Par Hanane Ben
L’Algérie passe à la vitesse supérieure dans sa coopération énergétique et économique avec le Niger et le Tchad. Lors du Conseil des ministres, le président Abdelmadjid Tebboune a réaffirmé l'engagement stratégique d'Alger à concrétiser, dans les plus brefs délais, des projets majeurs de production électrique au profit des populations sahéliennes.
Loin d'une simple assistance, cette démarche s'inscrit dans une vision d'intégration régionale forte, visant à bâtir un socle économique solide et durable pour l'ensemble de la zone. Pour garantir l'exécution sur le terrain, une commission sectorielle a été placée sous la supervision directe du ministre d'État, ministre des Affaires étrangères.
Un ancrage stratégique et une diplomatie élargie au Sahel
Ce rapprochement accéléré avec le Niger et le Tchad ne relève pas du simple voisinage ; il marque un tournant géopolitique majeur pour l'Algérie dans l'espace sahélien, une dynamique qui englobe désormais pleinement le Burkina Faso.
En plaçant l'énergie au centre de ses accords bilatéraux — à l'image des récents protocoles d'accords sectoriels et miniers conclus avec Ouagadougou —, Alger redéfinit sa doctrine d'influence dans son arrière-cour méridionale.
Face aux mutations sécuritaires et aux recompositions politiques qui secouent la bande sahélo-saharienne, l’Algérie fait le choix de la diplomatie économique et du codéveloppement comme vecteurs de stabilité.
En exportant son savoir-faire et ses capacités industrielles (notamment via des groupes publics comme Sonatrach ou Sonelgaz, le pays se positionne comme le pivot énergétique incontournable de la région. Cette stratégie déploie un double objectif :
Rompre l'isolement des pays enclavés du Sahel en créant des corridors d'infrastructure (énergie, réseaux électriques, hydrocarbures) interconnectés reliant Alger, Niamey, N'Djamena et Ouagadougou.
Proposer une alternative de partenariat solide et intégrée, basée sur la souveraineté économique partagée et le principe du co-développement Sud-Sud, loin des logiques d'assistance traditionnelles ou des ingérences étrangères.
En liant le destin de ses voisins sahéliens à sa propre dynamique de croissance, l'Algérie réaffirme son leadership naturel de puissance régionale, capable d'apporter des réponses concrètes aux défis de développement qui alimentent l'instabilité au Sahel.
Une dynamique bilatérale concrète : les axes forts du partenariat sahélo-algérien
L'axe Alger-Niamey constitue le premier cercle et le pivot historique de cette stratégie de co-développement. Partageant près de 1 000 kilomètres de frontière commune, l'Algérie et le Niger déploient une feuille de route axée sur l'urgence énergétique et les infrastructures lourdes. Sur le plan industriel, le groupe public Sonelgaz assure l'exportation d'électricité et l'assistance technique pour moderniser le réseau nigérien, tandis que Sonatrach a relancé ses activités d'exploration pétrolière sur le bloc de Kafra.
Cette coopération de proximité s'adosse à des projets structurants d'envergure continentale, à l'instar de la Route transsaharienne devant relier Alger à Lagos et du projet de gazoduc transsaharien (TSGP), véritable corridor énergétique entre le Nigeria, le Niger et l'Europe.
Plus à l'est, le rapprochement avec le Tchad ouvre à l'Algérie une porte d'entrée stratégique vers l'Afrique centrale et le bassin du lac Tchad. Les accords bilatéraux entre Alger et N'Djamena visent en priorité à briser l'enclavement du territoire tchadien en l'intégrant aux futurs réseaux de transport terrestre via le Niger. Dans le domaine de l'énergie, les efforts se concentrent sur le transfert de compétences et de technologies, notamment pour le déploiement de solutions solaires et la gestion des réseaux interconnectés.
Ce partenariat est complété par un volet sécuritaire et sanitaire historique, englobant la formation militaire, le contrôle coordonné des frontières et l'acheminement d'aides médicales algériennes.
Enfin, bien que non frontalier, le Burkina Faso s'impose désormais comme un partenaire de premier plan dans cette reconfiguration des alliances régionales. La coopération entre Alger et Ouagadougou a franchi un cap majeur avec la signature de protocoles d'accords multisectoriels. L'Algérie y apporte son expertise industrielle pour accompagner la transition énergétique burkinabè, à travers l'installation de centrales électriques et de solutions solaires hors-réseau.
Au-delà de l'énergie, ce partenariat s'étend aux secteurs stratégiques des mines — notamment via la cartographie géologique — et de l'industrie, tout en jetant les bases d'une intensification des flux commerciaux dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF).
Le Mali: le retour indispensable au cœur de l'architecture sahélienne
C’est le maillon sine qua non de toute équation de stabilité au Sahel. Si l'Algérie densifie ses liens avec le Niger, le Tchad et le Burkina Faso, le dialogue avec Bamako demeure la priorité absolue de la diplomatie algérienne.
Après une période de fortes frictions et de glaciation diplomatique, la nécessité d'un réengagement pragmatique s'impose aux deux capitales. L'Algérie, forte de son rôle historique de médiateur, sait qu'aucune architecture de sécurité ou de développement transfrontalier ne peut s'envisager en contournant le Mali.
Ce retour progressif à des canaux de discussion plus sereins s'articule autour de priorités vitales partagées pour les deux pays. Il s’agit d’abord de la sécurité transfrontalière et de la lutte antiterroriste. La gestion de la frontière commune reste un impératif absolu.
Alger et Bamako réactivent leurs canaux de coordination militaire pour sécuriser les confins sahariens et endiguer les flux asymétriques. Ensuite, et à l'instar de ce qui est entrepris avec le reste du bloc sahélien, l'Algérie tend la main sur le plan des infrastructures.
Le raccordement énergétique, l'approvisionnement en carburant et l'aide au développement des régions du Nord-Mali (Kidal, Gao, Tombouctou) redeviennent des leviers d'apaisement et de reconnexion. Enfin, sans s'immiscer dans les choix souverains de la transition malienne, Alger adapte sa posture pour offrir un espace de dialogue réaliste, axé sur la stabilité institutionnelle et la paix civile.
En normalisant et en revitalisant l'axe Alger-Bamako, l'Algérie parachève la cohérence de sa stratégie sahélienne. Elle démontre qu'elle ne cherche pas à diviser, mais à fédérer les États du Sahel autour d'un destin économique et sécuritaire commun, dont elle entend être la clé de voûte.
Reprendre la main et neutraliser les ingérences extérieures
Derrière cette diplomatie des réseaux électriques et des infrastructures se cache un objectif géopolitique limpide : l'Algérie entend réaffirmer sa primauté stratégique sur le Sahel et fermer la porte aux influences extra-régionales déstabilisatrices. Pour Alger, la sécurité et le développement de la région doivent rester une affaire strictement africaine et inter-sahélienne.
En occupant pleinement le terrain économique et sécuritaire, sa diplomatie coupe l'herbe sous le pied des puissances lointaines, tout en bousculant l'activisme malsain comme le Maroc et les Émirats arabes unis.
Face aux pétrodollars et aux initiatives maritimes artificielles qui sapent régulièrement les efforts de médiation endogènes, Alger refuse de voir la bande sahélo-saharienne transformée en un terrain de jeu géopolitique par procuration.
En opposant une logique de co-développement structurel et souverain aux agendas de prédation ou de satellisation étrangère, l'Algérie remet les pendules à l'heure : le Sahel n'est pas une zone d'influence à vendre aux plus offrants, mais un espace vital où elle entend exercer son leadership naturel, dicter le tempo sécuritaire et expulser les acteurs fauteurs de troubles.