Par Amar Belani
 
Après son entretien polémique accordé à France 24, qui a suscité moult réactions, l’ancien président tunisien Moncef Marzouki récidive dans un entretien accordé au quotidien Al-Quds Al-Arabi, publié le 19 août 2026.
 
Dans les passages consacrés, directement ou indirectement, à l’Algérie, Marzouki recourt à des formules simplificatrices, approximatives et parfois manifestement trompeuses et mensongères. Plusieurs de ses affirmations méritent donc d’être examinées de près, puis déconstruites à la lumière des faits historiques et du contexte régional.
 
1- Sur les attaches personnelles de Marzouki et leur incidence sur son impartialité
 
Il n’est pas inutile de rappeler, en préambule, certains éléments biographiques qui éclairent la constance des positions de Marzouki. Le Maroc n’est pas, pour lui, un pays tiers parmi d’autres. il le considère volontiers comme son second pays, celui où il a grandi, poursuivi sa scolarité, et où repose son père.
À cet ancrage affectif et familial s’ajoutent des accointances profondes et de longue date avec des cercles politiques français influents (des cercles qui cultivent, au nom de la raison d’État, une pratique avérée de l’ingérence dans les affaires intérieures de certains pays maghrébins dont la trajectoire souverainiste est clairement assumée). 
 
Ces « attaches » invitent à interroger la neutralité dont se prévaut Marzouki lorsqu’il se pose en défenseur zélé de la position du Maroc dans les contentieux qui l’opposent à l’Algérie ou en éclaireur de l’agenda du pays européen en question.
 
le recours à Goebbels, dans ce même entretien, pour répondre à la question soulevée par l’ancien ministre Abdelaziz Rahabi, sur ses multiples allégeances, notamment à travers la question des naturalisations, en dit long sur la fébrilité de sa défense et sur le manque d’assurance qui transparaît derrière cette réaction outrancière.
 
2- Sur le Sahara Occidental et la « mort clinique » de l’Union maghrébine:
 
Attribuer le blocage de l’UMA à l’Algérie relève d’une manipulation mensongère que les faits démentent formellement.
 
C’est en effet le Royaume du Maroc qui, par le truchement de son ministre des Affaires étrangères de l’époque, Abdellatif Filali, a adressé le 20 décembre 1995 une lettre officielle à l’Algérie, alors présidente en exercice de l’Union, demandant expressément « le gel des activités et institutions de l’Union ». 
 
C’est donc bien Rabat, et non Alger, qui a pris l’initiative de suspendre le fonctionnement des institutions maghrébines, réduisant depuis lors l’UMA à une coquille institutionnelle vide.
 
À propos de la fermeture de la frontière terrestre, il convient, là aussi, de restituer la genèse exacte de cet événement, que le récit de Marzouki prend soin d’occulter. 
 
En août 1994, au lendemain de l’attentat perpétré contre l’hôtel Asni de Marrakech, le Maroc a imposé unilatéralement l’obligation de visa aux ressortissants algériens et, fait plus grave encore, aux Franco- Algériens. Cette mesure discriminatoire  avait d’ailleurs été dénoncée en son temps par le ministère français des Affaires étrangères. 
 
Tout au long des jours qui ont suivi cette décision, de  très nombreux ressortissants algériens, alors présents sur le sol marocain,  ont été soumis aux pires vexations  et brimades (expulsions manu militari de leurs hôtels, contrôles humiliants, traitements discriminatoires) autant d’épisodes qui ont durablement marqué la mémoire collective algérienne. 
 
C’est en réaction à cet enchaînement de mesures unilatérales et d’accusations gratuites et offensantes proférées à son endroit que l’Algérie a pris la décision, en septembre 1994, de fermer sa frontière terrestre avec le Maroc. 
 
L’Histoire retiendra également, pour la mémoire, que quelques mois après ces événements, le ministre français de l’Intérieur de l’époque, Charles Pasqua, avait publiquement affirmé que les commanditaires et les exécutants de l’attentat de Marrakech appartenaient tous au Mouvement de la jeunesse islamique marocaine, également connu sous le nom de Chabiba Islamia, une organisation d’obédience strictement marocaine. 
 
Cette précision, venue de Paris et non d’Alger, prive rétrospectivement de tout fondement les accusations initiales ayant servi de prétexte à l’instauration du régime des visas et, par ricochet, à la fermeture de la frontière.
 
3- sur le Sommet avorté de l’UMA en 2012:
 
Il convient à cet égard de rappeler les circonstances exactes de l’épisode que Marzouki évoque avec tant de commodité. 
 
Missionné par le Roi du Maroc, l’ancien président tunisien s’était employé à forcer la tenue d’un sommet de l’Union du Maghreb arabe, sommet dont il admettait lui-même, dans le huis clos des discussions diplomatiques, qu’il ne reposait sur aucune préparation sérieuse, aucun ordre du jour substantiel, et qu’il devait essentiellement se réduire à une photographie de famille. 
 
Un décorum, en somme, destiné moins à relancer un projet maghrébin exsangue qu’à permettre à son initiateur de s’attribuer, à peu de frais, le mérite symbolique d’avoir « réuni » les chefs d’État. 
 
L’autre objectif non avoué était de vendre une « offre » purement rhéthorique et tactique qui consisterait à proposer à l’Algérie un accès à l’Atlantique en contrepartie de son acceptation du plan marocain d’autonomie, ce qui reviendrait à transformer une question de principe en vil marchandage géopolitique.
 
Face à cette démarche précipitée et retorse, les autorités algériennes (j’avais alors l’honneur d’être le porte-parole du MAE) ont opposé une fin de non-recevoir argumentée. 
 
Notre position était claire car une relance authentique de l’Union du Maghreb arabe ne saurait se satisfaire d’une mise en scène protocolaire.
Elle exige un travail de fond sur les priorités structurantes que sont la synergie des économies maghrébines, l’exploitation rationnelle des complémentarités entre les cinq pays, et la construction d’infrastructures communes susceptibles de donner corps, enfin, à cet espace régional intégré que les peuples appellent de leurs vœux depuis 1989.
 
Elle exige surtout — condition sine qua non — d’obtenir du Royaume du Maroc un engagement irrévocable qui consiste à découpler, une fois pour toutes, le traitement des relations algéro-marocaines et la relance du processus maghrébin, d’une part, du règlement de la question du Sahara occidental par les instances onusiennes compétentes, d’autre part.
 
L’empressement de Marzouki à se mettre en lumière ne s’est pas arrêté là. Sans la moindre concertation préalable avec la partie algérienne, il était allé jusqu’à déclarer publiquement que Tunisiens et Algériens pourraient désormais circuler entre les deux pays sur simple présentation d’une carte d’identité. 
 
Une annonce aussi spectaculaire qu’irresponsable, qui nous avait contraints à le recadrer avec la plus grande fermeté. la libre circulation entre deux États souverains touche à des prérogatives régaliennes de premier ordre  (sécurité, contrôle des frontières, réciprocité diplomatique) qui ne sauraient être tranchées par l’effet d’une déclaration unilatérale et démagogiques sur les fameuses « cinq libertés »
 
Cet amateurisme s’est du reste illustré à d’autres occasions, notamment protocolaires, tout au long de sa tournée maghrébine. 
 
Son point de presse tenu à Rabat en constitue une nouvelle illustration. En évoquant la question du Sahara occidental  il avait présenté , de manière retorse et détournée, une offre de médiation entre Alger et Rabat, qui  a suscité une réplique immédiate de la partie algérienne qui a récusé cette offre. Le porte-parole du ministère algérien des Affaires étrangères, avait  qualifié l’idée de médiation « de pure vue de l’esprit, (pour ne pas dire farfelue) car tous les canaux étant déjà ouverts entre pays frères » 
 
Ce même responsable  avait par ailleurs rappelé que la question de la réouverture de la frontière algéro-marocaine relevait d’une prérogative strictement souveraine, appelée à s’inscrire, le moment venu, dans la dynamique d’apaisement bilatéral signifiant par là, sans détour, qu’une tentative de médiation tunisienne dans ce dossier n’était pas la bienvenue.
 
C’est précisément cet empressement brouillon, qui a fait échouer des pourparlers alors en cours et qui étaient sérieusement engagés, à l’initiative d’ailleurs de l’Algérie. Marzouki porte, à ce titre, une responsabilité directe dans l’échec d’une fenêtre diplomatique qu’il prétend aujourd’hui déplorer.
 
4- Sur Tindouf et les réfugiés sahraouis:
 
En qualifiant les Sahraouis de Tindouf de « détenus », Marzouki commet une grave falsification car il reprend à son compte le narratif et les éléments de langage des autorités marocaines.
 
Cette formulation scandaleuse efface ainsi les terribles circonstances historiques de leur exode après 1975.
 
Car Marzouki fait mine d’oublier que des dizaines de milliers de Sahraouis ont fui les combats et les bombardements marocains. Plusieurs sources historiques ont documenté l’usage de napalm et de phosphore blanc contre des populations sahraouies. Leur fuite vers l’Algérie constitue l’un des éléments fondateurs de la question des réfugiés de Tindouf.
 
En reprenant cette terminologie officielle marocaine, Marzouki fait montre d’une complaisance (soumission) qui en dit long sur sa vassalité à l’égard des autorités marocaines. 
 
Présenter la présence des réfugiés sahraouis à Tindouf comme une « exploitation » de leur douleur par l’Algérie occulte que ces camps existent parce qu’un référendum d’autodétermination promis depuis le plan de règlement de 1991 n’a toujours pas été organisé. Le statu quo profite d’abord et surtout à la puissance coloniale qui contrôle le territoire occupé. 
 
5- Sur l’accès à l’Atlantique: 
 
En proposant la tenue du Sommet, Marzouki avait laissé flotter une « offre » purement réthorique et tactique qui consisterait à proposer à l’Algérie un accès à l’Atlantique en contrepartie de son acceptation du plan marocain d’autonomie, ce qui reviendrait  donc à transformer une question de principe en marchandage géopolitique.
 
Que l’on soit clair sur ce point : l’Algérie , premier pays d’Afrique par sa superficie, puissance de premier plan du monde arabe et acteur incontournable de l’espace méditerranéen , n’a jamais, à quelque niveau que ce soit de son appareil politique ou diplomatique soulevé, discuté ou sollicité un quelconque accès à l’océan Atlantique.
 
Ce leurre, forgé de toutes pièces par les autorités marocaines et relayé complaisamment par certains relais médiatiques, poursuit un objectif limpide qui consiste à instiller le doute sur la constance de la position doctrinale algérienne quant à la défense du droit du peuple sahraoui à l’autodétermination , droit inscrit dans la Charte des Nations unies et réaffirmé par l’avis consultatif de la Cour internationale de Justice de 1975. 
 
En laissant accroire que l’Algérie serait disposée à monnayer ce principe contre un avantage territorial ou économique, cette manœuvre cherche à discréditer, aux yeux de l’opinion tant nationale qu’internationale, un engagement qui n’a jamais varié depuis l’indépendance.
C’est là une inversion accusatoire classique qui consiste à faire porter à la victime supposée d’un marchandage l’accusation même du marchandage qu’elle a toujours refusé.
 
6- En conclusion, Marzouki ferait bien de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler de l’Algérie. Certaines affirmations exigent davantage que des formules toutes faites et des raccourcis politiques. Elles exigent de respecter les faits, l’histoire et la complexité des réalités maghrébines.
 
Amar Belani, Ancien Ambassadeur