Par Amar Belani
Les Accords d’Abraham ont profondément redessiné les relations entre Israël, plusieurs États arabes et les États-Unis. Leur originalité tient à la logique transactionnelle qui les sous-tend car l’administration Trump a lié la normalisation avec Israël à l’octroi d’avantages américains répondant aux intérêts propres de chaque partenaire.
Le Maroc a ainsi obtenu la reconnaissance de sa "souveraineté" sur le Sahara occidental occupé, tandis que les Émirats arabes unis ont bénéficié d’un accès élargi aux équipements militaires et aux technologies américaines les plus avancées.
Cette logique transactionnelle comporte, cependant, une faiblesse intrinsèque car les avantages consentis reposent sur des décisions de l’exécutif américain plutôt que sur des engagements inscrits dans le droit fédéral.
Autre considération à prendre en compte, la scène politique américaine connait aujourd’hui des mutations inédites. Le consensus bipartisan qui soutenait traditionnellement Israël est en train de s’éroder et L’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee ), le puissant lobby juif, voit son influence décliner.
La guerre contre l’Iran, dans laquelle Donald Trump a benoîtement suivi le Premier ministre israélien dont l’objectif principal est de s’accrocher au pouvoir quitte à déstabiliser toute la région, est venue s’ajouter aux horreurs des massacres génocidaires à Ghaza et à la montée d’une sensibilité isolationniste au sein de l’électorat républicain, rendant le soutien à Israël moins automatique qu’auparavant.
Le Michigan illustre parfaitement le recul de l’AIPAC dans la politique américaine. Après avoir engagé des dizaines de millions de dollars pour empêcher le candidat d’origine égyptienne, Abdul El-Sayed, d’obtenir l’investiture démocrate, le lobby juif a échoué. Plus révélateur encore, son adversaire républicain, cherche désormais à limiter l’intervention publique de l’AIPAC car son affichage devient électoralement coûteux.
Cette séquence montre les limites d’une influence longtemps jugée incontournable et elle traduit aussi un changement du rapport de force autour d’Israël, notamment chez les électeurs démocrates.
Le Maroc, un acquis diplomatique sans assise législative
Le Maroc incarne le cas le plus emblématique de cette diplomatie transactionnelle. En décembre 2020, l’administration Trump a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental, en contrepartie de la normalisation des relations entre Rabat et Israël.
La portée de cette décision est avant tout politique, mais elle a été obtenue au prix de la trahison de la cause palestinienne par un pays dont le souverain est supposé être le protecteur d’Al Qods.
Elle reste par ailleurs très fragile sur le plan juridique, puisqu’elle n’a jamais été consacrée par une loi du Congrès et demeure une simple décision présidentielle, susceptible d’être révisée par toute administration future.
l’absence de fondement législatif laisse en effet ouverte la possibilité d’un retour en arrière, d’autant que le soutien à Israël devient un sujet de plus en plus clivant, y compris au sein du Parti républicain et chez les jeunes électeurs américains en général.
Pour préserver cet acquis, le Maroc devra donner des gages pour consolider son rôle d’auxiliaire docile de Washington en matière de coopération sécuritaire, tout en se mettant à disposition pour servir les intérêts américains dans les domaines économique et commercial (phosphates, minerais critiques, hydrogène vert, mise a contribution du hub logistique de Tanger Med etc..)
Pour Abou Dhabi, les Accords d’Abraham s’inscrivent dans une stratégie plus large visant à consolider le partenariat avec Washington et à approfondir la relation ancienne avec Israël, à la fois pour se prémunir contre la menace iranienne et pour bénéficier de transferts technologiques dans le domaine des puces d’intelligence artificielle.
Les Émirats ambitionnent de devenir l’un des grands pôles mondiaux de l’IA, ce qui suppose des investissements massifs en infrastructures de calcul et un accès privilégié aux semi-conducteurs les plus performants. La normalisation de 2020 a par ailleurs ouvert la voie à une coopération militaire renforcée, avec un projet de vente de F-35 estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars.
Contrairement au dossier marocain, où le risque porte sur une position diplomatique, le risque émirati tient à un possible durcissement progressif des conditions d’accès à la technologie américaine, voire a une restriction aux technologies les plus sensibles.
Le précédent de DP World, en 2006, quand l’opposition du Congrès avait contraint l’entreprise émiratie à renoncer au rachat d’activités portuaires américaines, rappelle que ce scénario n’a rien de théorique.
Les deux pays partagent néanmoins une même vulnérabilité de fond, puisque l’essentiel de leurs gains repose sur des décisions exécutives plutôt que sur des engagements législatifs.
En outre, la « personnalisation » de ces relations autour de Donald Trump accentue cette fragilité. Pour le Maroc, elle transparaît jusque dans le symbole, avec le baptême d’une route à Dakhla au nom du président américain. Pour les Émirats, les liens financiers rapportés entre certains investisseurs émiratis et l’entourage économique de la famille Trump ont également suscité des interrogations sur le mélange entre intérêts privés et politique publique.
Les élections de mi-mandat de novembre 2026 constitueront un premier indicateur de l’évolution du rapport de forces sur la scène politique intérieure américaine. Un Congrès plus critique à l’égard de la politique étrangère de l’administration Trump pourrait renforcer le contrôle parlementaire sur les engagements pris envers les partenaires du Golfe et sur les autorisations d’exportation de technologies sensibles. Concernant le Maroc, un Congrès renouvelé pourrait relancer le débat sur la question du Sahara occidental.
L’échéance décisive restera janvier 2029. La fin du second mandat de Trump permettra de mesurer si les acquis de 2020 pourront survivre a leur origine transactionnelle.
Avec les élections de mi-mandat, l’année 2026 sera un test politique éclairant, tandis que 2029 posera la question de fond, celle de la pérennité, ou non, des gains diplomatiques engrangés par deux pays arabes au prix de la trahison de leurs frères palestiniens qui se font massacrés au quotidien par le régime génocidaire d’Israël.
Il convient de rappeler, que depuis le déclenchement de la guerre contre Ghaza, Israël est devenu le troisième fournisseur d’armes du Maroc, en dépit d’un prétendu « gel des relations politiques », qui est, en vérité, un simple artifice destiné à apaiser l’opinion publique marocaine, qui s’est mobilisée, encore récemment, contre la visite de la ministre israélienne des Transports, que les autorités marocaines se sont empressées de qualifier de « privée ».
Rappelons que cette ministre qui coule présentement des journées agréables au Maroc, avait tenu des propos deshumanisants a l’égard des palestiniens et elle avait invité la sinistre armée d’occupation à « entrer a Gaza, écraser ses habitants et les éradiquer »
Amar Belani, Ancien Ambassadeur