sociale, qu’a donc apporté Pierre Audin à titre personnel à l’Algérie ? Rien de singulièrement notable : il n’est que l’enfant du couple Maurice et Josette Audin et son discours sur l’Algérie ne peut excéder les contours d’un réel et d’un attachement français. Pierre Audin ne surinvestit-il pas le passé du père inséparable de l’Algérie combattante pour s’ériger en censeur de la politique algérienne, en conscience révolutionnaire dans les marges du hirak et du néo-hirak ? Sa parole sur l’Algérie est-elle légitime et le serait-elle davantage que celle de millions d’enfants de chouhada, moudjahidines et ayants droit ? Dans son cas, lorsqu’on attend beaucoup, plus des pouvoirs algériens que du peuple algérien (5), une naturalisation algérienne ou une attestation de fils de Chahid, il faudrait aussi pouvoir consentir à une réserve et à une neutralité politique Ceux qui jugent l’Algérie et les Algériens depuis leurs confortables positions parisiennes (et lyonnaises) sont plus dans la pose et dans le spectacle que dans la vérité des faits.

Les amies de Pierre Audin

Dans la délégation de l’AJMA, en tournée en Algérie, Pierre Audin a requis de bonnes amies communistes. Importe-t-il de s’attarder en particulier sur les fielleuses partitions algériennes jouées a crescendo par Mmes Mina Kaci et Rosa Moussaoui ? Les co-présidents de l’AJMA les ont, en connaissance de cause, intégrées dans leur délégation. Si Yamina Kaci-Mahammadi (signant Mina Kaci) n’émarge plus au quotidien communiste parisien « L’Humanité », Rosa Moussaoui y commente toujours l’actualité politique internationale, ajustant parfois des tirades assassines contre l’Algérie, une cible ordinaire. Pourfendeuses du libéralisme sous toutes les latitudes, au moment où le PCF et son président s’initient à la social-démocratie, Kaci et Moussaoui se sont rappelées au souvenir des Algériens dans un entretien sur le hirak à l’occasion de la sortie de l’essai de Mina Kaci au titre à la fois ironique et évocateur « One, two, three, Nouvelle Algérie » (6), glosant éperdument le hirak et le néo-hirak.

Voici Mme Kaci dans le texte : « Davantage qu’une révolte, le mouvement citoyen de 2019 entre dans le cadre d’un processus révolutionnaire. C’est un mouvement national, intergénérationnel, inter classes, interrégional, mixte… » (7) Et les impondérables poncifs sur la liberté asservie : « Les emprisonnements ont commencé dès le début du mouvement. Quelle que soit son issue, le bras de fer ne changera rien à la mutation qui s’est opérée au sein du peuple algérien. Durant cinquante-huit semaines, le peuple a investi la rue. Cette action certes visible ne représente pas tout le hirak. Celui-ci est dans le temps de l’Histoire. Il ouvre la voie à une démarche qui tente de dépasser la démocratie représentative, en crise dans de nombreux pays. Le peuple algérien essaie d’inventer une démocratie populaire, qui n’a pas été décidée d’en haut. C’est la raison pour laquelle les puissances étrangères préféreront continuer à soutenir le pouvoir honni » (8). Malheureusement, c’est bien ce « pouvoir honni » d’Alger qui l’accueille et la prend en charge dans un périple de dix jours de l’AJMA dans le pays, dans ses institutions, dans ses cercles publics et privés. Où est la morale ?

Quand Mina Kaci entrevoit le hirak algérien comme le laboratoire de nouvelles expressions démocratiques, Rosa Moussaoui, autre activiste de ce hirak, adepte de la révolution par procuration, n’en démord pas pour sa part : le mouvement populaire doit impérativement, comme il l’a fait pour le régime des frères Bouteflika, faire tomber l’État et son pouvoir. Sur cette Rosa, droite dans ses louboutins, pétroleuse française du néo-hirak, place de la République, à Paris, l’écrivain et publiciste Ahmed Bensaada a dressé le portrait sans fioriture : « Situons tout d’abord le personnage […]. Rosa Moussaoui est reporter (souvent affublée de l’épithète « grand ») à l’Humanité. Très active depuis le début du mouvement de contestation, elle suit de sa prose les évènements politiques qui animent la scène politique algérienne. Prose qui trahit parfois un alignement idéologique tendancieux comme on peut s’en rendre compte à la lecture de ce titre : « En Kabylie, un peuple debout pour ressusciter le pays ». D’ailleurs, n’avait-elle pas affiché son soutien au MAK (Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie) lors de la polémique entourant la participation de ce mouvement à la fête de l’Humanité en 2017 ? » (9). Le MAK ? Elle n’en a jamais désavoué un penchant et une fidélité coupables.

La veille de l’élection présidentielle du 12 décembre 2019, qu’elle assimile à une « mascarade », Rosa Moussaoui titre une enquête envoyée d’Ighil Imoula, en Kabylie : « Le hirak continuera même s’ils cooptent un président » (10). Mépris affiché et inusable antienne : en Algérie, on ne vote pas, on coopte. Erreur d’appréciation, Madame Rosa : en Algérie, on vote ; c’est en France qu’un candidat-président qui a rassemblé moins de 28 % des votants au premier tour de l’élection présidentielle de 2022 est coopté au second tour par une majorité de Français d’autres sensibilités politiques opposées au centre-droit qui l’a investi. Et les électrices Kaci et Moussaoui, répudiant leur crédo communiste, ont coopté dans les urnes M. Macron, le « président des riches ». Dans le bassin méditerranéen, en Afrique et dans le monde arabe, les élections algériennes sont les plus respectueuses du choix fondamental du citoyen-électeur. En Algérie, il n’y a ni tractations infâmes ni électeurs captifs. C’est vérifiable.

Toutefois, dans cette délégation de l’AJMA, Kaci et Moussaoui ne sont pas les seules à avoir durement « tapé » sur le pouvoir d’Alger. Fatiha Hassanine, fille d’ouvrier algérien dont elle garde l’image jaunie d’une « 404 » cahotant vers le bled, depuis naturalisée Française, s’est distinguée comme une pétitionnaire acharnée contre l’Algérie et son pouvoir, associant au mois d’octobre 2020 son nom à ceux de néo-hirakistes enragés et affidés algériens de la NED pour « dénoncer » « la politique répressive menée par le pouvoir algérien envers le Hirak pacifique et responsable, qui est un espoir de libération et d’émancipation citoyennes » et « alerter » « les différentes organisations internationales pour exiger de l’État algérien le respect de tous les traités et conventions de défense des droits humains ratifiés par l’Algérie » (11). Rameuter les organisations d’Occident contre l’Algérie, c’est du déjà vu lors du sombre épisode du « qui-tu-qui ? » des années 1990-2000. Cela ne manque pas de piquant, en effet. S’il y avait de la cohérence dans leur pensée politique et dans leurs actions, Mina Kaci, Rosa Moussaoui, Fatiha Hassanine n’auraient jamais accepté d’être les invités de l’Algérie et de son pouvoir vitupéré.

Pierre Audin, dans la roue du néo-hirak : « le pouvoir se moque du monde »

Sur la politique algérienne, sur le hirak et le néo-hirak, Pierre Audin, le chef du périple algérien de l’AJMA, s’est prêté à des propos peu amènes, sans recul critique. Il rejoint le hirak (ou ce qui est devenu le néo-hirak, une fatrasie d’activistes de tous poils urticants) en relayant étonnamment la pensée d’outre-tombe de ses parents disparus : « Depuis le 22 février 2019, le peuple a repris la marche vers cet avenir dont rêvaient mes parents, il est naturel que je sois à ses côtés » (12). Il faut bien relever que la seule légitimité dont se réclame Pierre Audin est celle de l’engagement de ses parents, arrière-petits-enfants de colons, militants communistes, aspirés malgré eux dans le tourbillon d’un épisode de la Guerre d’Algérie, la « Bataille d’Alger », en 1957. Mais imagine-ton les millions d’Algériens et d’Algériennes, fils et filles de martyrs de la Guerre d’Indépendance, censurer et condamner les gouvernants et leur politique en se couvrant de leur sacrifice, de leurs rêves inattendus pour en faire un sacerdoce ? Le seul rêve des Algériens en guerre anticoloniale est transcrit dans la charte du 1er-Novembre. S’en est-il trouvé de plus rassembleur ?

Il est toujours commode de réécrire et de rapiécer la révolution sociale et démocratique des combattants de 1954. Il aurait fallu, cependant, que le discours de Pierre Audin se projette dans un vécu algérien, exclusivement algérien, et, distinctement, personnel, qu’il laisse papa et maman à l’Histoire et aux historiens. Dans les faits têtus et inébranlables, il a vécu, grandi et travaillé dans son pays et pour son pays, la France, jusqu’à son départ à la retraite, selon ses dires : « une vie, quoi ! ». Une vie bien remplie pour la France. Il ne connaît de l’Algérie que ses palais officiels, loin des écorchures d’une histoire douloureuse et contrite. Notre histoire d’Algériens de la République algérienne démocratique et populaire (RADP), de Ben Bella à Boumediene, Bendjedid, Zeroual, Bouteflika et Tebboune, et aussi nos années d’infinis deuils où l’État algérien de Mohamed Boudiaf, Ali Kafi, Liamine Zeroual, crucifié par les desperados de l’Islam, agonise et ne meurt pas, sauvé par l’Armée nationale populaire, continuant la Glorieuse Armée de libération nationale. Cette histoire cruelle de solitude et de précarité du peuple algérien ne peut appartenir au Français Pierre Audin.

Le mathématicien a-t-il tenté d’exister à contre-courant, en dehors de toute référence à ses géniteurs, en rejoignant un aréopage international prenant l’initiative d’un « Comité de soutien au journaliste Khaled Drareni » au mois de juillet 2020 ? Il s’exprime vivement à ce propos dans un entretien avec le quotidien régional français d’obédience communiste « La Marseillaise », apostrophant le pouvoir du président Tebboune, agitant sans trembler le flambeau de l’insurrection : « Nous sommes beaucoup à penser que le pouvoir se moque du monde. Il refuse les demandes de remise en liberté provisoire et calomnie Khaled Drareni, en le faisant passer pour un dangereux terroriste ou un espion qui essaierait de déstabiliser le pouvoir. Il fait simplement son travail de journaliste. Cela fait quatre mois que cela dure. Nous voulons faire pression sur le pouvoir » (13). Il est clair, ici, que ce sont les propos, largement étayés, du président algérien sur l’activiste du néo-hirak, correspondant de RSF et de télévisions françaises, qui sont mis en cause et contredits par Pierre Audin (14).

Sur une question relative à la mémoire et à son exacerbation attribuée par la journaliste de « La Marseillaise » au président Tebboune, Pierre Audin se situe volontairement à rebrousse-poil : « Il faut s’occuper de ce qui se passe aujourd’hui et pas de ce qui s’est passé il y a 60 ans. Dans la Mémoire, il n’y a pas que le colonialisme. Dans les choses importantes à faire aujourd’hui dans le pays, il n’y a pas que la Mémoire. Si on utilise la Mémoire, que l’on tienne compte de ce que faisaient les combattants durant la guerre de Libération. Ils se sont battus contre l’injustice et pas pour qu’un nouveau pouvoir fasse la même chose que le précédent. Il faut que le peuple profite de l’indépendance et des richesses du pays pour construire une économie et une société. L’Algérie est toujours à construire » (15). Voilà l’Algérie et son nouveau pouvoir prolongeant le précédent et son lot d’injustice. Lourde charge politique au mortier, qui l’aurait pleinement accrédité dans les chapelles d’opposants algérois en peau de loutre. La mémoire, tout bien pesé, compte-elle si peu ? Et si celle de Maurice Audin, qui sert en Algérie de tremplin au mathématicien emprunté, était délibérément effacée ? L’Histoire devrait-elle s’écrire sans la mémoire qu’en nourrissent les hommes ? Âpre débat théorique.

Pierre Audin, le néo-Algérien ? Il entretient de relations appuyées avec des trublions politiques, qui témoignent de ses orientations politique et idéologique. Le 3 septembre 2020, le site d’information « Interlignes » en propose un portrait tout en angles : « [Pierre Audin] active pour la préservation des droits et des libertés de l’Algérie dont la liberté de la presse ». Il est mandaté pour cet office ? Et par qui ? Parmi ses interlocuteurs, de sûrs amis, chantres « des droits et des libertés » : au premier plan, Khaled Drareni, présent sur le site de l’AJMA, Hakim Addad, ancien président de l’association RAJ, dissoute, qui tweete en exclusivité l’acquisition de son passeport algérien, et Ihsene El Kadi qui lui ouvre pour l’occasion les ondes de Radio M. Et bien d’autres en bisbille avec le pouvoir, et, parfois même, ses tribunaux. Il est vrai, et Pierre Audin ne cesse d’y insister, l’Algérie, notre Algérie de longue peine, n’est pas celle qui a été rêvée par ses parents. Se voit-il sur le front des libertés comme l’homme providentiel renversant la vapeur ? Tartarinade.

L’Algérie multiculturelle de Pierre Audin

« Les enfants de… », caracolant sur des filiations auréolées, peuvent sur l’Algérie et la politique algérienne se livrer à tous les excès. Ceux de Pierre Audin ne sont pas les moins corrosifs. L’homme se targue de porter un projet de société, bien improbable. Dans une déclaration, pieusement recueillie par « Le Quotidien indépendant », il annonce la couleur et ne fait pas dans la nuance : « Mes parents ont lutté pour chasser le colonialisme et créer une Algérie fraternelle et multiculturelle » (16), précisant : « L’Algérie est devenue indépendante, certes, mais elle n’est toujours pas ce pour quoi ils se sont battus, le pays auquel aspiraient les Algériens ».

Pourtant cette « Algérie multiculturelle », horizon du couple de militants communistes dont le fils entend revivifier le legs, ne passe pas. Cela a un air de vieille colonie, c’est même très daté. Dans un numéro spécial consacré à l’Algérie, en 1957, par la revue « Entretiens sur les Arts et les Lettres », éditée par Jean Subervie à Rodez, Jean Sénac, souscrivant au combat national algérien, annonçait ce que serait la littérature algérienne de l’avenir où il mêle Indigènes, Musulmans et Chrétiens, Juifs et Pied-noir d’Algérie. Mais ce fut très vite la débandade. Juifs et Européens traverseront définitivement, sans retour, la Méditerranée. L’idéal d’une littérature et d’une société algérienne métissées s’étiolait. En 1958, poussée par le général Salan et les activistes du Forum d’Alger, la « fraternisation », horrible pantomime, avec ses pittoresques scènes de genre où l’on a marié le chèche du fellah sans terre au galure et au fouet du maître colon, précédant le retour du général de Gaulle aux affaires, en est le pendant politique radicalisé. Mais derrière ces pitreries, la dernière guerre coloniale française déroulait sa litanie de morts.

Aujourd’hui, le « multiculturalisme », prôné par l’héritier Audin, s’il ressource l’histoire de grands-parents colons de Koléa et de la Mitidja, est un retour simple à l’Algérie française. Comment en parler lorsque ses résultats en France, où résident plusieurs centaines de milliers de nationaux français d’origine algérienne, Musulmans difficilement intégrés dans la société et dans les cités françaises, sont rudement dénoncés, et pas seulement dans les rangs de l’extrême droite de Zemmour et Le Pen. Lors de la campagne électorale présidentielle française de 2022, la candidate de la droite républicaine Valérie Pécresse n’a-t-elle pas hardiment entonné le refrain du « grand remplacement » cher à l’écrivain Renaud Camus, survivance éthérée de Barrès et Maurras ? Et, dans l’actualité française, le burkini des piscines grenobloises et la ‘abaya des collégiens et lycéens du « 93 », annoncent un battage médiatique sans répit. Il y aurait de quoi dresser un catalogue des répulsions françaises, du « mouton dans la baignoire » d’Azzouz Begag et Nicolas Sarkozy (17) aux relents de cuisine exotique arabe du défunt Jacques Chirac. La France multiculturelle est le produit insurmontable d’une décolonisation française ratée. Pourquoi Pierre Audin ne se dévouerait-il pas dans la défense et illustration du « multiculturalisme pour tous » dans son pays de cœur, la France. Ce serait une vocation.

Il est pourtant vrai que le « multiculturalisme », s’il fut vraiment au principe de l’engagement politique de Josette et Maurice Audin, intellectuels pied-noir, est aujourd’hui le danger qui menace, davantage que les débris rachadiens et le séparatisme « mehenien », les fondements de l’État algérien. Il ne faut jamais perdre de vue la houleuse mission que s’est assignée l’écrivain-chroniqueur français d’origine algérienne Kamel Daoud de conduire les Algériens vers la bi-nationalité franco-algérienne. Ce grand ami et soutien déclaré du président Macron y travaille sérieusement, avec l’objectif de ruiner l’État algérien. Un de ses comparses, qui l’a précédé dans la traitrise envers son pays, le dramaturge français Slimane Benaïssa n’a-t-il pas prévu que l’Algérie finira par revenir à la France par la naturalisation française inéluctable de tous les Algériens. Sans doute, Pierre Audin ne s’exprime pas sur le semblable registre. Évoquerait-il plutôt une Algérie souhaitée, celle du melting pot colonial judéo-européen de jadis, qui fut fermé aux Indigènes de toutes croyances. Cent-trente-deux ans de présence coloniale française en Algérie n’ont pas édifiée cette « Algérie multiculturelle » espérée, selon leur fils puiné, par Josette et Maurice Audin et faudrait-il croire que les enfants, les petits et arrière-petits-enfants du 1er-Novembre engagent ce combat du reniement pour retourner à l’Algérie française, à son peuplement de gros colons de la Mitidja et de petits Blancs des cités, ses guinguettes, ses bars à kémia et ses milices coloniales fascistes du 8 mai 1945, à Sétif, Guelma et Kherrata ? En effet, les sirènes du multiculturalisme, de Kamel Daoud à Pierre Audin, mènent à tout… Alors, prudence et vigilance.

« Bavures » et complaisances franco-françaises

Au-delà de l’ADN communiste solidement enraciné, Pierre Audin, apparemment novice en politique, en vient-il à morigéner les pouvoirs algériens passés et actuels, leurs gouvernements et les associations de défense de combattants et martyrs de la Guerre d’Indépendance ? Il s’émeut dans diverses communications publiques d’observer le manque de réactivité des « autorités algériennes » devant les « avancées » décidées par le président Macron sur le dossier de la mémoire de la guerre coloniale française en Algérie (18). Dans le compte-rendu qu’en donne le journaliste Mustapha Benfodil du « Quotidien indépendant », il regrette le silence des Algériens devant les déclarations de Macron du 18 septembre 2018 et du 2 mars 2021, relatives à Maurice Audin et Ali Boumendjel (19). Reconnaissance de faits précis de la guerre coloniale française en Algérie qui ne fera pas bouger le sommet de l’État et les gardiens du dogme national.

Le co-président de l’AJMA s’inquiète que de ce côté de la Méditerranée, les collages macroniens, perturbant le fil d’une histoire coloniale française indécidable, ne sont pas souvent lisibles. Ainsi, la déclaration du 13 septembre 2018 du président français, suivie de tant d’autres, parfois vipérines comme à l’automne 2021 sur « le pouvoir politico-militaire » algérien voguant sur la « rente mémorielle ». Le mathématicien martèle crûment : « Je trouve que c’est dommage que les autorités algériennes aient réagi à propos de cette déclaration en disant ‘‘C’est une affaire franco-française’’. Ce n’est pas une affaire franco-française. Et ça ne concernait pas que Maurice Audin qui était un symbole, pas une bavure » (20).

« Bavure » ? Déjà les gros mots, lorsqu’il s’agit de creuser les sentiers de l’Histoire ? Non pas à Paris comme le suggère l’héritier Audin, mais à Alger. L’histoire coloniale de l’Algérie ne peut être pensée et écrite que par les Algériens, chez eux en Algérie. Et peu importe le temps que cela prendra. Faudrait-il noter que le contentieux de la Guerre d’Algérie ne peut rassembler que les deux États algériens et français, non pas sur des cas particuliers mais sur des résolutions globales qui rendent justice à l’Algérie et aux Algériens éprouvées par la colonisation française et ses terribles guerres. Sur le dossier Audin, le président Macron a répondu non pas à l’État algérien mais à une famille française. Le cours de l’Histoire algérienne en a-t-il été ébranlé ?

Ceci dit, notons cette propension du citoyen français Pierre Audin à sacrer le président Macron et en à défendre les initiatives algériennes, qui n’ont de retentissement qu’en France, auprès des Français. Mais il n’est pas le seul. Le brillant et avisé publiciste Mourad Benachenou a dénoncé l’obséquiosité du Français Mehdi Boumendjel, petit-fils de l’avocat Ali Boumendjel assassiné pendant sa détention par l’armée coloniale française, devant son président Macron. C’était lors d’un débat sur la chaine de télévision France 2 sur le documentaire de Georges-Marc Benamou (coécrit par Benjamin Stora et Georges-Marc Benamou), « C’était la guerre d’Algérie » (14-15 mars 2022). Lorsqu’on se nomme Boumendjel et qu’on a dans son histoire familiale un grand père tué par l’armée coloniale, devient-on Français par choix contre le pays et contre le combat de ses grands-parents Ahmed et Ali Boumendjel, se rabaisse-t-on publiquement devant le pouvoir français et l’histoire coloniale française en Algérie ? Français, Pierre Audin et Mehdi Boumendjel sont dans le devoir de saluer bien bas M. Macron. Il n’y a rien à en dire.

Les impasses des mathématiques et de l’Histoire

Les co-présidents de l’AJMA et leur délégation sont venus en Algérie pour parler de mathématiques. Pierre Audin et son équipe ont même obtenu sur l’étroite discipline mathématique l’oreille benoite et complaisante du ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, le recteur Abdelbaki Benziane. Curieuse ambassade, en vérité. La France de 2022, accueillant des réfugiés ukrainiens, spécialement des écoliers et collégiens, a fait la brûlante découverte de l’inanité du langage mathématique dans son École. Mais, cela n’est pas bien nouveau. Les classements de l’apprentissage des mathématiques PISA-OCDE n’ont jamais été très heureux pour la France, ses écoliers, ses collégiens, ses lycéens et ses étudiants. Et la direction politique du pays a envisagé dès la prochaine rentrée scolaire 2022-2023 une année-test pour un réensemencement de la discipline dans laquelle la France a été coiffée, depuis maintenant longtemps, du dégradant bonnet d’âne dans le concert des pays industrialisés. Nonobstant, cet aspect dysphorique, la France s’enorgueillit de posséder dans le conglomérat universitaire Paris-Saclay le premier campus mondial de mathématiques. Répétons-le : cela n’a pas empêché de piètres résultats au PISA et au TISS. Plutôt que de nous apprendre les mathématiques, l’AJMA devrait rallier les urgentes préoccupations la France dans le besoin de repeupler ses déserts mathématiques aussi troublants que ses déserts médicaux. Après ses médecins et ses soignants, l’Algérie pourrait lui céder ses vénérables retraités du moyen, du secondaire et désormais des Universités, prestement et brutalement envoyés à la casse par MM. Benabderrahmane et Benziane, d’authentiques marathoniens des Olympiades mathématiques sous les ciels d’Orient et de la Méditerranée.

Autre curiosité : dans la délégation de l’AJMA, il est revenu à l’historien Christophe Lafaye et, accessoirement, au digne Gilles Manceron, d’entretenir leurs auditoires algériens de la trop fameuse « guerre des grottes », nouvelle appellation des enfumades du XIXe siècle et des attaques chimiques du XXe siècle, génocides à ciel ouvert. En fait, un euphémisme. La guerre coloniale n’a jamais été une guerre honorable. Une armée de conquête française face à des paysans démunis, acculés avec leurs familles et leurs maigres bestiaux dans les grottes du Dahra, en 1845, répandant, dans les années 1950, son napalm sur les montagnes de Kabylie et des Aurès. Cela s’appelle une extermination. C’est bien pathétique que les Français cherchent à raccommoder l’écriture de leur épouvantable histoire coloniale en Algérie. Il y a là, au-delà d’une crise de la recherche historique française sur l’Algérie coloniale française, une crise du sens : un génocide, une extermination de population, froidement ordonnées, concertées et exécutées dans le déni de l’Humanité, ne sont pas une guerre.

Il y a dans ce périple algérien de l’AJMA d’irrécusables certitudes : rien ne semble combler le retard de l’Université algérienne, toutes disciplines confondues – et, pas seulement, les sciences mathématiques et historiques. Il est vrai que cette Université qui bénéficie de gigantesques moyens financiers de l’État a été – et reste – bloquée par l’incompétence profuse et indépassable de ses gestionnaires. Pour autant, le discours paternaliste, faisant fond sur le retard scientifique et culturel algérien, est indécent et malvenu. Dans ses déclarations publiques, largement documentées par la presse, Pierre Audin, co-président de l’AJMA, n’a d’autres solutions que de demander aux Algériens d’imiter la France, ses musées, ses palais et ses institutions scientifiques. C’est l’Histoire qui piétine. Soixante ans après son indépendance politique, l’Algérie devrait se projeter loin des tutelles néocoloniales françaises, nombreuses dans les domaines de la science et de la culture, quels qu’en soient les parangons.

Notes

  1. Sur les péripéties des communistes dans l’Algérie coloniale française, l’ouvrage  d’Alain Ruscio (« Les Communistes et l’Algérie. Des origines à la guerre d’indépendance, 1920-1962 », Paris, Éditions La Découverte, 2019) est déjà une somme irremplaçable.
  2. Jostte Sempé, veuve de Maurice Audin, a été naturalisée algérienne – sur dossier ou automatiquement ? – en 1963. Elle a gardé la nationalité française.
  3. « Tout sur l’Algérie » (TSA), 6 septembre 2020.
  4. Daniel Timsit, « Algérie, récit anachronique », Paris, Bouchene, 1998.
  5. Dans l’agenda du périple de l’AJMA en Algérie, le peuple est absent. Pierre Audin s’est offert d’après les journaux un bain de foule, dans une incantation populaire et populiste, s’encanaillant sur les hauteurs du Maqam Chahid, avec les supporters de l’USMA, injuriant ainsi le peuple nombreux du MCA, son rival historique. Lorsqu’on met les pieds dans le football algérien, il faut aussi en connaître la carte et le territoire. Malencontreuse escapade.
  6. Paris, Éditions La Boite à Pandore, 2020. Sur la 4e de couverture, il est délicatement indiqué : « L’Algérie est rentrée depuis un an dans l’Histoire ». Une paraphrase du pitoyable « discours de Dakar » du président Nicolas Sarkozy sur « l’Afrique qui n’est pas rentrée dans l’Histoire ». Un racisme sans vergogne.
  7. « Cf. « Le hirak exige la rupture avec le système composé par une caste en 1962 ». Entretien de Mina Kaci avec Rosa Moussaoui, « L’Humanité », 22 février 2021.
  8. Id.
  9. Cf. « Algérie : les caricaturistes et le hirak », 29 mai 2019. Article à lire sur le site de l’auteur : www.ahmedbensaada.com.
  10. Rosa Moussaoui, « Algérie. ‘‘Le hirak continuera, même s’ils cooptent un président’’ », « L’Humanité », 10 décembre 2019.
  11. « Pour la solidarité avec le peuple algérien et la libération des détenus du Hirak », octobre 2020. Pétition reprise en ligne sur plusieurs sites d’informations. Parmi les signataires de cette pétition des racailles faisant feu de tout bois contre l’Algérie au service du Makhzen.
  12. Entretien de Pierre Audin avec Samir G., « Le Quotidien indépendant », 22 avril 2021.

13. « Pierre Audin : ‘‘Le pouvoir algérien profite de la crise sanitaire’’ ». Entretien avec Laureen Piddiu, « La Marseillaise », 4 août 2020.

  1. Cf. Farid Houali, « Affaire Khaled Drareni : elle ‘‘n’avait rien avoir avec le journalisme’’ affirme Tebboune », « La Patrie News », 21 septembre 2020. Dans un entretien télévisé avec les représentants de la presse nationale, le président Tebboune a apporté d’utiles précisions sur le commerce ombreux du journaliste Drareni avec une chancellerie étrangère. Sur cette affaire, M. Tebboune a eu le courage exemplaire de monter en première ligne pour dénoncer un noyautage de l’étranger et un agent commandité.
  2. « Pierre Audin : ‘‘Le pouvoir algérien profite de la crise sanitaire’’ ». Entretien avec Laureen Piddiu, art. cité. Mais aussi le pouvoir français de M. Macron qui a sabordé le temps d’un confinement ses Gilets jaunes.
  3. Entretien de Pierre Audin avec Samir G., art. cité.
  4. Sur cet aspect, et plus généralement sur le choc des cultures dans la France d’aujourd’hui et ses manifestations politico-idéologique, je renvoie aux écrits de Boualem Snaoui, dans une langue aussi belle qu’implacable. Voir « Le complot du mouton », « Algérie 54 », 27 mai 2022.
  5. Cf. l’article de Wassim Benrabah : « Fils du célèbre martyre Maurice Audin : Pierre Audin exige ‘‘justice et vérité’’ », « La Patrie News », 31 mai 2022
  6. Mustapha Benfodil, « Rencontres avec l’Association Josette et Maurice Audin. Mathématiques, mémoire et émotions… », « Le Quotidien indépendant », 1er juin 2022.
  7. Id.

PS | Le président Tebboune ne « se moque pas du monde… »

Il peut paraître paradoxal de voir Pierre Audin, prenant véhémentement la défense du trublion Khaled Drareni, déblatérer publiquement le 4 août 2020 sur M. Tebboune, incarnation d’un pouvoir algérien qui « se moque du monde », qui allait lui octroyer par décret présidentiel la nationalité algérienne, un mois plus tard, début septembre. M. Tebboune qui a signé cet acte officiel savait-il ? Dans aucun pays au monde, un chef d’État n’est tenu (et n’a la possibilité) de lire directement tout ce qui s’écrit sur lui, son pays et son administration. En la circonstance, l’inefficacité des conseillers de la présidence de la République est évidente : ce n’est pas la première fois après la réception des journalistes français Adlène Meddi et Kamel Daoud à la Mouradia. Toutefois, si M. Tebboune était au courant de l’agitation néo-hirakiste de l’héritier Audin, s’il l’a honoré en toute connaissance des faits, ce serait gravement une politique sans lendemain, car des Algériens ont été déférés devant les tribunaux, jugés et condamnés pour des propos moins attentatoires à l’image présidentielle. Pour la dignité de l’État algérien, M. Tebboune « ne se moque pas du monde ». Grosse colère et tempétueux « coup de gueule » de l’héritier Audin. C’est vulgaire et irrespectueux.  L’Algérie mérite des amis qui ne lui tirent pas dans le dos.