Jacob Cohen à Algérie54: les affairistes sionistes viendront au Maroc dans un esprit de mercenariat

Jacob Cohen à Algérie54: les affairistes sionistes viendront au Maroc dans un esprit de mercenariat

Connu pour ses pertinentes analyses le journaliste et auteur franco-marocain évoque dans une interview accordée à Algérie54, l’OPA des réseaux sionistes sur les affaires courantes au Maroc et l’arrivée de l’extrême droite israélienne la comparant de facto à l’OAS.

Algérie54: Le site marocain Hespress a indiqué dernièrement que les autorités marocaines souhaitent bien le retour des juifs marocains au Maroc, dans le cadre du renforcement de la normalisation des relations devenues stratégiques entre Rabat et Tel-Aviv. Qu’en pensez-vous?

Jacob Cohen: Le Maroc officiel, et quelques intellectuels ou journalistes en mal de reconnaissance, tentent de réécrire l’histoire des juifs au Maroc, en lui donnant un côté idyllique, et qu’il serait donc si facile et si fructueux que ces expatriés juifs retournent à leur mère-patrie. Une chimère comme le Maroc sait en produire. On estime le nombre des juifs au Maroc avant l’indépendance à environ 350 000, chiffre très difficile à établir, car même dans des grandes villes comme Meknès, il n’existait pas d’état civil. Leur situation était plus ou moins correcte, avec des hauts et des bas, selon les monarques. En 1956, les juifs, bénéficiant dans leur écrasante majorité de la nationalité marocaine, ne pensaient pas du tout quitter leur pays. Mais le Mossad et l’Agence juive se sont livrés à toutes sortes de manigances pour les faire partir. Aidés dans cette entreprise par le grand parti politique de l’époque, l’Istiqlal, ultranationaliste et un brin antijuif, qui voyait dans les juifs des concurrents dans tous les domaines. Avec un succès phénoménal : 99,5% des juifs sont partis, la moitié pour Israël, l’autre vers des pays occidentaux. Un détail qui montre la défiance des juifs envers les autorités marocaines : Depuis les années 70, TOUS les bacheliers juifs partent étudier à l’étranger et ne reviennent jamais. Et on voudrait nous faire croire que les descendants de ces juifs pourraient revenir dans un pays qu’ils ont fui pour son arbitraire, son instabilité, son esprit clanique qui fait du juif le citoyen le mois bien protégé. À ma connaissance, les juifs d’origine marocaine, partout où ils se trouvent, n’ont aucune intention d’y retourner. Il y aura bien sûr quelques cas individuels, ou des aventuriers cherchant de bonnes affaires, ou des délinquants fuyant la justice israélienne, mais les nouvelles générations ont tout à fait oublié leur passé marocain.

Algérie54: Vous avez déjà évoqué dans vos écrits la hausse de l’influence du courant sioniste sur les affaires courantes au Maroc. Des sionistes sont encouragés à la propriété agricole et à l’investissement dans les différents secteurs. Quelle lecture, faites-vous?

Jacob Cohen: C’est un peu le pendant à la question précédente. À défaut de rétablir de vraies communautés juives au Maroc, avec leurs écoles, leurs lieux de culte, leurs institutions juridiques, à l’ancienne, le régime marocain offre des affaires aux sionistes, espérant inverser la tendance. Mais ces affairistes sionistes viendront au Maroc dans un esprit de mercenariat, gagner le maximum de fric en peu de temps, et même s’ils viennent avec leurs familles, celles-ci seront préservées de toute culture locale. De toute façon, ils n’auront rien de « marocain », même si leurs ancêtres venaient du Maroc. Il faut avoir une connaissance bien déficiente de la personnalité sioniste pour voir dans ces affairistes un lien avec le judaïsme marocain. À la limite, des juifs émigrés en France ou au Canada, pourraient à la rigueur retisser un semblant de lien. Les sionistes constituent une race qui a peu à voir avec le judaïsme traditionnel d’origine. Et de plus, ils ont dans leur ADN un mépris profond et instinctif de l’Arabe, quel qu’il soit. Je suis toujours surpris de constater à quel point certains intellectuels arabes n’ont pas intégré cette dimension du sionisme, de gauche comme de droite.

Algérie54: Le parlement marocain vient de ratifier les accords signés entre Rabat et Tel-Aviv, dans le sillage de la normalisation signée en décembre 2020, et coïncidant avec l’arrivée au pouvoir en Israël d’un gouvernement regroupant le Likoud de Benjamin Netanyahou et l’extrême droite. Quels sont les scénarios à attendre au niveau du Proche-Orient et du Maghreb?

Jacob Cohen: Sur le plan intérieur israélien, on va assister à un durcissement de l’occupation, de la répression et de la colonisation. Lorsque j’affirmais que Netanyahou était un « modéré », on s’esclaffait. Maintenant on va voir le vrai visage du sionisme. L’un des deux leaders d’extrême-droite se verra attribuer le ministère de la sécurité nationale, couvrant pour la première fois les territoires palestiniens occupés. C’est comme si pendant la guerre d’indépendance en Algérie on offrait les pleins pouvoirs à l’OAS. Netanyahou hésite encore à offrir le portefeuille de la défense à l’autre leader d’extrême-droite, qui en fait une condition sine qua non pour entrer au gouvernement. À juste titre d’ailleurs. Dans un sens, je me réjouis de cette évolution. Il n’y aura plus de faux-semblants. La fiction d’un « État » palestinien vivant en paix à côté d’Israël blablabla, va voler en éclats. Le nouveau gouvernement annexera officiellement une grande partie de la Cisjordanie. L’Autorité palestinienne, les États arabes et la Communauté internationale seront mis devant leurs responsabilités. Cela dit, je ne crois pas que la politique extérieure israélienne vis-à-vis du Proche-Orient et du Maghreb changera fondamentalement, du moins à court terme.  L’extrême-droite israélienne est totalement obsédée par l’accaparement de la Cisjordanie qu’elle considère comme terre biblique sacrée, par le renforcement de la « charia » juive, par le messianisme et la construction du troisième Temple, et par le nettoyage ethnique des éléments non-juifs indésirables.

Algérie54: Le Maroc, soutenu par l’entité sioniste, tente d’internationaliser le conflit au Sahara Occidental, en évoquant un soutien militaire de l’Iran et le Hizboallah au front du Polisario. Sommes-nous devant un éventuel embrasement de la région?

Jacob Cohen: C’est très difficile de faire un pronostic. En tout cas, les éléments sont patiemment réunis pour arriver à un éventuel embrasement. Le Maroc ne se contente pas d’engranger une victoire diplomatique qui apparaît de moins en moins certaine. La situation a changé depuis la déclaration de Trump sur le Sahara Occidental. L’Amérique ne fait plus la pluie et le beau temps. La guerre en Ukraine a fait émerger et consolider un front anti-américain, ou du moins une alternative au niveau des alliances et une possibilité d’échapper à la mainmise du Dollar. Le Maroc a peut-être joué sur le mauvais cheval. Car l’Algérie se retrouve du côté le plus dynamique, le plus attractif, et le plus fiable, sur le plan géostratégique. Le régime chérifien s’est laissé entraîner – volontairement ? – dans un engrenage militaire coûteux financièrement et qui pourrait le mettre à la merci  d’une volonté de ses commanditaires – l’axe américano-sioniste – d’engager un conflit aux conséquences incalculables. L’exemple ukrainien nous a montré que l’Amérique est prête à se battre jusqu’au dernier Ukrainien. On peut ne pas vouloir la guerre. Mais la préparer avec autant de détermination, et en plus avec l’aide de l’ennemi juré du monde arabe en général et de l’Algérie en particulier, peut ne pas rester sans suites.

Algérie54: Le Roi du Maroc est aux abonnés absents dans les grands rendez-vous internationaux, sommet arabe d’Alger, COP27 en Egypte, sommet de la Francophonie en Egypte et même au Forum de l’ONU sur l’alliance des civilisations à Marrakech au Maroc. Mohamed VI est représenté soit par Nasser Bourita soit par son Conseiller André Azoulay. Sont-t-ils les privilégiés de l’Establishment marocain devenu succursale du Mossad ? Quelle est votre opinion sur ce sujet?

Jacob Cohen: La discrétion du Roi, ses absences prolongées du royaume, sans aucune explication ni même confirmation, c’est la marque de l’absolutisme, donnent lieu à pas mal de spéculations. Je me permettrai de ne pas y mettre mon grain de sel. Mais osons cette hypothèse qui donnerait au souverain une autre dimension. Celui-ci voudrait prendre de la hauteur, apparaître comme un arbitre, ne pas se laisser enfermer dans un rôle que l’Histoire condamnerait à terme. Car l’alliance avec le sionisme fasciste et sectaire ne tiendra pas la route. Alors il pourra toujours dire qu’il ne l’avait pas voulu ainsi, que ses conseillers avaient outrepassé ses instructions, et qu’il reviendra, avec toute son aura et sa légitimité, dans le giron du monde arabe et son combat légitime pour l’indépendance et en solidarité avec le peuple palestinien. On dira alors « Bravo l’artiste » !

Algerie54: les relations entre Paris et Rabat demeurent tendues, dans le sillage des scandales d’espionnage dont celui de Pegasus. Ne pensez-vous pas que cette brouille est liée à l’influence grandissante d’Israël sur le Maroc?

Jacob Cohen: Il est possible que sur le long terme, le Maroc abandonne les liens privilégiés qui le lient à la francophonie et donc à la France, sans bien sûr quitter le camp occidental. C’est une tendance qui se manifeste de plus en plus en Afrique. L’Algérie privilégie désormais la langue anglaise. Nombre de pays africains optent pour la Russie ou la Chine. Ce serait effectivement un coup dur pour la France qui a toujours considéré le Maroc comme son joyau. Mais les pays africains en ont assez des leçons de morale distribuées par l’ancien colonisateur, et des menaces de sanctions qui pèsent sur tout pays qui ne se conformerait pas à l’ordre international occidental. Le gel des avoirs russes et la confiscation illégale de biens sont un avertissement pour les dirigeants africains. Ceci peut d’ailleurs expliquer le choix du Maroc pour une collaboration nucléaire avec la Russie plutôt qu’avec la France. Avec celle-ci, on n’est plus à l’abri d’une décision arbitraire unilatérale. Le monde occidental est entré dans une phase d’hystérie collective sur le climat, les libertés sexuelles et les contrôles des populations qui peuvent inciter les pays africains à prendre quelques distances.

Entretien réalisé par M.Mehdi

PARTAGER