L'étude du Dr. Lotfi Benadda, de l’Université de Tlemcen, met en évidence une forte dégradation de la qualité des eaux de l’oued Mouillah à la frontière algéro-marocaine et ses répercussions sur le barrage de Hammam Boughrara. L’analyse des données de 2009 à 2019 révèle des concentrations élevées de matières organiques et de nutriments, soulevant des préoccupations majeures pour la préservation de cette ressource destinée notamment à l’alimentation en eau potable.
Le barrage de Hammam Boughrara, situé dans la wilaya de Tlemcen, constitue un ouvrage hydraulique stratégique pour l’approvisionnement en eau potable et l’irrigation dans l’ouest de l’Algérie. Pourtant, la qualité de cette ressource est confrontée à une pression environnementale importante, liée notamment à la pollution du bassin transfrontalier de l’oued Mouillah.
Dans son étude consacrée à la pollution frontalière et à ses effets sur la retenue du barrage, le Dr Lotfi Benadda, analyse les données physico-chimiques recueillies entre 2009 et 2019, ainsi que les observations réalisées sur le terrain. Ses conclusions mettent en évidence une dégradation importante de la qualité de l’eau au niveau de la station frontalière de Mouillah et soulignent la nécessité de renforcer les dispositifs de prévention et de contrôle.
Le bassin de l’oued Mouillah présente une particularité géographique déterminante : le cours d’eau prend naissance en Algérie, traverse la région d’Oujda, au Maroc, sous les noms d’oued Isly puis d’oued Bounaïm, avant de revenir en territoire algérien près de Maghnia et de rejoindre l’oued Tafna au niveau de Hammam Boughrara.
Cette configuration expose les ressources hydriques algériennes aux pollutions susceptibles de se produire en amont, de l’autre côté de la frontière. L’étude décrit plusieurs sources potentielles de contamination, notamment les rejets d’eaux usées urbaines, les effluents industriels et les pollutions diffuses provenant des activités agricoles.
Les observations de terrain font état de déchets accumulés dans le lit de l’oued, d’eaux troubles, de mousses et d’effluents colorés visibles à proximité de certaines installations industrielles dans la région d’Oujda. Ces constats visuels sont cohérents avec plusieurs indicateurs de pollution relevés dans les analyses. Toutefois, la caractérisation chimique complète de certains rejets industriels reste nécessaire pour déterminer précisément leur contribution respective à la contamination.
L’étude prend également en compte les sources de pollution situées du côté algérien, notamment les rejets urbains, industriels et agricoles dans le bassin de Maghnia. Cette approche permet de considérer l’ensemble des pressions exercées sur la ressource, sans réduire la dégradation de la qualité de l’eau à une seule origine.
Des indicateurs révélateurs d’une forte dégradation
Les résultats présentés dans le rapport font apparaître des concentrations médianes particulièrement élevées au niveau de la station frontalière sur la période 2009-2019. La demande biochimique en oxygène sur cinq jours (DBO5), indicateur de la quantité d’oxygène nécessaire à la dégradation de la matière organique, atteint environ 80 mg/l. La demande chimique en oxygène (DCO) s’élève à environ 240 mg/l, tandis que les concentrations médianes en ammonium et en phosphore total atteignent respectivement 46 mg/l et 31 mg/l.
Selon l’analyse, les valeurs relevées dépassent très fréquemment les références de comparaison retenues dans le rapport : dans 84 % des mesures pour la DBO5 et dans 93 % des mesures pour le phosphore total.
Ces indicateurs traduisent une charge polluante importante et un risque accru d’eutrophisation, phénomène caractérisé par un enrichissement excessif de l’eau en nutriments susceptible de favoriser la prolifération d’algues et de perturber l’équilibre des milieux aquatiques.
Dans la retenue du barrage, les concentrations de plusieurs paramètres diminuent sensiblement. Le rapport estime cette atténuation entre 79 % et 96 % selon le paramètre considéré. Cette diminution ne signifie toutefois pas que le problème est résolu : la minéralisation de l’eau demeure élevée et le rapport signale une forte baisse de l’oxygène dans les eaux de fond durant l’été.
Le barrage se retrouve ainsi confronté à une pression environnementale qui compromet la qualité de la ressource et complique sa gestion, alors même que sa vocation principale demeure l’alimentation en eau potable.
Une ressource stratégique exposée à des risques environnementaux
La dégradation de la qualité des eaux peut avoir des conséquences sur les écosystèmes aquatiques et sur les usages humains de la ressource. L’accumulation de matières organiques et de nutriments, la diminution de l’oxygène dissous et la présence éventuelle de contaminants nécessitent une surveillance renforcée afin de prévenir les risques pour les milieux naturels et les populations.
La préservation de cette ressource exige notamment un suivi régulier de la qualité de l’eau, une caractérisation plus approfondie des rejets industriels et urbains, ainsi qu’une meilleure maîtrise des pollutions agricoles. Elle suppose également de distinguer les effets des différentes sources de contamination pour déterminer les mesures correctives les plus adaptées.
Le droit international au cœur de la gestion des eaux transfrontalières
Au-delà de ses dimensions environnementales et sanitaires, le dossier soulève la question des obligations des États en matière de gestion des cours d’eau transfrontaliers. Les principes du droit international de l’eau prévoient notamment une utilisation équitable et raisonnable des ressources partagées, la prévention des dommages transfrontaliers significatifs et la coopération entre les États concernés.
Dans le cas de l’oued Mouillah, l’étude souligne l’intérêt de mettre en place des mécanismes de suivi communs, de partager les données relatives à la qualité de l’eau et de coordonner les actions de prévention et de réduction de la pollution.
Une telle démarche permettrait de mieux identifier les sources de contamination, de documenter leurs effets et de définir des mesures correctives adaptées. Elle contribuerait également à consolider les éléments scientifiques nécessaires à l’examen des responsabilités éventuelles, dans le respect des procédures et des règles applicables.
Le rapport préconise ainsi une action progressive, allant du renforcement immédiat de la surveillance et de la protection de la ressource à l’établissement de mécanismes de coopération plus durables.
Face à la pression exercée sur le bassin de l’oued Mouillah, l’enjeu dépasse la seule préservation d’un barrage. Il concerne la sécurité hydrique de l’ouest algérien, la protection des écosystèmes et la nécessité d’une gestion rigoureuse des ressources partagées, fondée sur des données scientifiques, la prévention et la coopération.
Rasha Selmi