La Guerre d’octobre 1973  –  (2ème partie)

La Guerre d’octobre 1973  -  (2ème partie)

Par Mohamed Taleb

L’offensive arabe du 6 octobre 1973

L’information  du  5 octobre 1973, adressée à Tel-Aviv depuis Londres par le chef du Mossad  Zvi Zamir, est d’une importance capitale : l’attaque aura lieu le lendemain samedi 6 octobre, le jour du Yom Kippour (jour du Grand Pardon, la plus grande fête du judaïsme), à 18 heures. La nouvelle parvient la nuit  du 5 octobre à Tel Aviv.

L’informateur de Zvi Zamir n’est autre que le gendre du  président défunt Gamal Abdel Nasser, Ashraf Marwan[1] alias  « l’Ange », considéré par la suite comme  le plus grand espion de tous les temps. Ashraf  Marwan[2] est en contact avec les services israéliens depuis 1969. Du temps de Nasser déjà, il transmet au Mossad  une série d’informations de grande qualité, vraies mais aussi fausses.  Il poursuivra cette activité, après la disparition de Nasser, avec le président Sadate, dédiant une  attention particulière quant au dosage, à la quantité et au  timing des révélations fournies. Ce qui fera de lui un personnage de grande valeur et crédibilité auprès des services israéliens.

Une réunion d’urgence du cabinet du Premier ministre sioniste Golda Meir est convoquée le matin du 6 octobre à huit heures. Sont présents : le ministre de la défense,  Moshe Dayan, le chef d’état-major David Elazar, le chef des services Aman, Eli Zeira, le chef du Mossad, Zvi Zamir, le vice-premier ministre Igal Allon et Galili, ministre sans portefeuille.

L’incrédulité est totale, sauf que Moshe Dayan[3], David Elazar et Eli Zeira ne sont pas encore convaincus d’une attaque imminente arabe. Mais toutes les mises en garde précédentes n’ont pas été prises au sérieux. Le départ des experts soviétiques accompagnés  de leurs familles est connu depuis le 4 octobre. Les soldats égyptiens ont reçu l’ordre de rompre le jeune du Ramadan et l’espace aérien égyptien est fermé à l’aviation civile.

Les dirigeants sionistes sont doublement surpris car l’attaque débute à 14:00 heures   et non à 18:00 heures. Ashraf Marwan aurait-il délibérément donné une fausse information sur l’heure de l’offensive ? L’avantage pour les armées arabes est sans précédent. L’armée syrienne se déploie sur le plateau du Golan avec 1000 chars et l’armée égyptienne commence la traversée du Canal avec 1500 chars à 14 :18 heures après la construction de 20 ponts.

Le soir du 6 octobre, 60.000[4] soldats égyptiens ont traversé le Canal (Opération Badr). Le 7 octobre, la Ligne Bar Lev n’existe plus. L’entité sioniste est en déroute.  Le mythe de l’invincibilité d’Israël est ébranlé. Les responsables sionistes s’accusent mutuellement de cette catastrophe. Golda Meir[5] aurait même envisagé le recours à l’arme atomique.

Pendant une semaine les armées arabes ont un avantage substantiel sur le terrain. Il s’agit pour l’Égypte et la Syrie de récupérer les territoires occupés ou à défaut de pousser les sionistes à la négociation.

Grâce à un pont aérien entre les USA et Israël, pourvoyant ce dernier en chars, artilleries et armements divers, la situation sur le terrain tourne au profit d’Israël après avoir connu une situation dramatique.

Devant l’apport soutenu américain, les États arabes membres de l’OPEP décident, le 16 octobre, de quadrupler le prix du baril de pétrole et de réduire de 5%  la production de pétrole tandis que  le roi saoudien Fayçal  instaure un embargo total sur  les exportations de brut vers les Etats-Unis et vers d’autres pays soutenant Israël.

L’économie de l’Europe occidentale dépend des hydrocarbures des pays de l’OPEP qui, tous en voie de développement, dépendent également du savoir occidental sur les plans industriel, technique et technologique.

Les pays européens occidentaux et le Japon sont frappés de plein fouet par la crise pétrolière. Ils marquent le pas sur le plan économique et ne représentent plus une concurrence pour les Etats-Unis pour lesquels le choc pétrolier a été plutôt bénéfique. Pour les médias des pays européens, la responsabilité et l’origine de cette crise qui affecte par ricochet  également la population, incombent directement aux pays arabes. Un ostracisme apparaît en direction des communautés arabes émigrées en Europe, tenues pour complices.

Selon le spécialiste des questions de finance et de géopolitique du pétrole Éric Laurent[6], David Rockefeller, président de la Chase Manhattan Bank et plus gros actionnaire d’Exxon, la plus grande compagnie pétrolière au monde, fait part, en juin 1973 à Rome, des immenses besoins en capitaux pour l’industrie pétrolière. Dans une émission télévisée, Éric Laurent chiffre ce  besoin d’agent à 3.000 milliards de dollars pour des investissements en Mer du Nord (constructions de plateformes  off-shore) et en Alaska (construction d’un pipe-line pour 10 milliards de dollars).  Les compagnies pétrolières vont encourager les pays producteurs vers une hausse du prix du pétrole. Le choc pétrolier signifie le salut pour les compagnies pétrolières. Les USA sont les grands bénéficiaires de la flambée des prix du brut, de par les transactions dans le secteur hydrocarbures qui se font exclusivement en dollar (monnaie de réserve internationale puis système pétrodollar), de par la suspension de la convertibilité du dollar en or, décidée par Richard Nixon déjà en 1971 (la parité-or étant un frein à la création de la monnaie) et d’une manière générale de par l’émancipation des banques centrales des pouvoirs politiques à partir des années soixante-dix.

L’Union Soviétique intervient aussi dans le conflit via un pont aérien avec l’Égypte tout en privilégiant une solution au conflit par la voie diplomatique.  L’offensive d’Ariel Sharon qui a réussi à encercler la 3ème Armée égyptienne dans la partie occidentale du Canal a induit les Soviétiques à s’engager davantage contre le prolongement du conflit qui, avec le temps, tournerait probablement à l’avantage des Israéliens.

Les Etats-Unis partagent le même principe. Henry Kissinger se trouve à Moscou le 21 octobre pour rencontrer Brejnev, pour discuter sinon rédiger ensemble le contenu de ce qui sera la résolution 338 de l’ONU et qui sera votée à l’unanimité  le 22 octobre suivant par le Conseil de Sécurité.

La Résolution appelle à un cessez-le-feu, à la tenue de  négociations pour une paix juste et durable au Moyen-Orient et réaffirme concomitamment la validité de la résolution 242 de 1967 (retrait d’Israël de tous les territoires occupés et de Jérusalem-Est, reconnaissance et intégrité territoriale de tous les pays de la région etc.). Un accord de cessez-le-feu est signé le 23 octobre (Égypte/Israël) et le 24 octobre (Syrie/Israël). Cet accord sera suivi d’un autre accord, le 11 novembre, entre Égypte et Israël et enfin de l’accord de désengagement des forces du 18 janvier 1974 toujours entre l’Égypte et Israël.

Sous l’impulsion de Kissinger, le premier cessez-le-feu ne sera pas respecté par Israël, désireux de voir anéantie la 3ème Armée égyptienne. Mais ce projet n’aboutira pas suite aux pressions soviétiques. Le plateau du Golan sera en grande partie réoccupé par les troupes sionistes dans le cadre de ces ruptures de cessez-le-feu.

Les pertes en vies  humaines sont de loin les plus élevées par rapport à celles  la guerre de 1948, de 1956 et de 1967.

L’Égypte compte, selon Frédérique Schillo (voir notes page 4 et 5), 12.000 victimes plus un nombre élevé de  blessés. 3.000 victimes et autant de blessés sont à relever du côté syrien.

Les pertes israéliennes s’élèvent à 3.000 victimes et plus de 8.000 blessés.

L’après-guerre a été un séisme politique en Israël. La recherche des responsabilités du désastre se met en marche. Démissions et  abandons suivent dans les plus hautes sphères du pouvoir sioniste. Golda Meir démissionne le 11 avril 1974 et toute la classe politique travailliste, au pouvoir depuis 1948, est remplacée par le la droite avec en tête le Likoud, dirigé par Yitzhak Rabin.

Par Mohamed Taleb

Auteur de  «Palestine : le plus grand hold-up du XXème siècle ». Éditions APIC 2019.

[1] – Ashraf Marwan cesse son activité d’espionnage en 1976 et se lance dans les affaires avec succès. Il décède dans des circonstances obscures le 27 juin 2007 à la suite d’une chute du balcon de son appartement à Londres. Ashraf Marwan a eu droit à des funérailles nationales sous la présidence de Hosni Moubarak.

[2] – L’identité de Marwan a été révélée par Eli Zeira (chef du département des renseignements de Tsahal, Aman), qui l’accusa dans ses mémoires d’avoir été un agent double au service de l’Egypte…
Voir : Une énième réplique au séisme de 1973 – La Vie des idées (laviedesidees.fr). Article  de Frédérique Schillo (2011) historienne, chercheuse associée au Centre de recherche français à Jérusalem (CNRS-MAEE)

[3] – Propos tenus par Shimon Peres : voir Link : www.andreversaille.com/?La-Guerre-d-Octobre-1973

[4] – Voir Link :  La guerre du Kippour – Citron IL

[5] – Voir Link : Une énième réplique au séisme de 1973 – La Vie des idées (laviedesidees.fr)

Article de Frédérique Schillo du 26 Août 2011.

[6] – Voir Éric Laurent: La face cachée du pétrole – Éditions Plon – L’enquête – 2006. Page 144-145

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