Jacob Cohen à Algérie54: Le régime sioniste souffle sur les braises pour créer le mythe d’un impérialisme iranien

Jacob Cohen à Algérie54: André Azoulay ,l’œil et le cerveau de Tel Aviv, de Paris et de Washington à Rabat

Connu pour ses analyses objectives et pointilleuses, le journaliste et auteur français, natif du Maroc, livre à Algérie 54, ses points de vue sur plusieurs questions comme les tentatives de normalisation de l’entité sioniste avec l’Arabie Saoudite, l’éventuelle guerre au Liban, le conflit ukrainien, l’OPA de Tel-Aviv sur le devenir de la monarchie alaouite, les Brics et la course vers un nouveau monde multipolaire.

Algérie54:Le discours wahhabite change de ton et annonce une normalisation religieuse avec l’entité sioniste. Un prêcheur saoudien vient d’appeler à l’enseignement de la Shoah. Quel est votre avis sur cette question intervenant dans le sillage du rapprochement entre Ryad et Tel-Aviv ?

Jacob Cohen: C’est une technique sioniste bien rodée. Elle est utilisée depuis des décennies. Il s’agit d’avancer masqué, de ne pas heurter la susceptibilité des Arabes qui vont rencontrer des Israéliens alors que leurs « frères » palestiniens subissent le joug de l’occupation. Ces rencontres se font sur le thème de la musique, notamment au Maroc. Il existe un orchestre israélien de musique andalouse, très bon apparemment, qui participe aux festivals au Maroc, à Fès et à Essaouira, parfois ils se mélangent avec des Marocains, l’amour de la musique leur fait oublier les problèmes politiques. Il y a une fraternité qui s’établit, prend forme, passe à la télé, et on se dit que finalement ces Israéliens ne sont pas des monstres, d’ailleurs ils disent tous vouloir la paix. Avec les monarchies du Golfe, les sionistes ont utilisé l’argument religieux. Ils y ont envoyé, bien avant les normalisations, des rabbins pour parler religion. Ils ont ainsi créé un climat favorable. Ils connaissent bien la psychologie des Arabes. Et maintenant ils le font avec les Saoudiens, qui n’arrivent pas encore à surmonter leurs derniers scrupules, mais qui cèderont en fin de compte. La nouveauté avec ces derniers, c’est qu’ils font de la Shoah une obligation morale et la pierre angulaire du destin du peuple juif. Le Cheikh saoudien qui a fait cette déclaration s’était d’ailleurs rendu à Auschwitz. C’est comme si les Saoudiens reprenaient à leur compte le discours sioniste que les juifs ont droit à cet Etat parce qu’ils ont souffert, et qu’on ne peut pas trop les critiquer pour les mêmes raisons.

Algérie54: Le président américain effectuera dans quelques jours un périple au Proche-Orient pour sceller un pacte militaire contre l’Iran, dans une conjoncture annonciatrice de grands bouleversements dans le monde avec l’imminence de la fin de l’hégémonie américaine. Quelle lecture faites-vous sur le sujet ?

Jacob Cohen: Il semble qu’une partie délicate se joue dans la région. Des indices montrent que l’Arabie Saoudite ne s’aligne pas tout à fait sur les Etats-Unis, surtout dans leur croisade contre la Russie. Elle n’a pas condamné l’invasion de l’Ukraine et se montre réticente à augmenter substantiellement la production de pétrole. Jusqu’où ira-t-elle ou fera-t-elle cela pour faire monter les enchères ? Et alors que le royaume wahhabite devra être la pièce maîtresse de l’agression occidentale contre l’Iran. Le régime sioniste fera tout, comme il le fait depuis une vingtaine d’années ,pour souffler sur les braises et créer le mythe d’un impérialisme iranien. Israël mène une politique de harcèlement des gouvernements occidentaux pour empêcher tout nouvel accord entre les grandes puissances et l’Iran. Celui-ci a montré sa volonté, contrôles internationaux à l’appui, de ne pas construire un armement nucléaire. Mais l’objectif du régime sioniste va au-delà : empêcher tout pays hostile de maîtriser la technologie nucléaire, même à des fins pacifiques, comme il l’a fait en détruisant la centrale nucléaire irakienne en 1981 et en assassinant à Paris le chef de ce programme.

Algérie54:Une nouvelle guerre entre le Hezboallah et l’Israël au nom de la découverte des gisements pétroliers, n’est pas à écarter. Le mouvement de la résistance libanais semble mieux armé pour une nouvelle confrontation militaire qui plaide en sa faveur compte tenu des retombées du conflit ukrainien et la détermination des autres mouvements de la résistance à sortir du fait accompli israélien. Qu’en pensez-vous ?

Jacob Cohen: Le dilemme du Hezbollah réside dans le fait qu’il fait face à un ennemi brutal, cynique, violent, indifférent aux destructions et aux massacres de masse. L’expression favorite des stratèges israéliens parlant de tel ou tel pays arabe était : « Nous allons le ramener à l’âge de pierre ». Le Hezbollah sait que les soldats israéliens éviteront la confrontation directe sur le terrain. Le souvenir de 2006 est encore cuisant. Une éventuelle confrontation aura lieu par missiles interposés. Dans ce domaine, le Hezbollah peut infliger des pertes considérables en envoyant des milliers de missiles sur les secteurs stratégiques israéliens. Mais en retour, les Israéliens détruiront le Liban de fond en comble. Et ils en ont les moyens. Le Hezbollah peut-il prendre cette responsabilité historique ? J’en doute pour ma part. Ou en tout cas, il n’en prendrait pas l’initiative. D’autant plus qu’il sera seul face à Israël. Il n’y a plus de mouvements de résistance. La Cisjordanie est bien tenue par les forces de sécurité israélo-palestiniennes. Quant au Hamas, je crains qu’il ne fasse pas le poids dans une confrontation globale. Que reste-t-il d’autre ? Le régime syrien a beaucoup trop de soucis par ailleurs. L’Iran est trop loin du théâtre d’opérations et ne prendrait pas les risques d’une confrontation directe qui amènerait les Américains par exemple..

 Algérie54:Le président russe Vladimir Poutine vient d’annoncer que les choses sérieuses n’ont pas encore commencé, malgré l’avancée significative du plan du démantèlement des capacités des forces ukrainiennes. Vladimir Poutine, a-t-il gagné la guerre en imposant un nouvel ordre mondial ?

Jacob Cohen: Je ne sais pas si Poutine va réussir à imposer un nouvel ordre mondial, mais en tout cas il porte des coups sévères à l’ancien. L’Amérique voulait cette guerre et avait tout fait pour pousser Poutine à bout et lui faire une guerre d’usure jusqu’au dernier Ukrainien. Si les Russes n’avaient pas réagi, le Donbass était sur le point d’être envahi et la Crimée allait subir une attaque. Les observateurs les plus sérieux l’affirment, des Occidentaux ayant déjà travaillé dans les structures Otanesques. Le but de l’Amérique était de ramener la Russie au rang de puissance moyenne facilement contrôlable et exploitable. L’erreur de l’Occident est de n’avoir pas su jauger du nationalisme renaissant russe qui est parti dans une sorte de croisade civilisationnelle contre la dégénérescence occidentale. Le conflit est en train de prendre une tournure éthique, idéologique. Les Occidentaux ont cru fragiliser Poutine et ramener au pouvoir des collaborateurs complaisants. Or les analystes soutiennent qu’après Poutine viendront des nationalistes encore plus radicaux. Toujours est-il que le peuple russe est dans sa très grande majorité derrière son président et son armée. L’Occident a deux autres raisons d’être profondément déçu. Les sanctions se retournent contre leurs promoteurs et le reste du monde (les 4/5e de la population mondiale) ne les soutient pas. Il y a un front qui comprend la Russie, la Chine, l’Inde, des pays africains, asiatiques, sud-américains, qui veut saisir l’opportunité de se libérer du carcan yankee. C’est une belle leçon de morale internationale.

Algérie54: Le Maroc vit une guerre non déclarée de succession au Trône. Quelle est votre lecture de la situation au Maroc de plus en plus sous emprise sioniste ?

Jacob Cohen: La monarchie marocaine a joué son va-tout en liant son destin à l’axe américano-sioniste, en se livrant pieds et poings liés, en servant tous ses projets, militaires, stratégiques, idéologiques. En escomptant certains avantages, notamment sur le Sahara Occidental. L’appui récent de l’Espagne et la bienveillance après la tuerie de Mélilla, montrent que le Maroc en touche les dividendes. À première vue, le régime semble imposer sans trop de problèmes cette stratégie au pays. Il y a bien sûr des manifestations ici ou là, mais le système répressif est bien rodé et n’hésite même pas à s’attaquer à des journalistes. Les partis politiques, l’armée, le patronat, appuient la politique royale. Ceux qui ont des réserves doivent les exprimer de manière discrète. On ne remet pas en cause le Roi personne sacrée. Et puis la présence israélienne est présentée par les médias comme positive : 5 hôpitaux vont être construits par des sociétés israéliennes au Maroc, des milliers de soignants et des travailleurs du bâtiment vont être recrutés pour travailler en Israël. Le régime ressort la vieille antienne de l’harmonie judéo-musulmane depuis des siècles, ce qui n’est pas totalement faux mais très surjoué, ce qui donne lieu à des campagnes de réhabilitation et de fraternisation qui font oublier les mauvais aspects du sionisme. Le risque pour le régime est que l’axe américano-sioniste ne soit plus aussi hégémonique. On en voit d’ailleurs les prémices. Et alors l’Amérique, aussi bien que le régime sioniste, pourraient laisser tomber un allié encombrant. Ce ne sont pas les scrupules qui les étouffent.

Algérie54: Les Brics semble être le grand gagnant de cette confrontation OTAN-Russie, une confrontation qui confirme l’importance des armes des matières premières comme le pétrole , le gaz et les céréales. Qu’en dites-vous ?

Jacob Cohen: Les BRICS, qui regroupent la Russie, la Chine, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud, et qui se réunissent depuis une dizaine d’années, ont finalement montré leur unité et leur efficacité. Ce n’était pas gagné d’avance. Leurs intérêts ne convergeaient pas toujours. On les pensait plus un groupe d’échanges informels. Mais la crise ukrainienne a montré qu’ils formaient un front cohérent et combatif. Qu’ils avaient un adversaire commun et que seule leur union peut leur permettre d’affronter les Etats-Unis à armes égales.  Au point que  d’autres pays demandent à y adhérer. C’est une des leçons du conflit ukrainien qui permet d’envisager un monde multipolaire au détriment de l’empire américain.

Entretien réalisé par M.Mehdi