Par Amar Belani
Un communiqué conjoint publié vendredi dernier par les ministres des Affaires étrangères de douze pays arabes et musulmans, dont l’Algérie et la Turquie, a condamné les frappes israéliennes contre la base militaire syrienne d’Abou al-Douhour, y voyant une « dangereuse escalade » et une « violation flagrante » de la souveraineté et de l’intégrité territoriale syriennes.
Ce texte, signé par des pays aux positions habituellement contrastées sur les dossiers régionaux, donne à cet épisode une portée qui dépasse le seul face-à-face israélo- turc et invite à le considérer comme un signe supplémentaire d’un expansionnisme militaire israélien de plus en plus déstabilisateur et de plus en plus difficile à contenir.
L’annexion du Golan en 1981, que seuls les États-Unis reconnaissent aujourd’hui, ressemble à un mode opératoire qui semble se reproduire ailleurs. Une présence militaire d’abord justifiée prétendument par la sécurité, qui se prolonge dans le temps, puis finit par devenir un fait territorial accompli.
L’affaiblissement militaire de l’Iran et l’effondrement du régime Assad ont profondément rebattu les cartes régionales.
La disparition de « l’axe de la résistance » a laissé un vide stratégique et pour Israël, ce double effondrement a fonctionné comme un accélérateur plutôt que comme un facteur d’apaisement.
C’est dans ce vide que s’est développé une approche dangereuse et de plus en plus hégémonique de la part du régime israélien où la neutralisation de menaces supposées sert surtout de justification à un redécoupage plus large des équilibres régionaux.
On retrouve cette logique en Syrie, où les incursions israéliennes dépassent largement la zone tampon proclamée illégalement par Israël.. Au Liban, les démolitions dépassent elles aussi la ligne de démarcation fixée unilatéralement et illégalement par Israël.
Ces zones tampons semblent moins conçues comme des dispositifs temporaires que comme des marges d’expansion progressive.
La frappe du 18 août contre la base d’Abu al-Duhur illustre bien cette dynamique. elle est difficile à interpréter comme une réponse à une menace militaire imaginaire.
Elle ressemble bien davantage à un avertissement adressé à Damas et à Ankara, une lecture que renforce le fait que l’envoyé américain pour la région l’ait lui-même qualifiée de « jeu dangereux » et d’« escalade inutile ». Les USA travaillent désormais à instaurer un mécanisme de déconfliction entre Israël, la Turquie et la Syrie, a annoncé ce même responsable.
Il y a aussi une dimension de politique intérieure à ne pas négliger. La présentation de la Turquie comme une nouvelle menace, voire comme le nouvel Iran, intervient dans un contexte électoral précis, à l’approche des élections du 27 octobre 2026, ce qui interroge légitimement la part de calcul politique dans la désignation de cet adversaire extérieur.
Plus préoccupant encore, l’idée, avancée dans certains cercles militaires israéliens, que des forces turques opérant hors du territoire national ne bénéficieraient pas automatiquement de la protection de l’article 5 de l’OTAN, ouvre une brèche stratégique réelle.
Cela reviendrait à chercher une zone grise permettant d’agir contre des forces turques sans déclencher la solidarité collective de l’Alliance.
Cette rivalité régionale s’inscrit par ailleurs dans une recomposition territoriale plus large. La « Hexagon Alliance » qui réunit Israël, l’Inde, la Grèce, Chypre et plusieurs partenaires arabes, ainsi que le corridor économique et logistique IMEC (India-Middle East-Europe Economic Corridor) tracent les contours d’une architecture qui vise à contenir et à contourner délibérément l’influence turque dans la région.
Le rapprochement d’Ankara avec le Pakistan et l’Arabie saoudite peut se lire comme une réponse à cette dynamique plutôt que comme une simple provocation.
Trois trajectoires semblent possibles pour la suite.
La première serait une désescalade encadrée par le mécanisme de déconfliction proposé par Washington, le scénario le moins risqué.
La deuxième verrait se poursuivre une série d’incidents ponctuels, avec une riposte turque cantonnée aux terrains diplomatique et judiciaire.
La troisième, la plus dangereuse, impliquerait un incident direct touchant des forces turques, susceptible de transformer une crise régionale en confrontation avec un membre de l’OTAN.
Au fond, la question dépasse le seul rapport entre Israël et la Turquie.
Elle touche à la place que la liberté d’action militaire irresponsable de Tel Aviv peut occuper sans qu’aucun de ses partenaires occidentaux n’y pose de limite ferme.
L’impunité dont bénéficie Israël constitue le facteur déterminant de la déstabilisation de la région.