Prenant part aux travaux du Forum de la Gouvernance Globale de Xiongan, dans le cadre du programme « Track-II, Climate & Science Diplomacy », l’expert algérien en géopolitique, Dr Arslan Chikhaoui, met l’accent sur la nécessité de renforcer la confiance entre les États, de consolider le multilatéralisme et d’accroître la participation des pays du Sud aux décisions internationales. La gouvernance climatique, l’intelligence artificielle et les perspectives de coopération sino-africaine figurent parmi les principaux axes de ses réflexions.
La construction d’un système de gouvernance mondiale plus juste et plus inclusif s’impose comme un enjeu majeur face aux tensions géopolitiques, aux défis climatiques et à la transformation rapide des équilibres économiques et technologiques. C’est dans cette perspective que s’inscrit la contribution de Dr Arslan Chikhaoui, expert en géopolitique, membre du Conseil consultatif d’experts du Forum économique mondial (World Economic Forum) et du dispositif Track 2 Diplomacy lié au système des Nations unies dans le cadre de la résolution 1540 du Conseil de sécurité.
À travers sa participation à ce programme consacré à la diplomatie climatique et scientifique, l’expert aborde les difficultés du multilatéralisme, la place du Sud global dans les instances internationales, le rôle de la Chine dans la recomposition de l’ordre mondial ainsi que les possibilités de coopération face aux risques liés au changement climatique et à l’intelligence artificielle.
Le déficit de confiance au cœur de la crise du multilatéralisme
Pour Arslan Chikhaoui, les difficultés de la gouvernance mondiale ne résultent pas uniquement d’un manque de règles, mais aussi d’un déficit de confiance entre les acteurs internationaux. Le rétablissement de cette confiance constitue, selon son analyse, une condition essentielle à la relance de la coopération, aussi bien entre les États qu’entre les gouvernants et les populations.
L’affaiblissement des mécanismes multilatéraux, les rivalités entre grandes puissances et la sous-représentation du Sud global dans l’élaboration des normes internationales compliquent la recherche de réponses communes aux défis contemporains.
À ces difficultés s’ajoute l’utilisation des interdépendances économiques et financières comme instruments de pression politique, notamment à travers les sanctions et les restrictions commerciales. Cette évolution risque de fragiliser les relations entre les États et d’accentuer la fragmentation du système international.
Face à cette situation, l’expert met en avant l’émergence d’une multipolarité pragmatique, dans laquelle les pays diversifient leurs partenariats en fonction de leurs intérêts et privilégient la coopération autour de projets concrets plutôt que l’alignement systématique sur un bloc.
Le Sud global appelé à jouer un rôle accru
La représentation des pays du Sud dans les mécanismes de décision internationale constitue un autre axe central de cette réflexion. Selon Arslan Chikhaoui, ces pays ne doivent pas être uniquement destinataires des décisions prises dans les grandes institutions, mais participer pleinement à l’élaboration des règles qui encadrent les relations économiques, la sécurité et les nouvelles technologies.
L’expert s’intéresse notamment à l’Initiative pour la gouvernance mondiale portée par la Chine, qu’il inscrit dans la continuité des initiatives chinoises consacrées au développement, à la sécurité et à la civilisation.
Les principes d’égalité souveraine, de respect du droit international, de multilatéralisme, d’approche centrée sur les populations et d’orientation vers les résultats présentent, selon son analyse, des convergences avec plusieurs principes de la diplomatie algérienne, notamment la souveraineté des États et la non-ingérence.
Sur le plan économique, il met en avant les mesures annoncées par Pékin en faveur des pays africains entretenant des relations diplomatiques avec la Chine, dont la suppression des droits de douane prévue à compter du 1er mai 2026 pour 53 pays africains, ainsi que le projet de « couloir vert » destiné à faciliter l’accès des produits africains au marché chinois.
Ces initiatives soulèvent la question de la capacité des partenariats commerciaux à favoriser la diversification des économies africaines, le développement des exportations et la valorisation locale des ressources.
Diplomatie climatique : rapprocher les scientifiques et les décideurs
La diplomatie climatique et scientifique occupe une place importante dans les réflexions de l’expert. Le changement climatique dépasse les seules considérations environnementales, en raison de ses conséquences sur les ressources en eau, la sécurité alimentaire, les infrastructures urbaines et la stabilité socioéconomique.
Les sécheresses, les inondations et la dégradation des terres peuvent accentuer les vulnérabilités des populations, aggraver les tensions autour des ressources naturelles et intensifier les déplacements humains.
Arslan Chikhaoui souligne ainsi la complémentarité entre la diplomatie informelle, la diplomatie climatique et la diplomatie scientifique. La démarche « Track 2 » permet notamment de créer des espaces de dialogue entre experts, chercheurs, acteurs économiques et représentants de la société civile, en complément des canaux diplomatiques officiels.
La diplomatie scientifique vise, quant à elle, à rapprocher les connaissances techniques des processus de décision politique afin de transformer les résultats de la recherche en solutions opérationnelles.
Cette démarche repose sur la continuité du dialogue, la patience et la persévérance. L’objectif est de dépasser les échanges ponctuels pour construire des relations de confiance capables de résister aux changements politiques et aux difficultés de financement.
L’économie environnementale au service du développement durable
La recherche d’une gouvernance climatique plus équitable passe également par une meilleure intégration des considérations environnementales dans les décisions économiques.
Parmi les instruments évoqués figurent la tarification du carbone, les taxes sur les pollutions, les aides aux technologies propres et la promotion de pratiques agricoles et halieutiques durables.
Ces mécanismes peuvent contribuer à réduire les émissions polluantes, à encourager l’investissement dans les technologies propres et à préserver les ressources naturelles, tout en conciliant les impératifs de croissance et de durabilité.
Pour les pays émergents, le financement et le transfert de compétences demeurent déterminants. Une coopération climatique efficace suppose que les engagements internationaux se traduisent par des moyens concrets, un renforcement des capacités locales et un accès plus équitable aux technologies.
Intelligence artificielle : prévenir les risques et éviter la fracture technologique
La gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle constitue un autre enjeu stratégique abordé par Arslan Chikhaoui. La compétition entre la Chine et les États-Unis dans ce domaine soulève des questions liées à la sécurité internationale, aux systèmes d’armes autonomes et à la maîtrise des risques d’escalade.
L’expert souligne l’intérêt d’une ligne de communication directe entre les deux puissances afin de prévenir les incidents et de réduire les risques liés à l’utilisation de systèmes capables de prendre des décisions à grande vitesse.
Un mécanisme bilatéral ne saurait toutefois se substituer à une gouvernance mondiale. Il devrait être complété par des efforts multilatéraux portant sur les normes, les responsabilités, les conditions d’accès aux technologies et le maintien du contrôle humain dans les systèmes d’armes autonomes.
Pour les pays du Sud, l’enjeu est également de ne pas rester à l’écart de la transformation technologique. L’accès aux marchés, aux financements et à la mobilité des compétences scientifiques représente un facteur déterminant pour développer des capacités nationales et participer à l’économie numérique mondiale.
Xiong’an : des enseignements pour l’aménagement urbain en Algérie
Les réflexions de l’expert portent également sur le modèle de développement urbain chinois, à travers l’exemple de Xiong’an, une nouvelle zone conçue pour accueillir certaines fonctions non capitales de Pékin.
Ce projet repose sur une planification à long terme, l’organisation coordonnée des infrastructures et l’intégration des technologies numériques dès la conception des espaces urbains.
L’expérience de Xiong’an met en évidence l’importance d’une vision cohérente du développement territorial, dans laquelle chaque étape prépare la suivante. Une ville nouvelle doit ainsi disposer d’une vocation économique clairement définie et être étroitement liée aux activités productives et aux infrastructures qui assurent son fonctionnement.
Plusieurs enseignements peuvent être tirés de cette expérience pour l’Algérie, notamment la nécessité d’inscrire les projets urbains dans une stratégie de long terme, de relier les nouveaux pôles aux filières industrielles et d’intégrer les outils numériques dès la conception des infrastructures.
L’équité territoriale constitue également un enjeu majeur, particulièrement pour les régions qui souffrent d’un déficit d’équipements et de services publics.
L’expert rappelle néanmoins qu’aucun modèle étranger ne peut être transposé à l’identique. L’Algérie doit construire une approche adaptée à ses réalités historiques, culturelles, sociales et économiques, en retenant principalement les méthodes de planification, de continuité et d’exécution.
Vers une coopération internationale axée sur les résultats
À travers ces différents axes, les réflexions d’Arslan Chikhaoui mettent en évidence la nécessité de rapprocher le dialogue diplomatique des besoins concrets des populations et des exigences du développement durable.
La gouvernance climatique, la maîtrise des risques technologiques, la transformation industrielle et la représentation du Sud global renvoient à une même problématique : la capacité des institutions internationales à transformer les engagements politiques en mécanismes opérationnels.
Dans un contexte marqué par les rivalités entre puissances et la multiplication des défis transnationaux, le renforcement de la confiance, le partage des compétences et la construction de partenariats équilibrés apparaissent comme des leviers essentiels pour faire progresser la coopération internationale.
L’enjeu est désormais de faire de la gouvernance mondiale un cadre plus représentatif, capable de concilier les intérêts des États, les impératifs environnementaux et les aspirations au développement, tout en accordant une place plus importante aux pays du Sud dans la définition des réponses aux défis du XXIe siècle.
Rasha Selmi