À l’occasion de la Journée nationale de l’émigration qui coïncide avec le 17 octobre , Algérie54 propose à ses fidèles lectrices et lecteurs deux documents : L’article de Ahmed Bensaada intitulé « La littérature est en deuil : Gabriel Garcia Marquez est mort ». Cet article montre l’engagement très peu médiatisé du célèbre écrivain Gabriel Garcia Marquez auprès de la révolution algérienne. Prix Nobel de littérature et grand ami de l’Algérie indépendante, Ahmed Bensaada lui a consacré ce texte à l’occasion de son décès survenu le 17 avril 2014 :
La littérature est en deuil : Gabriel Garcia Marquez est mort
Par Ahmed Bensaada
J’ai rencontré Gabriel Garcia Marquez en 1982, sur le quai d’une gare parisienne. Il était là, devant moi, bien en vue. Son teint basané, ses épais sourcils et sa moustache fournie, lui donnaient plus l’air d’un Arabe que d’un Latino. Cependant, il était difficile de se tromper sur ses origines à la vue du « liqui-liqui » qu’il arborait fièrement. C’était le même costume immaculé qu’il portait quelques jours auparavant, lorsqu’on lui décernât le prix Nobel de littérature. Je fis quelques pas vers le quai, mais ses yeux me suivirent et son sourire persistant semblait me toiser.
Après ce choc littéraire qui n’a pas cessé de me hanter jusqu’aujourd’hui, j’ai appris à connaître Gabriel Garcia Marquez, Gabo pour les intimes. Quelle ne fût ma surprise de savoir, plus tard, qu’il avait sympathisé avec la révolution algérienne, dès 1956, alors qu’il vivotait à Paris et qu’il passait par des moments difficiles. Tout a commencé lorsqu’il fût malencontreusement embarqué par la police avec des militants algériens: son faciès d’Arabe ne l’avait pas aidé.
« Un soir, en sortant d’un cinéma, je fus arrêté dans la rue par des policiers qui me crachèrent au visage et me firent monter sous les coups dans un fourgon blindé. Il était rempli d’Algériens taciturnes, qui eux aussi avaient été cueillis avec coups et crachats dans les bistrots du quartier. Comme les agents qui nous avaient arrêtés, ils croyaient eux aussi que j’étais algérien. De sorte que nous passâmes la nuit ensemble, serrés comme des sardines dans une cellule du commissariat le plus proche, tandis que les policiers, en manches de chemise, parlaient de leurs enfants et mangeaient des tranches de pain trempées dans du vin. Les Algériens et moi, pour gâcher leur plaisir, nous veillâmes toute la nuit en chantant les chansons de Brassens contre les excès et l’imbécillité de la force publique » a-t-il raconté [1].
Les quarante-huit heures d’incarcération lui ont permis de faire la connaissance d’un compagnon d’infortune, un médecin algérien nommé Ahmed Tebbal. Une fois relâchés, ils devinrent de grands amis et l’Algérien initia le Colombien à son combat et l’a « même impliqué dans quelques activités subversives au nom de la cause algérienne »
Gabo fût invité à quelques reprises en Algérie pour participer aux festivités de commémorations du premier novembre 1954, date du déclenchement de la révolution algérienne. Ce fut le cas en 1979, pour le 25e anniversaire de ce mémorable évènement. Lors de son séjour dans la capitale algérienne, il déclara à un journaliste abasourdi : « la révolution algérienne est le seul combat pour lequel j’ai été emprisonné » [3].
D’ailleurs, c’est à l’occasion de ce voyage qu’il conçût la forme finale de son célèbre roman « Chronique d’une mort annoncée ». Cette œuvre est inspirée d’un fait divers concernant l’horrible meurtre d’un de ses amis de jeunesse, Cayetano Gentile Chimento par les frères Chica Salas pour une histoire d’honneur concernant leur sœur. Il confia à son biographe qu’à l'aéroport d'Alger, la vue d'un prince arabe portant un faucon avait soudain ouvert ses yeux sur une nouvelle façon de présenter le conflit entre Cayetano Gentile Chimento et les frères Chica Salas. Cayetano Gentile, un immigrant italien, est alors devenu Santiago Nasar, un Arabe, amateur de fauconnerie et personnage principal du roman
Gabriel Garcia Marquez a rejoint Remedios-la-belle. Il est mort le 17 avril 2014, à la date du 53e anniversaire du débarquement de la baie des Cochons. Probablement un clin d’œil à son ami de toujours Fidel Castro, qui sait?
« On ne meurt pas quand on veut, mais seulement quand on peut » avait-il fait dire au colonel Aureliano Buendía.
Mais les romanciers de cette trempe meurent-ils vraiment?
Références
- Gerald Martin, « Gabriel Garcia Marquez: A Life », Penguin Canada, 2008.
- Gabriel Garcia Marquez, « Desde Paris, con amor », El Pais, 29 décembre 1982, http://elpais.com/diario/1982/12/29/opinion/409964412_850215.html
- Ibid.
- Voir référence