Par Hanane Ben
Le lancement de la Dorsale Transsaharienne place, désormais, l'Algérie au cœur des dynamiques d'intégration régionale et de transition énergétique. Les projets d'infrastructures en cours — qu'il s'agisse de la fibre optique, de la route ou du futur gazoduc transsaharien TSGP — illustrent concrètement la volonté d'Alger de se positionner comme le hub énergétique et logistique incontournable entre l'Afrique subsaharienne et le bassin méditerranéen.
Selon les données du Comité de Liaison de la Route Transsaharienne (CLRT) et de la Banque Africaine de Développement (BAD), cette dynamique repose sur une infrastructure multi-réseaux reliant six pays partenaires : l'Algérie, la Tunisie, le Mali, le Niger, le Nigeria et le Tchad. Au cœur de ce dispositif, la Route Transsaharienne s'étend sur près de 10 000 kilomètres pour un coût global estimé à plusieurs milliards de dollars, financé par des investissements nationaux et des bailleurs multilatéraux. À ce corridor routier s'ajoute la Dorsale à Fibre Optique (DTS), dont le Ministère algérien des Postes et des Télécommunications confirme le déploiement de plus de 2 500 kilomètres sur le territoire national jusqu'aux frontières du Niger. Ce réseau numérique interconnecté vise à désenclaver les pays sahéliens sans littoral en leur offrant un accès direct aux câbles sous-marins haut débit de la Méditerranée.
Sur le plan énergétique, le volet le plus stratégique demeure le projet de Gazoduc Transsaharien (TSGP). D'après les estimations conjointes des ministères de l'Énergie algérien et nigérian ainsi que des études de faisabilité de la Sonatrach et de la NNPC, cette conduite de plus de 4 000 kilomètres nécessite un investissement évalué entre 10 et 13 milliards de dollars.
L'ouvrage est conçu pour acheminer jusqu'à 30 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an depuis le Nigeria, à travers le Niger, jusqu'aux infrastructures de transport algériennes raccordées au marché européen. En consolidant ces trois dimensions — routière, numérique et gazière —, la Dorsale Transsaharienne ne se contente pas d'unir des territoires ; elle transforme le Sahara en une plateforme commerciale intercontinentale où l'Algérie s'affirme comme le verrou logistique et le partenaire énergétique de référence.
Cette infrastructure globale crée ainsi un terrain d'expérimentation et d'investissement idéal pour les acteurs industriels qui se réunissent au NAPEC. Le salon ne se limite plus à la présentation de technologies pétrolières et gazières classiques ; il devient la tribune où se négocient les capitaux, les transferts technologiques et les synergies indispensables pour pérenniser ces méga-projets d'intégration régionale.
Le NAPEC : du discours stratégique aux contrats
Lors des dernières sessions du salon NAPEC, les interventions des représentants gouvernementaux et des hauts dirigeants d'institutions africaines ont réaffirmé la centralité de l'Algérie dans la dynamique d'intégration continentale. Comme le soulignent les synthèses de l'APS, l'accent a été mis sur le concept d'« addition énergétique » — une approche défendue par Alger qui combine la valorisation des ressources fossiles traditionnelles avec le développement accéléré des énergies renouvelables et de l'hydrogène vert. L'Organisation des producteurs de pétrole africains (APPO), présente lors des débats, a rappelé à ce titre que l'Afrique devait bâtir sa propre transition énergétique, appuyée sur des infrastructures régionales fortes et des partenariats interafricains solides plutôt que sur des modèles importés. Dans ce cadre, la position géographique et les capacités industrielles de l'Algérie ont été présentées comme un levier clé pour garantir à la fois la sécurité énergétique continentale et l'approvisionnement des marchés internationaux.
Sur le plan opérationnel, la dynamique de partenariat international de Sonatrach s'est illustrée lors du salon NAPEC avec la signature d'un mémorandum d'entente d'envergure avec le géant thaïlandais PTT Exploration and Production (PTTEP). Selon les communiqués de Sonatrach et de l'Agence Algérie Presse Service (APS), cet accord vise à intensifier la coopération dans l'exploration et la production d'hydrocarbures en Algérie comme à l'international, tout en intégrant des volets prioritaires axés sur la transition énergétique, l'innovation technologique et la réduction de l'empreinte carbone. Présente dans le pays depuis 2002 sur plusieurs gisements majeurs, la compagnie thaïlandaise réaffirme ainsi son engagement aux côtés de la compagnie nationale pour maximiser la valorisation des ressources gazières et pétrolières. Parallèlement, des contrats axés sur la modernisation technologique ont été finalisés lors de l'événement, notamment pour l'équipement haut débit des flottes de transport maritime d'hydrocarbures de la filiale Hyproc.
Si le NAPEC est le théâtre direct de ces nouvelles signatures, il met surtout en lumière la continuité de la stratégie globale de Sonatrach, soutenue par plusieurs accords majeurs scellés récemment avec des acteurs internationaux. Le groupe national a notamment renforcé son partenariat avec l'américain Occidental Petroleum Corporation (Oxy) pour explorer et développer de nouvelles opportunités de production. Les bilans officiels du secteur rappellent également la concrétisation d'un protocole d'entente avec le géant chinois Sinopec, orienté vers la pétrochimie, les hydrocarbures non conventionnels et l'hélium.
À ces alliances globales s'ajoutent des accords européens décisifs qui consolident le statut de l'Algérie comme hub énergétique interconnecté. Il s'agit notamment du protocole conclu avec l'italien Eni visant la décarbonation et la réduction des émissions de gaz à effet de serre, ainsi que du mémorandum scellé avec la société allemande VNG AG dans le domaine stratégique de l'hydrogène vert. L'ensemble de ces engagements contractuels démontre la capacité d'Alger à attirer des investissements diversifiés venus d'Asie, d'Europe et d'Amérique, transformant des événements d'envergure comme le NAPEC en véritables vitrines du développement industriel national.
Sur le plan des énergies du futur, l'ambition algérienne s'incarne stratégiquement dans le méga-projet du corridor sud de l'hydrogène, baptisé « SoutH2 Corridor ». Le 1er octobre 2026, Alger a accueilli la deuxième réunion des ministres de l'Énergie des cinq pays partenaires engagés dans cette initiative : l'Algérie, la Tunisie, l'Italie, l'Autriche et l'Allemagne. Ce projet d'envergure intercontinentale prévoit la réalisation d'un pipeline de plus de 3 000 kilomètres destinés à acheminer, dès le début des années 2030, jusqu'à 4 millions de tonnes d'hydrogène vert par an depuis l'Algérie vers le cœur industriel de l'Europe. En réutilisant plus de 65 % des infrastructures gazières existantes et en s'appuyant sur des études de faisabilité initiées avec des consortiums européens comme ALTEH2A, ce corridor concrétise la volonté d'Alger de diversifier son modèle énergétique tout en couvrant près de 10 % des besoins européens futurs en hydrogène propre.
Désenclavement du Sahel et solidarité africaine
Au-delà des grands axes de transport et de transition, cet engagement en faveur de l'intégration continentale se traduit par des actions de solidarité et de coopération directe auprès des pays voisins et du Sahel. Pour lutter contre le déficit énergétique régional, l'Algérie, par l'intermédiaire du groupe Sonelgaz, exporte de l'électricité vers la Tunisie et la Libye tout en participant à la modernisation et à la sécurisation des réseaux électriques au Niger et au Mali, notamment à travers la fourniture d'équipements et l'assistance technique. Parallèlement, l'Agence Algérienne de Coopération Internationale pour la Solidarité et le Développement financera et supervisera plusieurs projets d'infrastructures sociales et économiques dans la région du Sahel, allant du forage de puits d'eau potable à la construction d'infrastructures éducatives et sanitaires au Niger, au Mali et au Tchad. Cette diplomatie du développement illustre la conviction constante d'Alger qu'il ne peut y avoir de stabilité ni de croissance partagée sans une souveraineté énergétique et logistique effective des États africains.
Cette démarche s'inscrit pleinement dans les orientations réaffirmées lors de la réunion des pays fondateurs du NEPAD tenue en Égypte. À cette occasion, les dirigeants africains ont insisté sur la nécessité pour le continent de compter sur ses propres capacités financières, industrielles et humaines afin d'accélérer son intégration. En rappelant que le développement de l'Afrique doit reposer sur la solidarité interafricaine et la valorisation des ressources locales, les conclusions de ce sommet légitiment les choix stratégiques de l'Algérie, qui positionne ses capacités nationales au service d'un espace économique régional autonome, résilient et interconnecté.
Loin des promesses sans lendemain, l'Algérie joint aujourd'hui l'acte à la parole en plaçant l'intégration africaine et le désenclavement des pays voisins au centre de sa stratégie globale. Qu'il s'agisse de sécuriser les approvisionnements énergétiques, de bâtir des corridors numériques et routiers ou d'apporter une assistance fraternelle aux populations du Sahel, Alger répond toujours à l'appel dans le respect absolu de l'indépendance de chacun. Cette doctrine pragmatique et solidaire consacre le retour en force de la diplomatie algérienne comme moteur du développement continental. Ce positionnement souverainiste et constructif attire inévitablement le regard envieux de ses adversaires traditionnels, dépassés par l'émergence de ce hub africain interconnecté.