Par Fatma Zohra Hamza
Les ressources hydriques partagées, entre l’Algérie et le Maroc sont placées sur l’échiquier de la guerre hybride menée par le régime du Makhzen mettant en péril les oasis de la Saoura, privant cette région du Sud-Ouest algérien, des perspectives énormes en matière de développement socioéconomique, et forçant sa population au déplacement forcé.
Alger et Rabat partagent un bassin versant à ciel ouvert du Guir et un réservoir sous -terrain « bassin Rachid Si Béchar », une fortune hydrique soumises aux pressions transfrontalières du régime du Makhzen.
Entretien réalisé par Fatma Zohra Hamza
Invité : Merzoughi Touhami, enseignant chercheur et directeur du laboratoire de recherche de chimie et sciences de l’environnement « LCSE » à l’université Tahri Mohamed de Bechar et expert consultant sur les ressources en eau et environnement et docteur en sciences.
Algérie54 : quel est l’état des lieux des ressources hydriques partagées, nous évoquons le bassin du Guir?
Merzoughi Touhami: Avant de répondre à votre question, il faut arrêter certaines notions. Le bassin du Guir d’une superficie de 22 000 km², est partagée en deux ; sa surface du côté de l’Algérie est de 9000km² carré (en aval) alors que du côté du Maroc c’est presque 13 000 km²(en amont) .
Le pourcentage de surface d’exploitation est donc de 41% pour l’Algérie et de 58% pour le Maroc, autrement dit la collecte des eaux se fait dans la partie haute sur le territoire marocain.
L’exploitation de cette richesse hydrique est soumise aux lois régissant les eaux partagées, la convention d’Helsinki de 1992 sur les cours d’eau transfrontières qui impose aux parties de prendre des mesures appropriées pour prévenir, maîtriser et réduire les impacts transfrontières liés à l’utilisation des eaux partagées ; et la convention de Convention de New York de 1997 sur les cours d’eau internationaux consacrant le principe d’utilisation équitable et raisonnable des cours d’eau internationaux, et oblige les parties à ne pas causer de dommage significatif à d’autres États, et des obligations de notification et de coopération.
Le bassin de Guir grâce aux ouvrages engagés par l’Algérie dont le barrage de Djorf Torba, permettait à notre pays de recevoir presque 200 millions de m³ alors qu’aujourd’hui nous recevons seulement 120 millions de m³ ; cela n’est pas juste la conséquence des changements climatiques mais c’est plutôt le résultat de la politique de rétention de la ressource en eau.
Algérie54 : comment le régime du Makhzen, exerce cette politique contre l’Algérie?
Merzoughi Touhami: Le fait que le Maroc retienne l’eau en amont avec ses barrages, en total violation du droit international, représente la raison principale du déficit hydrique chez nous.
La plupart des aires d’alimentation du bassin versant se trouve chez le voisin et c’est une zone aride avec des évaporations intenses et à côté nous parlons d’une Hydro-hégémonie du Makhzen, à travers notamment la construction de 5 voir même 6 barrages pour empêcher l’arrivée de l’eau en Algérie par écoulement naturel, ce qui réduit drastiquement les apports en eau, assèche les oueds et prives les populations et l’agriculture des débits habituels.
Prenons le plus grand barrage marocain dans cette zone, celui de Kaddoussa, d’une capacité d’environ 200 Mm³, opérationnel depuis 2021, il bloque non seulement le débit régulier de oued Saoura mais augmente la salinité ce qui affecte directement l’environnement sur notre territoire.
Il existe une tension environnementale et écologique, à cause de cette guerre hydrique que mène le Maroc, qui s’illustre à travers la rupture de l’équilibre le mode oasien de la Saoura, la Saoura souffre de la salinité et de l’assèchement des nappes alluvienne. Il faut savoir que 70% des Oasis de Abadla, Ighlis, Beni Abbès, Karzaz jusqu’à la basse Saoura sont menacées ça c’est l’impact de l’arrêt de l’écoulement de la quantité d’eau versant vers l’Algérie.
Algérie54 : quelles sont les conséquences de cette guerre hydrique marocaine ?
Merzoughi Touhami: Prenons l’envasement, cette accumulation de sédiments (vase et sable) due à l’érosion des sols ; si le blocage de l’eau en Amont n’est pas la cause directe de la présence de cette vase, reste qu’il l’aggrave fortement de manière indirecte : en supprimant les débits réguliers et les crues naturelles qui assuraient un nettoyage naturel des cours d’eau (l’effet de chasse), l’eau restante n’a plus la force nécessaire pour charrier les sédiments, ce qui accélère leur dépôt au fond de nos ouvrages.
Sur les répercussions socio-économiques, les conséquences pour les habitants de la région sont dramatiques. L’assèchement des cours d’eau détruit l’agriculture oasienne pluricentenaire et accélère la mort des palmeraies.
Les éleveurs perdent leurs pâturages et leurs bêtes, tandis que la baisse dramatique des nappes phréatiques rend l’accès à l’eau potable de plus en plus coûteux. Tout cela provoque un exode rural forcé, où des familles entières doivent abandonner leurs terres et leurs Ksour faute de moyen de subsistance, ce qui menace la survie même de la culture oasienne locale.
Algérie54 : comment qualifié le comportement du Maroc ?
Merzoughi Touhami: Sur le plan juridique et géopolitique, ce comportement relève de l’unilatéralisme hydrique et d’une forme d’hégémonie sur la ressource.
En coupant l’eau en Amont sans concertation ni respect des besoins des populations d’Aval, le Maroc contrevient aux principes fondamentaux du droit international de l’eau, un droit qui impose une utilisation raisonnable et équitable des cours d’eau transfrontaliers et l’interdiction de causer un dommage significatif aux voisins.
L’eau est une arme stratégique, c’est pour cela que le voisin investis beaucoup dans ce domaine. Le contrôle du flux d’un côté vers un pays voisin c’est un crime parfaitement décrit dans les lois internationales et s’intègre dans le mode opératoire des guerres hybrides.
Algérie54 : que préconisez-vous pour faire face à cette guerre menée par un adversaire déloyal ?
Merzoughi Touhami: Il faut intensifier les transferts hydrauliques, construire un catalyseur de l’écosystème comme le barrage de Djorf Torba. Il est nécessaire voir indispensable d’inclure la direction des forêts, pour l’aspect « végétation » indispensable pour éviter la forte évaporation de l’eau et je recommande fortement de renforcer non seulement la surveillance quantitative déjà existante mais surtout la surveillance qualitative pour l’opération de suivi régulier dès l’arrivée de l’eau depuis le Maroc pour éviter une catastrophe environnementale provoquée par cette guerre hybride.