Débat sur l’Université algérienne. Réplique à Mme Zellal

Débat sur l’Université algérienne. Réplique à Mme Zellal

Par Abdellali Merdaci*

Je prends acte de la mise au point de Madame Nacira Zellal à mon opinion sur l’Université algérienne d’aujourd’hui (Cf. « Un bilan controversé de l’Université algérienne. Les impasses du recteur Benziane », « Algérie 54 », 22 juin 2022). Je n’y ai pas mis en cause personnellement Mme Zellal, professeure en sciences cognitives, qui a été dans l’Université algérienne la pionnière de l’enseignement et de la recherche en orthophonie. J’ai, certes, cité à titre comparatif le fonctionnement de grands centres de recherches nationaux, comme le CREAD  (Alger) et le CRASC (Oran) et les laboratoires de recherche d’universités. Elle m’en fait un vif reproche dans une réaction à la fois troublante et inexpliquée.

Une recherche universitaire budgétivore et sans résultats

Je reviens à la réflexion que j’ai engagée dans mon opinion précitée. La recherche à l’Université, précisément celle des laboratoires, est-elle bloquée faute de financements ? Ai-je été schématique sur cet aspect-là ? Les équipements de ces laboratoires, ceux dont j’ai pu visiter les installations à Constantine et dans des villes universitaires de l’Est, sont d’une telle sophistication, de véritables usines futuristes, qu’il serait absurde de croire qu’ils ne reçoivent que des broutilles, de maigres  affectations budgétaires. Actuellement des laboratoires des universités de l’Est algérien sont en train d’établir à marche forcée, à la demande du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, des bilans d’activités (!!!) en espérant bénéficier d’allocations financières plus substantielles. Ces financements de l’État doivent-ils rester sans contrôle et sans conséquences relativement à une recherche universitaire sans retentissement social ?

Mme Zellal intervient sur un autre registre, sans rien infirmer de ce que j’ai pu écrire sur la recherche dans les laboratoires universitaires. Elle cite le cas de l’Unité de recherche – URNOP, Alger 2 – qu’elle dirige, dont j’ignorais l’existence, et il n’y a pas de raison de ne pas croire aux obstacles et aux indélicatesses de gestion (« un énorme trou dans le budget de fonctionnement de l’URNOP en 2019 et en 2020 ») qu’elle dénonce. Il n’est jamais tard pour le faire. L’intérêt de sa mise au point est de témoigner du circuit et de la destination de l’argent alloué aux laboratoires et aux unités de recherches : « En pays scientifique, le budget est remis à l’auteur d’un Projet et non à quelqu’un d’autre ! » Il est certain que la directrice de l’URNOP apporte des informations méconnues sur le financement de la recherche à l’Université, jusqu’à présent inédites. Je relève que l’URNOP dispose d’un « budget d’équipement », qu’elle « a opté de laisser dans les caisses de l’institution, juste pour éviter les affres de la bureaucratie ». Donc, il y a de l’argent distribué aux laboratoires universitaires. Peu importe l’emploi qui en est fait – ou qui n’en est pas fait. Cela les exonère-t-il de leur faible rendement et de leur médiocrité ?

Ceci dit, la seule mesure d’efficacité attendue de l’Université, de ses laboratoires de recherche et des Centres nationaux de recherche est celle de la production scientifique. Or, sur cet aspect il y a une incroyable vacuité : des milliers de CNEPRU et de PNR des universités ont été financés par l’État algérien sans que leurs travaux passent à l’étape de l’indispensable socialisation : je ne connais pas une seule publication de CNEPRU et de PNR des universités dans les sciences sociales et humaines, les lettres et les langues, accessible dans les bibliothèques d’universités et dans les librairies d’Algérie.

Diaboliser (inutilement) le CREAD et le CRASC ?

Madame Zellal me fait un procès d’intention et enfourche son cheval d’orgueil, m’accablant d’ironie pour avoir rapporté l’expérience exemplaire de deux centres nationaux de recherche, le CREAD et le CRASC : « Quant à auréoler le CREAD et le CRASC en les assimilant à des Centres de niveau mondial, voyons ! »

Alors, voyons, donc ! Je maintiens vivement ce que j’ai écrit sur ces centres de recherche. On peut démonter et critiquer à l’envi les résultats des travaux des chercheurs du CREAD et du CRASC, le fait que ces travaux existent et sont régulièrement publiés, sous forme de documents internes, d’articles de revues et de volumes de synthèse de savoirs, disponibles pour les administrations de l’État, les assemblées élues locales et nationales, les entreprises publiques et privées, les chercheurs nationaux de tous les secteurs, les médias et singulièrement les particuliers, reste exceptionnel. L’Université algérienne n’a pas atteint ce niveau d’exigence scientifique. Où sont les travaux des laboratoires universitaires ouverts sur la société et vers la société, entre autres de l’URNOP de Mme Zellal ?

La directrice de l’URNOP discrédite le CREAD et le CRASC et prend prétexte de la publication de mon opinion sur l’Université algérienne pour les attaquer publiquement et insidieusement. Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait précédemment ? Cette rancune est ancienne, semble-t-il. Ces organismes de recherche nationaux auraient recalé la contribution d’une jeune docteure de « Panthéon-Sorbonne » et des projets de recherche en neurosciences dont la DGRSDT (affreux sigle) du ministère de tutelle leur a confié l’expertise. Le jugement de Mme Zellal sur  ces centres nationaux de recherche est entaché de subjectivité. La loyauté pour elle, comme pour tout universitaire algérien, est de reconnaître la capacité des équipes du CREAD et du CRASC de s’engager dans la recherche, d’être productives et de faire bon usage de l’argent public. Je connais des enseignants-chercheurs de l’Université qui ont continuellement touché des bourses de recherche CNEPRU et PNR sans avoir écrit une seule ligne pendant une dizaine d’années. Est-ce le cas dans ces grands centres de recherche nationaux ? Où se situe la probité morale et intellectuelle ? Est-il honorable de jeter l’opprobre sur le CREAD et le CRASC pour la contribution « retoquée » d’une docteure, qui aurait dû réviser sa copie, et pour un ou deux projets restés dans les cartons ?

Mme Zellal a été au décours des années 1970-1990 et même au-delà une spécialiste en orthophonie. Elle a progressivement dérivé vers les neurosciences, ce qui n’est pas interdit et devrait même être encouragé. Mais comment ériger son dada en critère distinctif des institutions et des acteurs du champ de la recherche national et en instrument d’exclusion ? La professeure Zellal récuse deux centre de recherches nationaux à l’aune de leur intégration dans les neurosciences : « D’abord ces 02 Centre de recherche ne se sont pas alignés à la modernité mondiale : les Neurosciences cognitives dont l’objet est l’intelligence Humaine, Artificielle et Économiques, déterminisme du développement. » En fait, une disqualification sur fond de méchante polémique. Cela s’appelle un règlement de compte et la « modernité mondiale » revendiquée n’y trouve pas sa place. Je ne peux souscrire à ces rivalités de chercheurs et d’institutions de recherche. J’aurais préféré que du CREAD au CRASC, en la circonstance victimes de cette stérile querelle, et à l’URNOP, il y ait de sincères compétitions de légitimité scientifique pour forger le champ scientifique national et construire son autonomie. Ce serait profitable pour l’Algérie et pour la Science.

Il m’est promptement calculé par Mme Zellal de rehausser les Centres nationaux de recherche. Je n’ai pas de préjugés envers eux et dans leurs équipes, il y a des chercheurs qui ne dépareraient pas dans des centres de recherche mondiaux. Cependant, il y a un seul critère universel d’évaluation de la recherche universitaire, celui des publications scientifiques. À cet égard, qui contesterait  l’ampleur de la recherche au CRASC, que je connais le mieux, et l’importance et la rigueur de ses publications en sciences du langage, littérature, didactique, histoire, sociologie, anthropologie ? La réduction par Mme Zellal de l’institution de recherche oranaise en « CRASC sociologiste » est tout autant surprenante que ridicule. L’Université nationale, forte de ses cent-neuf universités et centres universitaires et de ses grandes Écoles nationales, ne tiendrait pas la comparaison avec le CRASC. Si, effectivement, les universités d’Algérie étaient toutes à son échelle de productivité, alors qu’elles le surclassent en termes de ressources humaines et financières, elles seraient pour les plus diligentes classées parmi les cent premières universités mondiales.

« Par delà le Bien et le Mal »

Mme Zellal enveloppe sa mise en cause du CREAD et du CRASC dans un galimatias sur le « bien » et le « mal », qui ne doivent rien à Nietzsche et à ses lecteurs. Cependant, l’éthique à l’Université, elle s’en dispense. Elle ne dit rien sur les errances de l’institution universitaire algérienne ; elles ne sont pas visibles pour elle, qui se réclame de codes de recherche étrangers (Ah ! le CMEP-Tassili 13MDU902 !). Il ne serait pas vain de gloser sur l’Université algérienne de 2022, de débattre de son magma de gestion, de ses 1200 enseignants-chercheurs mis à la porte sans ménagement, pour lesquels, Mme Zellal ne manifeste pas d’empathie. N’est-elle pas dans la charrette, elle qui est sur le terrain depuis les années 1970, qui se projette déjà dans la perspective d’un Centre national de Neuroscience en gésine depuis 2020 ?

Le questionnement le plus urgent serait comment rendre l’Université algérienne à ses enseignants-chercheurs et à ses étudiants et refonder la conviction d’une sûre parole de la science sortie du désert universitaire algérien. La vérité de l’Université algérienne n’est pas présentement dans les neurosciences et dans l’Intelligence artificielle au moment où elle n’est plus en mesure de former ses étudiants selon les canaux classiques.

À défaut de viser les éminences polaires de la Science, ne convient-il pas dans ce débat de revenir au niveau réel de l’institution universitaire nationale pour  faire état d’une prometteuse productivité hors sciences ? Un recteur d’une grande université de l’Est algérien aurait-il privatisé ses bureaux, y installant chambre à coucher et jacuzzi ? Diantre ! Mais pour quelles utilisations ? Dans un tel contexte où des chefs d’établissement, recteurs et doyens de facultés, balisent des aires de stationnement de voitures à leur bénéfice exclusif, où mettre les neurosciences et l’Intelligence artificielle de Mme Zellal ? L’Université algérienne est dans la nécessité d’apprendre à former ses étudiants et à préparer ses nouvelles générations d’enseignants à la recherche. Elle en est si éloignée.

*Je n’excipe pas dans mes écrits du titre de professeur d’Université que j’ai mérité par mon engagement dans l’enseignement et dans la recherche. La moindre des civilités, pour une universitaire qui m’interpelle, est de ne pas me l’enlever.

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