Par Pr Mourad Kertous
À l’horizon 2100, les précipitations pourraient diminuer de 60 % en Algérie selon les simulations d’un scénario climatique intermédiaire (scénario GIEC RCP4.5). Face à la raréfaction des ressources, le pays pourrait avoir besoin d’une capacité de dessalement équivalente à près de 137 usines de grande capacité. Un tel développement nécessiterait des investissements considérables et une stratégie associant production d’eau, économies d’énergie et gestion durable des ressources.
L’eau est devenue un enjeu stratégique pour l’avenir de l’Algérie. Dans un pays déjà confronté à des tensions hydriques et à des épisodes de sécheresse, le changement climatique pourrait accentuer les difficultés d’approvisionnement au cours des prochaines décennies. La question ne sera donc pas seulement de produire davantage d’eau, mais aussi de préserver les ressources disponibles et d’anticiper l’évolution des besoins.
Une étude fondée sur des simulations à l’horizon 2100 examine les conséquences possibles de ces évolutions sur les ressources hydriques algériennes et sur les capacités de dessalement nécessaires pour compenser les déficits. Dans le scénario climatique intermédiaire RCP4.5, les résultats mettent en évidence une diminution importante des précipitations et des stocks d’eau. Ils soulignent également le potentiel du dessalement, mais rappellent que cette solution implique des contraintes économiques, énergétiques et environnementales qui devront être prises en compte.
1. Des précipitations en baisse et des ressources sous pression
Selon les projections de l’étude, les précipitations annuelles en Algérie pourraient passer d’une référence d’environ 250 millimètres en 2025 à 180 millimètres en 2050, puis à 100 millimètres en 2100. Ces valeurs correspondent à une diminution simulée de 28 % à l’horizon 2050 et de 60 % à la fin du siècle.
Il s’agit de résultats issus d’un modèle, et non de prévisions certaines. Ils illustrent néanmoins les risques associés à une évolution durablement défavorable du climat.
La baisse des précipitations pourrait réduire la recharge des nappes souterraines et les apports aux barrages, tandis que la hausse des températures favoriserait l’évapotranspiration. Ces phénomènes risqueraient d’accentuer les tensions entre les différents usages de l’eau, qu’il s’agisse de l’approvisionnement des ménages, de l’irrigation agricole ou des activités économiques.
Les projections des stocks d’eau vont dans le même sens. Selon les estimations retenues dans l’étude, les stocks passeraient de 8 kilomètres cubes en 2025 à 5 km³ en 2050, puis à 2,5 km³ en 2100. Cette évolution représenterait une diminution d’environ 38 % à l’horizon 2050 et de 69 % à la fin du siècle.
Le modèle situe le seuil critique de référence à 2 km³. Le stock projeté pour 2100 s’en rapprocherait donc fortement. Cette proximité souligne la nécessité de renforcer dès aujourd’hui la capacité du pays à faire face aux périodes de sécheresse et aux fluctuations de ses ressources.
2. Le dessalement, une réponse stratégique pour l’Algérie
Face à ces perspectives, le dessalement de l’eau de mer représente un levier important pour diversifier les ressources hydriques du pays. Grâce à sa façade méditerranéenne, l’Algérie peut s’appuyer sur cette technologie pour produire de l’eau indépendamment des précipitations.
Le dessalement permet ainsi de compléter les ressources conventionnelles, particulièrement vulnérables aux sécheresses, et de renforcer la sécurité de l’approvisionnement dans les territoires desservis par les installations et leurs réseaux de distribution.
Les simulations de l’étude mettent en évidence l’ampleur des besoins potentiels. La disponibilité annuelle en eau par habitant pourrait atteindre 120 mètres cubes en 2050, puis seulement 40 mètres cubes en 2100 dans le scénario RCP4.5.
Pour compenser le déficit hydrique estimé par le modèle, les capacités de dessalement correspondraient théoriquement à environ 103 usines en 2050 et 137 en 2100, en retenant une des usines d’une capacité unitaire de 200 000 mètres cubes par jour.
Ces chiffres représentent des équivalents théoriques de capacité, et non un décompte définitif des installations qu’il faudra construire. Le besoin réel dépendra notamment des capacités déjà disponibles, de la demande future, des possibilités de réutilisation des eaux usées et de la répartition géographique des ressources. L’étude estime le déficit hydrique à 15 millions de mètres cubes en 2050 et à 20 millions en 2100.
3. Un investissement majeur pour développer les capacités de dessalement
La perspective de disposer d’une capacité équivalente à 103 usines en 2050 et à 137 en 2100 pose une question centrale : quel effort financier serait nécessaire pour développer une telle infrastructure ?
La construction d’une usine de dessalement représente un investissement important. Au-delà de l’installation elle-même, il faut financer les prises d’eau en mer, les équipements de traitement, les systèmes de pompage, les conduites d’acheminement et les raccordements aux réseaux de distribution. Dans certains territoires, des infrastructures de stockage et de transfert supplémentaires pourraient également être nécessaires.
À ces dépenses initiales s’ajoutent les coûts de fonctionnement : consommation d’électricité, entretien des équipements, renouvellement des membranes de filtration, traitement des rejets et suivi de la qualité de l’eau. La viabilité économique du dessalement dépend donc autant du coût de construction que des dépenses engagées pendant toute la durée de vie des installations.
Pour mesurer l’ampleur de l’effort financier, un calcul simple peut être réalisé à partir du coût moyen d’investissement d’une usine. À titre illustratif, si une installation d’une capacité de 200 000 m³ par jour coûtait entre 300 et 600 millions d’euros, la construction de 103 unités représenterait un investissement brut de 30,9 à 61,8 milliards d’euros. Pour 137 unités, le montant atteindrait entre 41,1 et 82,2 milliards d’euros.
Ces montants constituent uniquement une simulation financière fondée sur des hypothèses de coût, et non une estimation vérifiée du coût des projets algériens. Ils ne tiennent pas compte des installations existantes, des économies d’échelle, de l’évolution des prix, des modalités de financement ni des éventuels investissements déjà engagés. Les coûts réels devront être établis à partir de données techniques et financières propres aux projets envisagés.
L’enjeu n’est donc pas nécessairement de construire toutes ces installations en une seule fois. Une programmation progressive permettrait de répartir l’effort financier dans le temps, de donner la priorité aux régions les plus exposées et d’ajuster les capacités aux besoins effectivement observés.
Le financement pourrait combiner les ressources publiques, les investissements des opérateurs et, lorsque les conditions sont réunies, des partenariats public-privé. Mais ces montages devraient garantir la maîtrise des coûts, la transparence des contrats et un accès durable à l’eau pour les populations.
4. Un coût énergétique à anticiper
Le financement des infrastructures ne constitue qu’une partie du défi. Le fonctionnement des usines nécessitera également des quantités importantes d’énergie.
Selon les estimations du modèle, les besoins énergétiques associés au dessalement en Algérie atteindraient 75 térawattheures (TWh) en 2050 et 100 TWh en 2100. Les émissions de dioxyde de carbone correspondantes s’élèveraient à 45 millions de tonnes en 2050 et à 60 millions de tonnes en 2100, selon les hypothèses retenues. Ces ordres de grandeur doivent être interprétés avec prudence et faire l’objet de vérifications, notamment concernant les volumes d’eau à produire, les performances énergétiques des installations et le mix électrique utilisé. Ils mettent néanmoins en évidence une question essentielle : comment renforcer la sécurité hydrique sans créer une dépendance énergétique excessive ?
Le recours aux énergies renouvelables, en particulier au solaire, pourrait contribuer à limiter les émissions associées au dessalement. L’amélioration de l’efficacité énergétique des installations et la réduction des coûts de fonctionnement constituent également des pistes importantes.
L’objectif est de rapprocher la politique de l’eau et la politique énergétique afin que l’augmentation de la production ne se traduise pas par une hausse disproportionnée des consommations et des émissions.
5. Préserver le littoral et limiter les rejets de saumure
Le développement du dessalement soulève aussi des questions environnementales. Le processus génère notamment des rejets de saumure, plus concentrée en sel que l’eau de mer d’origine. Lorsque leur dispersion est insuffisante, ces rejets peuvent modifier localement les conditions du milieu marin et affecter certains organismes.
Pour l’Algérie, le suivi de ces rejets représente un enjeu important. L’étude estime leur volume à 22,5 millions de mètres cubes en 2050 et à 30 millions en 2100.
La multiplication des unités de dessalement devra donc s’accompagner d’études d’impact, d’un suivi régulier de la qualité des eaux côtières et d’une conception adaptée des dispositifs de rejet. La recherche de solutions permettant de valoriser certains composants de la saumure pourrait également être explorée lorsque les conditions techniques et économiques le permettent.
L’enjeu consiste à sécuriser l’approvisionnement en eau tout en préservant les écosystèmes marins dont dépend une partie de l’activité économique du pays.
6. Économiser l’eau, un complément indispensable
Le dessalement ne peut constituer, à lui seul, une réponse durable à la raréfaction des ressources. Une stratégie efficace doit également agir sur la demande et sur les pertes qui affectent les systèmes d’approvisionnement. La réduction des fuites dans les réseaux de distribution constitue un premier levier.
Produire de l’eau grâce au dessalement mobilise des équipements, de l’énergie et des ressources financières. Limiter les pertes permet donc de mieux valoriser chaque mètre cube produit.
L’agriculture mérite également une attention particulière. L’amélioration des techniques d’irrigation, l’adaptation des cultures aux conditions hydriques locales et une gestion plus rigoureuse des prélèvements pourraient contribuer à réduire les pressions sur les ressources disponibles.
La réutilisation des eaux usées traitées offre une autre possibilité pour certains usages agricoles, industriels ou urbains, sous réserve de respecter les exigences sanitaires et environnementales. La protection des nappes souterraines, la préservation des bassins versants et une meilleure connaissance des ressources disponibles restent tout aussi essentielles.
Ces mesures ne remplacent pas le dessalement : elles permettent de limiter les besoins supplémentaires et d’inscrire les nouvelles capacités de production dans une politique globale de gestion de l’eau.
7. Anticiper pour construire une sécurité hydrique durable
Les projections présentées dans l’étude dessinent un défi important pour l’Algérie. Dans le scénario intermédiaire retenu, la diminution des précipitations et des stocks d’eau pourrait accentuer les tensions hydriques au cours du siècle. Le dessalement apparaît comme un moyen de diversifier les ressources et de renforcer la résilience du pays face aux sécheresses.
Pour l’Algérie, la sécurité hydrique de demain reposera ainsi sur plusieurs leviers complémentaires : développer des capacités de dessalement adaptées aux besoins, mobiliser les financements nécessaires, réduire les pertes dans les réseaux, améliorer l’efficacité des usages, recourir à des énergies moins carbonées et préserver les milieux naturels.
Le défi n’est pas seulement de produire davantage d’eau, mais de financer, d’exploiter et de gérer durablement les infrastructures nécessaires. En associant anticipation climatique, investissements ciblés et gestion responsable des ressources, l’Algérie pourra renforcer sa capacité à faire face aux tensions hydriques futures.
Pr Mourad Kertous
Directeur du département d'AES
UFR Droit-Sc.Eco
USE Gwir-Sk.Eko
Laboratoire AMURE
Labourva KIDLMA
Université de Brest Professeur Mourad Kertous Professeur à l'université de Brest