Par Hanane Ben

Alors que la diplomatie impérialiste traverse une phase de profondes turbulences — alourdie par le climat de confrontation globale et le marasme géopolitique provoqué par les politiques bellicistes de Donald Trump et l'escalade militaire de l’Etat génocidaire d’Israël qui mettent le Moyen-Orient à feu et à sang —, les couloirs des Nations unies deviennent le théâtre de recompositions majeures. 

Dans cette enceinte new-yorkaise où les certitudes d'hier vacillent, un constat s'impose aux observateurs : les mouvements de la diplomatie algérienne attirent de plus en plus l'attention, se distinguant par une agilité et une omniprésence devenues rares sur la scène internationale.

Selon plusieurs récits relayés par la presse et les observateurs diplomatiques, une intense activité orchestrée par Alger se déroule actuellement au cœur des Nations unies.

Entre la rigueur des audiences officielles et la fluidité des consultations informelles, le tandem formé par le ministre d'État Ahmed Attaf et l'ambassadeur Amar Bendjama multiplie les contacts au plus haut niveau.

En marge des travaux de la 81ᵉ session de l'Assemblée générale des Nations unies à New York, l'action du ministre d'État Ahmed Attaf et de l'ambassadeur Amar Bendjama s'est déployée sur deux échiquiers complémentaires : la diplomatie formelle des tables de négociation et celle, plus subtile mais capitale, des couloirs de l'enceinte onusienne.

Sur le plan formel, la délégation algérienne a structuré ses consultations autour d'entretiens bilatéraux de haut niveau avec les acteurs majeurs de la scène internationale.

L'axe avec Washington s'est structuré autour de séances de travail au sommet à New York, notamment avec le Secrétaire d'État adjoint américain Christopher Landau, avec qui Ahmed Attaf a passé en revue les développements des relations bilatérales et les priorités régionales. 

Ces consultations au Département d'État ont été complétées par des échanges avec Joshua Harris (Secrétaire d'État adjoint principal pour le Proche-Orient) et Massad Boulos (Conseiller senior), ainsi que par des concertations continues au Conseil de sécurité avec la représentante américaine Linda Thomas-Greenfield.

 Parallèlement, des réunions stratégiques ont été tenues avec le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, son homologue iranien Abbas Araghchi, ainsi que le Vice- Premier ministre et ministre des Affaires étrangères du Pakistan, Ishaq Dar, confirmant la densité de l'agenda diplomatique algérien.

Mais c'est dans les interstices de ce protocole, au cœur de la « diplomatie de salon », que la posture d'Alger a pris toute sa dimension symbolique. Bénéficiant de son statut institutionnel de président du Conseil économique et social (ECOSOC) et de membre du Conseil de sécurité, Amar Bendjama a naturellement incarné un rôle d'interlocuteur de confiance et de passerelle géopolitique.

Ces coulisses ont livré des séquences particulièrement révélatrices. Lors d'un croisement informel fort commenté, la présence du diplomate algérien au moment précis où la délégation russe de Sergueï Lavrov échangeait avec des représentants de la diplomatie allemande est apparue comme l'illustration parfaite du statut de « pont neutraliste » revendiqué par Alger.

De la même manière, les images de l'ambassadeur arpentant les halls de l'ONU aux côtés du chef de la diplomatie iranienne traduisent un accès direct et privilégié aux décideurs régionaux en période de haute tension.

En reliant ainsi la rigueur des bilatérales officielles à la souplesse de la diplomatie de couloir, l'Algérie démontre sa capacité unique à maintenir un canal de dialogue fluide et décomplexé avec l'ensemble des blocs géopolitiques, s'imposant comme un acteur incontournable des équilibres multilatéraux à New York.

Face à la multiplicité de ces contacts stratégiques — des salons du Département d'État américain aux échanges informels avec les envoyés iraniens ou russes —, une question brûlante s'impose : assiste-t-on à une simple coordination de routine, ou l'Algérie a-t-elle été formellement sollicitée par certaines grandes puissances pour jouer les facilitateurs dans l'ombre ?

Si aucune demande de médiation officielle n'a été publiquement formulée par Washington ou d'autres chancelleries, la fréquence de ces consultations au sommet laisse entrevoir un besoin criant d'intermédiaire crédible.

Dans un Proche-Orient au bord de l'embrasement et un Sahel instable, le positionnement d'Alger — capable de parler d'égal à égal avec la diplomatie américaine tout en conservant la confiance de Téhéran et de Moscou — en fait le candidat naturel pour porter de futures initiatives de désescalade.

Face à l'impasse régionale : la carte algérienne

Dans un Proche-Orient au seuil de la rupture, la situation demeure explosive et ne donne aucun signe positif de désescalade. Les diverses tentatives de facilitation menées jusqu'ici par certains acteurs régionaux se sont heurtées à des limites structurales : les démarches qataries n'ont pas permis de débloquer la situation — Téhéran nourrissant une méfiance tenace à l'égard de Doha —, tandis que la médiation pakistanaise n'a pas réussi à aboutir. En revanche, l'Iran conserve une confiance constante et avérée envers l'Algérie, perçue comme un interlocuteur souverain et prévisible.

Ce blocage généralisé intervient au moment même où les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite semblent contraints de mettre de l'eau dans leur vin. Une inflexion qui suscite l'interrogation des observateurs : s'agit-il d'une manœuvre visant à sortir d'une impasse devenue intenable pour le Golfe, ou de la confirmation que le schisme entre la diplomatie saoudienne et émiratie impose une médiation extérieure ?

Pendant ce temps, l'embourbement généré par la politique de pression maximale poussée par Donald Trump contraint Washington à chercher des issues de secours pour contenir les risques d'embrasement. Une question centrale émerge alors dans les cercles diplomatiques : les États-Unis pourraient-ils s'en remettre à l'Algérie pour orchestrer un canal de dialogue secret avec l'Iran ?

Les éléments factuels venus nourrir cette hypothèse ne manquent pas. Quelques jours seulement avant l'ouverture de la session de l'ONU, la visite à Alger de Massad Boulos, Conseiller senior de l'administration américaine, a marqué les esprits par sa discrétion et son calendrier.

À cela s'est ajouté l'épisode du transit de l'avion du président iranien, contraint à une escale à Alger à la suite d'un incident qualifié de « technique ». Bien loin du simple imprévu technique, cet arrêt à Alger prend la dimension d'un symbole géopolitique majeur.

Pour les spécialistes du Moyen-Orient, l'événement confirme le statut retrouvé de la capitale algérienne ; celui d'un hub diplomatique stratégique, devenu la passerelle naturelle et l'interlocuteur de confiance entre l'Orient et l'Occident.

Du détroit de Bab el-Mandeb à 1981 : la preuve par l'Histoire

Pour rendre cette analyse convaincante, il convient d'observer la réalité du terrain au Yémen. En pleine offensive, les alliés de l'Iran ont assis leur contrôle sur la côte jusqu'au détroit stratégique de Bab el-Mandeb, paralysant le trafic maritime en mer Rouge et vers le canal de Suez, tout en maintenant la pression par des frappes ciblées jusqu'à l'aéroport de Riyad.

Face à ce constat, les États-Unis savent pertinemment que la question houthiste repose sur des griefs réels et structurés qu'aucune force brute ne saura effacer. Si les Saoudiens entretiennent des lignes directes avec des envoyés d'Ansar Allah à Oman, des responsables américains rencontrent eux aussi depuis plusieurs semaines des dirigeants houthistes à l'ambassade des États-Unis à Mascate.

Quoique menées séparément pour répondre à des agendas distincts, ces réunions facilitées par le Sultanat illustrent une certitude partagée par de nombreux analystes : l'Iran et ses alliés ont mis en échec les options militaires occidentales, affirmant Téhéran comme une forteresse politique et stratégique inexpugnable.

Face à la paralysie des armes, le retour à la diplomatie s'impose comme une fatalité. Mais pour briser la glace avec la République islamique et mener une médiation sérieuse capable d'aboutir, le choix d'Alger s'impose avec la force de l'évidence.

Aux yeux de Washington, l'Algérie n'est ni un vassal ni un proxy régional à l'alignement aveugle — à la différence de son voisin de l'Ouest —, mais un partenaire souverain, écouté et influent sur l'ensemble du continent africain et du monde arabe.

Ce ne serait d'ailleurs pas la première fois que l'exécutif américain s'en remettrait à l'expertise éprouvée et au pragmatisme d'Alger pour dénouer un affrontement majeur avec Téhéran.

Rappelant qu’en janvier 1981, sous l'égide des diplomates algériens, les célèbres Accords d'Alger permettaient la libération des 52 otages américains retenus à l'ambassade des États-Unis à Téhéran après 444 jours de crise dramatique. Mettant à profit sa neutralité stricte et son ingénierie juridique, Alger avait réussi ce que toutes les autres chancelleries croyaient impossible : servir de pont de confiance absolu entre deux ennemis jurés.

Fort de cet héritage et d'un capital de confiance préservé auprès de Téhéran, Alger conserve les clés nécessaires pour fournir aux États-Unis un canal de communication sécurisé, inexpugnable et au-dessus de tout soupçon.

Si une telle demande de médiation venait à se formaliser, le succès de la diplomatie algérienne ne se limiterait pas à un coup d'éclat circonstanciel ; il serait en mesure de redessiner en profondeur tout l'équilibre géopolitique du Moyen-Orient.