Par: DR Benali

Une bouc-émissairisation, aussi contestable sur le plan diplomatique qu’elle est malvenue sur le plan factuel, ne sert qu’à masquer l’impasse politico-économique et sociale dans laquelle se trouve la France.

Généralement, lorsqu’un ministre se rend dans un pays afin de relancer la coopération judiciaire et de « renouer la confiance » entre deux États, les usages diplomatiques veulent que les déclarations mettent en avant des questions d’intérêt commun et de portée stratégique, plutôt que des préoccupations unilatérales répondant uniquement aux intérêts de son propre pays. Or, les temps ont changé : l’Algérie semble désormais inscrire ses relations extérieures dans une logique de « Shad-Mad » (شدّ-مدّ) fondée sur un principe de réciprocité et d’équilibre, marquant ainsi une rupture avec les rapports asymétriques, les jeux à somme nulle et certaines pratiques de paternalisme néocolonial.

Le plus surprenant, dans certaines visites de responsables français en Algérie, n’est plus ce qui est dit officiellement, mais tout ce qui demeure soigneusement dissimulé derrière les sourires diplomatiques, les poignées de main protocolaires et les déclarations calibrées. A force de contradictions, de non-dits et de messages codés, les relations algéro-françaises donnent parfois l’impression d’un match où les règles changent selon les circonstances. Dans ce théâtre diplomatique saturé d’ambiguïtés, il devient presque nécessaire de recourir au VAR, non pas celui des stades, mais un « VAR géopolitique » capable de revoir les actions au ralenti, de détecter les hors-jeu diplomatiques, les fautes dissimulées et les intentions cachées.

Car enfin, comment ne pas s’interroger lorsqu’une personnalité française se rend à Alger avec un discours prétendument consacré à la relance des relations bilatérales, mais chargé d’embûches, de sous-entendus malencontreux et de conditions à peine voilées, tandis qu’à Paris les mêmes cercles politiques, médiatiques et sécuritaires entretiennent simultanément un climat de suspicion et d’hostilité envers l’Algérie ? 

Lors de son séjour en Algérie le 18 mai 2026, le ministre français de la Justice, Darmanin, a largement éludé la question des 61 commissions rogatoires adressées à la France concernant la récupération des biens mal acquis liés à des responsables de la période d’Abdelaziz Bouteflika, pour concentrer son discours sur une problématique de criminalité organisée en France qu’il présente comme un enjeu commun avec l’Algérie, à savoir ce qu’il désigne sous le nom de « DZ Mafia ».

Cette dernière, une organisation criminelle créée au début de l’année 2023 à Marseille, n’est pas un clan exclusivement algérien, même si l’acronyme « DZ » fait directement référence à l’Algérie. Il s’agit plutôt d’une coalition de plusieurs mini-gangs (tels des groupes dénommés Cosanostra et Corléon) issus des quartiers nord de Marseille, qui se sont regroupés afin de constituer une forme de mini-cartel destiné à coordonner leurs activités et à empêcher d’autres groupes ; comme le clan des Blacks et de Yoda d’intervenir sur leur territoire.

Il convient de rappeler que DZ Mafia est apparu au moment où Darmanin occupait le poste de ministre de l’Intérieur et des Outre-mer au sein du gouvernement d’Élisabeth Borne, disposant ainsi de nombreux moyens, notamment policiers, pour mener la lutte contre la criminalité organisée en France et tenter d’endiguer ce phénomène.

La dénomination du groupe « DZ » n’est probablement pas anodine et peut éclairer certains non-dits, dont la tentative d’impliquer l’Algérie directement dans une affaire franco-française. En effet, en cette même année 2023, Darmanin s’était rendu à Alger, en novembre, pour évoquer déjà la lutte contre la criminalité organisée et le trafic d’êtres humains, sans pour autant chercher à clarifier l’affaire de l’exfiltration via la Tunisie, le 6 février 2023, d’Amira Bouraoui, devenue depuis française de nationalité.  

Revenons à la déclaration pour le moins inopportune et volontairement équivoque de Darmanin. En tant qu’ancien ministre de l’Intérieur et actuel garde des Sceaux, ministre de la Justice, il connaît certainement mieux que quiconque les milieux mafieux marseillais, voire leurs ramifications. Ceci dit, avant d’étaler le linge « Made in Marseille », encore faut-il identifier où se trouve réellement la souillure.

Dans ce contexte, le recours symbolique au VAR devient une nécessité intellectuelle. Il ne s’agit pas seulement d’écouter les déclarations publiques, mais de revoir « l’action » dans son ensemble : où commence la sincérité diplomatique et où s’installe la mise en scène ? Car, à force de multiplier les ambiguïtés, les maladresses et les sorties approximatives, certaines personnalités françaises finissent par transformer leurs déplacements à Alger en démonstrations involontaires d’un malaise plus profond, celui d’une diplomatie française incapable de choisir entre coopération sincère et vieux réflexes de tutelle, si bien que ses mises en scène diplomatiques finissent souvent par s’effondrer sous le poids de leurs propres contradictions.

Ayant consulté le VAR, absorbé auparavant par l’achat de son mouton de l’Aïd, je n’ai obtenu de réponse qu’après qu’il eut copieusement rempli son ventre de Méchoui, de Melfouf et de Bouzelouf bien grillé le jour de la fête et après. 

Alors que dit le VAR, de conception française, auquel je consens à accorder un crédit : 

1- En Algérie, il n’existe plus de « marché de dupes », et le principe du « Shad-Mad » (شدّ-مدّ), fondé sur la réciprocité et l’équilibre, semble désormais constituer une règle implicite dans les relations bilatérales. Invoquer le « principe de l’indépendance de la justice en France » dans une logique de « Shad-Mad » demeure discutable. En effet, le parquet reste hiérarchiquement lié au pouvoir exécutif à travers le procureur relevant du ministre de la Justice, tandis que le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) apparaît davantage comme un organe de gestion de carrière et de discipline que comme un véritable contre-pouvoir politique. L’exemple du militant libanais Georges Ibrahim Abdallah demeure, à cet égard, particulièrement révélateur des interactions entre justice, diplomatie et considérations géopolitiques. 

Ces interactions relèvent souvent d’une forme de gestion cryptocratique des affaires judiciaires, que les autorités peuvent instrumentaliser et politiser afin d’en faire un levier de pression diplomatique. Dans ces conditions, invoquer à tout bout de champ « l’indépendance de la justice » revient à faire venir un clown pour animer le carnaval de Rio : le spectacle est assuré, mais personne n’est dupe. Dès lors, comment parler sérieusement de coopération judiciaire lorsque la justice française dite républicaine a, elle-même, connu des dysfonctionnements retentissants ayant parfois causé des préjudices considérables aux victimes ? Les exemples ne manquent pas, de l’affaire Outreau à celle de Farid El Haïry et j’en passe.

Si Darmanin, doublement ministre de l’Intérieur puis de la Justice, nous vante régulièrement l’indépendance de la justice française, pourquoi cherche-t-il alors à peser sur une procédure judiciaire relevant de la souveraineté algérienne en « réclamant » la libération du journaliste Christophe Gleizes ? Celui-ci, arrêté le 28 mai 2024, a été poursuivi pour des faits précis retenus par la justice algérienne : apologie du terrorisme, atteinte à l’intérêt national et infraction à la réglementation relative aux visas. Qu’on partage ou non cette décision, il demeure qu’elle procède d’une qualification juridique établie par les autorités compétentes.

Monsieur le ministre, imaginons un instant qu’un ressortissant étranger se rende en France métropolitaine ou dans les territoires ultramarins et établisse des contacts répétés avec des membres du FLNC en Corse ou avec des mouvements indépendantistes d’outre-mer. Les autorités françaises invoqueraient-elles alors la seule liberté de la presse ou la simple curiosité journalistique pour clore le dossier ?

Mais comme les multiples tissus d’arguments avancés pour exercer des pressions sur l’Algérie n’ont pas produit les effets escomptés, un nouvel épisode est venu enrichir cette séquence. En avril 2025, un agent consulaire algérien a été placé en détention dans le cadre d’une information judiciaire portant sur le supposé enlèvement, en 2024, du porte-voix rémunéré connu sous le nom d’Amir DZ. Ce dernier un porte-voix gratifié et agitateur téléguidé bénéficie d’une protection particulière en France, malgré les neufs mandats d’arrêt internationaux émis à son encontre par la justice algérienne pour des faits relevant notamment de l’escroquerie, de la criminalité organisée et du terrorisme.

Tiens donc, ce porte-voix médiatique porte lui aussi le sigle DZ, tout comme la fameuse « DZ Mafia. Comme si certaines lettres étaient devenues, dans l’imaginaire politico-médiatique français, un raccourci commode permettant de déplacer l’attention vers l’Algérie.

L’arrestation de cet agent consulaire peut également être interprétée comme une réplique judiciaire aux accusations formulées en décembre 2024 par les autorités algériennes à l’encontre d’un cadre de la DGSE, accusé d’avoir approché le repenti Aïssaoui Mohamed Amine afin de le recruter pour reconstituer des cellules armées et enrôler d’anciens terroristes dans une entreprise de déstabilisation du pays.

En misant sur une logique de Tit for Tat - le « tac-au-tac » cher aux théoriciens des relations stratégiques - certains responsables français semblaient penser qu’une telle escalade judiciaire contraindrait Alger à coopérer selon les termes définis à Paris. Or, l’effet boomerang s’est révélé plus brutal que prévu. Car une affaire reposant sur un prétendu enlèvement dont les éléments matériels demeurent contestés soulève inévitablement des interrogations quant à son traitement par le Parquet national antiterroriste (PNAT), institution qui, comme l’ensemble du ministère public français, demeure intégrée à une chaîne hiérarchique relevant de l’autorité du garde des Sceaux.

2- La duplicité d’un discours entretenu par les responsables français finit par transformer certaines visites officielles en exercices d’équilibrisme diplomatique, où l’on parle de partenariat d’une main tout en alimentant, de l’autre, les réflexes de défiance et les logiques de pression à travers des pratiques opaques et déloyales. Cette approche relève d’une politique d’ambiguïté stratégique, chère à Macron, visant à entretenir un flou relationnel avec certains partenaires, tout en cherchant à conclure des accords avantageux avec d’autres.

Alors que Darmanin était en mission express à Alger le 18 mai 2026 pour discuter de la DZ Mafia, des OQTF et du journaliste Christophe Gleizes, deux accords étaient annoncés les 19 et 20 mai à Paris avec le Makhzen. Cette séquence s'apparente à une manœuvre de pression exercée sur l'Algérie.

Le premier accord, signé le 19 mai, est un mémorandum d’entente franco-marocain visant à renforcer la coopération contre le blanchiment et le financement du terrorisme. L'ironie est saisissante : le makhzen est historiquement une zone pivot pour le trafic de résine de cannabis vers l’Europe et, plus récemment, une plaque tournante pour le transit de la cocaïne sud-américaine. Les capitaux issus de ces trafics sont, selon de nombreux observateurs, massivement réinvestis dans l'immobilier, le commerce ou le tourisme marocains. Le Maroc, Dubaï (EAU) et la Thaïlande et ont été qualifiés par les enquêteurs de paradis pour barons de la drogue

Concernant le financement du terrorisme, la posture française est tout aussi contestable. Paris demeure l’un des contributeurs majeurs via le paiement de rançons. À titre d'exemple, entre 2008 et 2014, la France a versé près de 67,6 millions de dollars à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) pour obtenir la libération de ses ressortissants. Par ailleurs, il convient de ne pas oublier que la multinationale Lafarge a été reconnue coupable d’avoir versé, entre 2013 et 2014, près de 5,5 millions d'euros à des groupes terroristes, dont Daech et le Front al-Nosra, pour maintenir l’activité de sa cimenterie de Jalabiya en Syrie.

Enfin, l’annonce faite le 20 mai par le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, porte sur un futur traité d’amitié et de partenariat stratégique. Ce texte, qui devrait être scellé prochainement, reprendrait les piliers de la Déclaration de La Celle-Saint-Cloud (6 novembre 1955) et de la Déclaration commune franco-marocaine (2 mars 1956), instituant l’idée d’une « indépendance dans l’interdépendance ». Ce traité, véritable prolongement du protectorat exercé sur le Makhzen, servira aussi à garantir une transition et une intronisation sereines d’El-Barhouche Hassan III.

En fin de compte, cette stratégie de triangulation diplomatique, qui consiste à instrumentaliser les rivalités régionales, s’apparente à une fuite en avant périlleuse. En privilégiant le court terme et la gestion de crise ponctuelle, Paris fragilise les fondements mêmes de sa crédibilité au Maghreb. A force de vouloir ménager des intérêts contradictoires et de cultiver une ambiguïté constante, la France risque de s’enfermer dans un « entre-deux » dont elle perd progressivement le contrôle. 

Car, dans cette partie d’échecs complexe, l’illusion de la maîtrise ne saurait remplacer une vision stratégique cohérente : à trop vouloir diviser pour régner, Paris pourrait bien finir par être la première victime de cette érosion durable de la confiance régionale, tout en favorisant, par contrecoup, une emprise accrue de l’entité sioniste sur le Maroc, chose que Paris craint toujours.

La suite viendra avec l’anti-bouc-émissairisation