Dans une interview accordée à Algérie54, l'illustre et grand reporter Jacques- Marie Bourget, le miraculé journaliste revient sur la tentative de son assassinat par l'armée sioniste le 21 octobre 2000, le génocide du peuple palestinien par cette même armée dans la bande de Gaza sous les caméras de la planète, ainsi que les violences qui secouent la France.
Algérie54 : Le 21 octobre coïncide avec « l’anniversaire de votre mort ». Avec le recul, comment cette expérience a-t-elle changé votre regard sur votre travail de journaliste, le risque, l’engagement ?
Jacques- Marie Bourget : Il est vrai que ça fait étrange de se présenter comme « mort » alors que votre cœur bat encore. Mais si elle ne m’a pas tué au sens strict du mot, cette balle israélienne reçue le 21 octobre 2000 à Ramallah m’a détruit. Pour ce qui est du travail des journalistes, je ne vais parler que de ceux que je connais aujourd’hui, ceux du monde occidental. Ils sont devenus des bureaucrates de la propagande, des perroquets d’une vérité officielle qu’il faut répéter. Ils ne risquent rien, et surtout pas une balle. Ils ne vont plus sur le terrain pour chercher à savoir, à comprendre. Ils rabâchent les mêmes mensonges. Quand on demande au colonel Rafowicz, porte-parole de l’armée israélienne, de tenir les plateaux de télé française, on a compris les bas-fonds dans lesquels nage maintenant le journalisme.
Le salut vient de quelques journalistes indépendants et crève-la-faim, il vient des petites organisations de presse sur les réseaux sociaux. En France, si la presse n’était que morte, ce serait un moindre mal, mais elle est nocive, menteuse.
Algérie54 : Vous avez couvert la Palestine et été touché par une balle. Aujourd’hui, des centaines de collègues journalistes ont été tués. Quand le gilet « PRESS » ne protège plus, mais désigne sa cible, que reste-t-il de la protection des journalistes en zone de conflit ?
Jacques- Marie Bourget : En zone de conflit, je le disais, les Occidentaux n’y vont plus. Restent les journalistes locaux qui sont d’un grand courage et connaissent parfaitement le terrain et le contexte. C’est pour cela qu’il faut les faire taire et plus de deux cents d’entre eux ont été assassinés à Gaza. Sur ces martyrs de presse, le journal français Libération et l’immonde « ONG » Reporters sans frontières ont eu l’impudeur de publier une « enquête » les présentant comme des agents du Hamas. C’est une honte. Pendant la Résistance française, un homme comme Pierre Brossolette était un combattant de l’ombre mais néanmoins un grand journaliste. Face à Israël, le gilet pare-balles ne sert à rien puisqu’ils vont prendre une bombe ou un missile pour vous tuer.
Algérie54 : Quand vous étiez sur le terrain, qu’est-ce qui vous a le plus marqué : la violence des bombardements, la peur des civils ou l’indifférence du monde ? Y a-t-il un moment, une image ou une rencontre en Palestine qui ne vous a jamais quitté ?
Jacques- Marie Bourget : La violence des bombardements, je l’ai beaucoup éprouvée, et la misère des peuples qui subissent. L’indifférence ? À Bagdad j’ai vu un avion furtif américain anéantir un abri avec des bombes de 2 tonnes. À l’intérieur, 458 femmes et enfants sont morts et cela n’a entraîné aucune sanction ni la parution d’une indignation dans la presse.
Algérie54 : Alors qu’une épuration ethnique se déroule en Palestine sous nos yeux, et que des gouvernements occidentaux se rendent complices par leur silence ou leur soutien, les peuples qui dénoncent ce génocide peuvent-ils réussir là où les politiques ont échoué ?
Jacques- Marie Bourget : Ce n’est pas une épuration ethnique puisque les Palestiniens ont l’immense courage de continuer de vivre en enfer. C’est un génocide. Je ne vois pas pourquoi on discute cette définition qui a été adoptée par l’ONU en 1983 pour le massacre de Sabra et Chatila.
Algérie54 : Les résolutions internationales, les avis des juridictions et les appels humanitaires se multiplient, mais rien ne semble arrêter les massacres des Palestiniens. À quoi servent encore ces institutions lorsque leurs décisions ne sont pas appliquées ?
Jacques- Marie Bourget : Notre monde avec Netanyahou comme chef de file s’est engagé dans la barbarie. Aujourd’hui, il n’y a plus de droit, plus de lois. Tout est possible. Il suffit de désigner celui que l’on veut éliminer comme « terroriste ».
Algérie54 : Les médias-mensonges servent de blanc-seing à l’entité sioniste pour faire, comme le disait Laurent Fabius à propos de certains groupes terroristes en Syrie, « du bon travail » : désinformer, déformer la réalité et faire accepter l’insoutenable à une opinion publique manipulée. Même si l’on perçoit un début de conscience collective en Europe et ailleurs, beaucoup restent encore anesthésiés par les médias dominants. Selon vous, quel serait l’ingrédient miracle capable de réveiller durablement cette conscience et de briser ce mur de désinformation ?
Jacques- Marie Bourget : Yahya Sinwar, le chef du Hamas assassiné par Israël, a rédigé un texte formidable. Il y écrit : « Nous placerons cette occupation dans un état de contradiction et de confrontation avec l’ordre international dans son ensemble, nous l’isolerons de manière extrême et radicale, et nous mettrons fin à son intégration dans la région et dans le monde entier en remédiant à l’effondrement qui s’est produit sur tous les fronts de la résistance au cours des dernières années ».
Je crois que nous y arrivons. Israël est le pays le plus détesté du monde et même si des pays « collabos » ferment les yeux, ils n’ont plus le soutien de leur opinion publique. Le ver antisioniste, anticolonial est dans le fruit.
Algérie 54 : En France, porter la couleur palestinienne, dénoncer le génocide ou appeler au boycott peut aujourd’hui exposer à des sanctions, des poursuites ou des accusations d’antisémitisme. Jusqu’où l’État français est-il prêt à aller pour faire taire celles et ceux qui refusent de se taire ?
Jacques- Marie Bourget : La France n’est pas une démocratie mais un État semi-policier dès que l’on aborde Israël. C’est le prix à payer. Pour deux mots qui ne plaisent pas aux sionistes, vous subissez une garde à vue comme « antisémite ». Ce sera une tache dans notre histoire.
Algérie 54 : La répression dont font l’objet des lycéens en France, notamment par l’usage de grenades, a été suffisamment grave pour alerter l’ONU. Comment analysez-vous cette brutalité policière contre des adolescents qui revendiquent leurs droits ?
Jacques- Marie Bourget : La révolte des lycéens n’est qu’un morceau de la révolte qui gronde dans toute la société. Emmanuel Macron a un jour parlé de « ceux qui ne sont rien », et c’est l’image qu’il a du peuple. Un peuple qu’il ne connaît pas, dont il a peur et qu’il méprise. Macron, gestionnaire de la France pour le compte des capitalistes et autres oligarques, a pour mission d’ubériser le pays, de faire une vaste caste d’esclaves et de pauvres totalement soumis et exploitables pour les financiers. Le profit est le credo. Il faut détruire l’Éducation nationale pour la privatiser en ne gardant que les plus pauvres dans de vastes garderies, il faut privatiser la santé, la médecine, l’hôpital, puisque l’enseignement et la maladie sont d’éternelles sources de profit.
Quand les jeunes voient certains politiques engranger les millions de la corruption sans entrave alors qu’eux vont en prison pour une barrette de H, c’est forcément révoltant. Cette révolte, nous la vivons aujourd’hui.
Algérie 45 : À travers le traitement de la mobilisation des lycéens, les médias français ont prouvé encore une fois qu’ils avaient troqué l’habit déontologique de la profession contre l’uniforme de la propagande. Comment analysez-vous cette couverture, qui semble justifier la répression plutôt que d’éclairer les raisons de la colère des jeunes ?
Jacques- Marie Bourget : Ce n’est pas une surprise puisque la presse est morte il y a une vingtaine d’années. Aujourd’hui, elle joue donc parfaitement le rôle qui lui est assigné, celui de faire peur, de mentir. C’est une impasse historique dont je ne vois pas d’issue.
Entretien réalisé par Hanane Ben