Mohand Biri

« En attendant que ce qui est juste soit, de ce fait même, fort ; en attendant le triomphe ultime de la vertu, évertuons-nous à rendre fort ce que nous croyons être juste, de crainte que ne nous soit imposé comme juste ce qui n’est que fort. » 

Général T. H. Van Loocke

Le Conseil de sécurité doit décider avant le 31 octobre du sort de la MINURSO. Un projet américain, daté du 20 octobre et distribué aux membres le 22 selon le Front Polisario, propose de la renommer Mission des Nations unies pour le Sahara occidental, de mettre fin à son mandat de maintien de la paix le 30 avril 2027 et d’en faire une mission politique spéciale. Ce texte, encore informel, n’a pas été vérifié de manière indépendante et peut toujours être amendé.

Une semaine plus tôt, le 15 octobre, la Quatrième Commission de l’Assemblée générale avait adopté sa résolution annuelle sur le Sahara occidental par 152 voix pour, 2 contre (les États-Unis et Israël) et 7 abstentions, dont celles de la France et du Royaume-Uni. Le Maroc, qui proclame la « marocanité » du Sahara, avait voté pour un texte de décolonisation ; Israël et les États-Unis, ces derniers tenant la plume de la résolution 2797 du Conseil de sécurité, avaient voté contre. Des observateurs ont jugé ces votes paradoxaux. Comment dès lors expliquer ces votes, et que dit de leur logique le projet américain de réforme de la MINURSO ? Notre réponse est que ces votes et ce projet de réforme sont les deux volets d’une même stratégie : faire du Sahara occidental une pièce d’un ensemble plus vaste, dont l’enjeu est la mise au pas, puis à terme l’élimination, par les États-Unis et leurs alliés, de l’institution de l’ONU qui incarne, en droit international, la décolonisation, consacrant ainsi le nouveau cours planétaire de la domination néocoloniale. C’est ce que nous voulons démontrer ici. Cette démonstration se déploiera en quatre moments étroitement liés et aura pour objet successivement : le projet de réforme et la réaction du Polisario ; le scrutin du 15 octobre, l’ambiguïté de l’Espagne et l’alliance militaire américano-marocaine ; la Quatrième Commission dans le viseur de Washington ; enfin, le compromis attendu le 31 octobre et la réponse que lui opposent le droit et la mémoire des peuples.

Une mission sans référendum

Le projet américain, selon les comptes rendus qui en ont été faits, présente l’autonomie sous souveraineté marocaine comme la seule solution viable au différend. Il salue l’action de l’Envoyé personnel Staffan de Mistura et celle des États-Unis, qui ont facilité trois cycles de pourparlers directs à Washington et à Madrid, reconnaît le rôle du président Trump et note que de plus en plus d’États reconnaissent la souveraineté marocaine. Il prévoit de réduire les effectifs de la mission d’au moins la moitié avant le 31 janvier 2027, de fermer ou regrouper des sites, de confier au Secrétaire général des propositions sur son futur mandat avant le 15 décembre, et d’inviter l’Envoyé personnel à consulter un large éventail de voix sahraouies, y compris extérieures aux parties à la négociation.

L’analyste Riccardo Fabiani, de l’International Crisis Group, est catégorique : « C’est une résolution très agressive dans son soutien au Maroc », a-t-il déclaré. La MINURSO « ne serait plus une mission de maintien de la paix pour organiser un référendum », mais un appui à la médiation fondée sur le plan marocain ; le projet, a-t-il ajouté, « ferme la porte à tout autre type de solution ». Il faut rappeler que la MINURSO, créée par la résolution 690 (1991) pour organiser un référendum, n’en a jamais organisé.

Le glissement est net par rapport à la résolution 2797, adoptée le 31 octobre 2025. Celle-ci jugeait qu’une autonomie « sous souveraineté marocaine » pourrait être « une solution des plus réalisables » ; le projet en fait la seule solution viable. Elle appelait à une solution « mutuellement acceptable » qui « assure l’autodétermination du peuple du Sahara occidental » ; le projet n’a pour cadre que l’un des deux plans, celui exclusivement du Maroc. Le Secrétariat, lui, ne suit pas : son rapport du 1er octobre rappelle que toute proposition issue des négociations devra être soumise aux Sahraouis, libres de l’accepter ou de la rejeter. En faisant de la proposition marocaine l’unique base de négociation, le projet écarte celles du Front Polisario, que les encadrés ci-dessous résument. La première, du 10 avril 2007, a été transmise au Conseil par une lettre du 16 avril (S/2007/210) ; la seconde, élargie, date du 20 octobre 2025 et a été distribuée comme document du Conseil le lendemain (S/2025/664). Le Conseil avait pris acte de la première dans sa résolution 1754 (2007), et la résolution 2756 (2024) mentionnait encore les deux plans ; la 2797 n’en cite plus qu’un, et, selon le Rapport du Conseil de sécurité, l’Algérie avait demandé en vain que la proposition élargie soit mentionnée. L’Assemblée avait pourtant désigné le Front comme « représentant du peuple du Sahara occidental », appelé à participer pleinement à toute recherche d’une solution (résolution 34/37, 1979), et l’avait invité à négocier directement avec le Maroc (résolution 35/19, 1980).

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Le Front Polisario a réagi dans les heures qui ont suivi la distribution du projet. Son représentant à l’ONU, Mohammed Sidi Omar, l’a jugé « dangereux sur le plan des lois internationales » et y a vu une violation grave du statut international du Sahara occidental, avertissant qu’une telle approche pourrait nuire à la confiance entre les parties. Dans une lettre à la présidence du Conseil, le Front parle d’une « dangereuse rupture sans précédent » et menace de se retirer du processus si le texte était adopté en l’état. Son représentant en France, Mohamed Ali Zerouali, rappelle que le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination est inaliénable et que les modalités de la MINURSO avaient été acceptées par les deux parties lors de sa création en 1991.

Rabat y voit l’aboutissement d’une évolution. Devant la Quatrième Commission le 13 octobre, l’ambassadeur Omar Hilale a décrit la résolution 2797 comme « un tournant irréversible » et soutenu que le Conseil avait enterré l’idée d’un référendum il y a un quart de siècle. L’argument a de la force : la MINURSO n’a jamais organisé de référendum. Mais l’échec d’un instrument n’abolit jamais le principe qu’il sert, soit la consultation libre du peuple, que la résolution 1514 (XV) de 1960 exige « conformément à leur volonté et à leurs vœux librement exprimés » et que la Cour internationale de Justice a rappelée en 1975 (§ 55). Le scrutin du 15 octobre permet d’en juger.

Un scrutin et des paradoxes

Ce scrutin a rompu avec vingt ans de consensus. À la demande des États-Unis, qui ont exigé un vote enregistré sur les vingt-trois projets de la session, le texte a recueilli, comme déjà précisé, 152 voix pour, deux contre et sept abstentions. Il faut distinguer ce texte, qui prolonge les travaux du Comité des 24, de la résolution 2797 du Conseil. Le Maroc n’a aucun territoire inscrit officiellement sur la liste de l’ONU et ne risque donc pas de voir la doctrine onusienne se retourner contre lui. Il administre de fait la plus grande partie du Sahara occidental, sans la qualité de droit ou juridique de puissance administrante, que l’Assemblée lui refuse en parlant d’occupation (résolution 34/37). Voter dans le cadre de la décolonisation, c’est tenter de convertir un fait en droit, dans l’espace même, la Quatrième Commission, où ce titre juridique se dispute.

L’Algérie, membre non permanent du Conseil en 2024 et 2025, n’avait pas pris part au vote de la 2797, alors que son statut le lui permettait. Son ambassadeur, Amar Bendjama, avait marqué sa distance avec « un texte qui ne reflète pas fidèlement » la doctrine onusienne de décolonisation, qui « ignore les propositions du Front Polisario », et rappelé que l’Algérie, « pays voisin des protagonistes », avait toujours plaidé pour un processus engageant explicitement les deux parties en conflit, le Maroc et le Front (S/PV.10030). La question des parties reste pour le moins ambiguë : la résolution consulte quatre acteurs sans dire lesquels sont parties au conflit ; Rabat y lit quatre parties à la table, Alger et le Polisario deux, les voisins étant appelés à aider. L’ambiguïté de l’Espagne ajoute à la complexité de ce scrutin. Puissance administrante de droit, comme l’a établi Hans Corell en 2002 (S/2002/161) et l’a jugé l’Audiencia Nacional en 2014 (décision 40/2014), elle refuse d’en assumer le statut, au motif, juridique en apparence, qu’elle a notifié son retrait dès 1976. Ce motif est moins désintéressé qu’il n’y paraît : le statut engagerait Madrid envers le peuple sahraoui et la contraindrait à choisir entre le droit et Rabat, dont dépendent notamment la maîtrise des flux migratoires et la sécurité de Ceuta et Melilla. Elle garde pourtant des attaches. Depuis 1976, elle gère, par Enaire, la navigation aérienne au-dessus du Sahara occidental, dans la région d’information de vol des Canaries, mais Rabat voudrait, selon la presse espagnole, récupérer ce contrôle, ce que refuse le Parlement des Canaries. Madrid siège au Groupe des amis du Sahara occidental et a accueilli l’un des cycles de pourparlers ; cependant, elle a soutenu, en mars 2022, que le plan marocain était la base « la plus sérieuse, réaliste et crédible ».

En outre, le 10 septembre, le Congrès des députés a adopté, par 168 voix contre 31 et 145 abstentions, une loi ouvrant la nationalité espagnole aux Sahraouis nés avant le 29 septembre 1977 ; la dissolution des Cortes l’a fait tomber un mois plus tard. Madrid propose donc, puis laisse s’évanouir, ce qui aurait donné aux Sahraouis qui l’auraient demandée la citoyenneté de l’Union européenne et la protection consulaire qui l’accompagne, et ouvert des voies de recours pour faire valoir leurs droits spoliés du fait de l’occupation, notamment sur les terres et les ressources du territoire, phosphates, pêche, hydrocarbures potentiels. Lors du scrutin du 15 octobre, l’Espagne ne figure ni parmi les opposants ni parmi les abstentionnistes, et son vote nominal n’est pas rapporté : elle compte soit parmi les 152 États favorables, soit parmi les 32 qui n’ont pas pris part au vote. On peut lire dans cette ambiguïté un intérêt stratégique : rester incontournable dans tous les scénarios sans jamais s’exposer, attitude qui n’est pas dénuée d’arrière-pensées stratégiques.

Le facteur le plus lourd est, dans ce domaine, l’engagement stratégique américain au côté de Rabat, que la coopération avec Israël est venue développer, sachant que les liens maroco-israéliens remontent à la fin des années cinquante. Allié majeur non membre de l’OTAN depuis 2004 et lié aux États-Unis par un accord de libre-échange, le Maroc a signé à Rabat, le 2 octobre 2020, une feuille de route de coopération militaire pour 2020-2030, dix semaines avant la reconnaissance américaine de sa souveraineté sur le Sahara occidental, le 10 décembre, et la normalisation avec Israël. Le 16 avril 2026, au Pentagone, Elbridge Colby et Abdellatif Loudiyi ont signé sa suite, pour 2026-2036. Selon plusieurs analystes, celle-ci marque un saut qualitatif : une intégration opérationnelle plus poussée, fondée sur l’interopérabilité, le partage de données en temps réel et la planification conjointe. En février, à Agadir, les armées marocaine et américaine avaient testé la Liaison 16, système de transmission de données tactiques réservé jusque-là aux membres de l’OTAN.

En bref, d’après l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI 2021-2025), les États-Unis fournissent 60 % des armes importées par le Maroc, Israël 24 % et la France 10 %. Un partenaire ainsi intégré a toutes les raisons de vouloir que le statut du Sahara occidental ne soit pas remis en cause par un référendum.

La Quatrième Commission dans le viseur de Washington

Le Sahara occidental n’est qu’une partie d’un tout. Sur les dix-sept « territoires non autonomes » inscrits à l’ONU, les États-Unis en administrent trois, le Royaume-Uni dix et la France deux ; la Nouvelle-Zélande en gère un, Tokelau, et le dix-septième est le Sahara occidental. À ces « dépendances » s’ajoutent les territoires occupés par Israël, dont le Conseil de sécurité exige l’évacuation. Le tableau ci-dessous rapproche chacune de ces situations du vote du 15 octobre.

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Ce rapprochement montre pourquoi la doctrine de la Quatrième Commission dérange. Elle repose sur trois textes : l’article 73 de la Charte, qui fait des intérêts des habitants une « mission sacrée » ; la résolution 1514 (XV), qui exige le transfert des pouvoirs « conformément à leur volonté » ; la résolution 1541 (XV), qui subordonne toute intégration à un choix libre et informé. Appliqués au Sahara occidental, ces principes disent qu’une souveraineté ne se reconnaît pas sans le peuple ; appliqués à Gibraltar, aux Falkland, à Guam ou à la Polynésie, qu’un statut relève d’abord des habitants ; appliqués aux territoires occupés, qu’aucune possession ne vaut titre. Selon de nombreux médias occidentaux, Washington a jugé ces résolutions « anachroniques » et demandé la fin du mandat du Comité des 24, Paris a contesté le rôle de l’ONU en Polynésie, et l’ambassadrice britannique a défendu Gibraltar et les Falkland trois jours avant le vote. Le premier objectif est donc commun et immédiat : soustraire ces occupations et autres « dépendances » à une doctrine qui les met en cause directement.

Un second objectif se dessine en perspective, à l’échelle du continent américain. La stratégie de sécurité nationale de l’administration Trump, publiée à la fin de 2025, proclame un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe : empêcher des puissances extérieures, comprendre Moscou et Pékin, de positionner des forces ou de contrôler des actifs stratégiques dans l’hémisphère occidental. Le 3 janvier 2026, une opération militaire américaine a abouti à l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro et de son épouse ; le Secrétaire général de l’ONU y a vu un « précédent dangereux », et plusieurs États, ainsi que la Commission internationale de juristes, une violation flagrante de la Charte. Donald Trump revendique le Groenland et le canal de Panama, présente le Canada comme un cinquante et unième État et menace le Mexique. Or le consentement des peuples est l’obstacle naturel à de telles ambitions. Le rapport de Washington aux Nations unies va dans le même sens. Le 8 janvier 2026, le Secrétaire général a expressed ses regrets après la décision américaine de se retirer d’un certain nombre d’entités de l’ONU. Un câble diplomatique de 2008, publié par WikiLeaks, demandait déjà que le Conseil de sécurité, où les États-Unis détiennent un droit de veto, et non l’Assemblée, où ils n’en ont pas, reste le lieu du dossier sahraoui. La demande de scrutin nominal du 15 octobre, la fin du mandat du Comité des 24 réclamée, la réforme qui retire le référendum du nom de la MINURSO procèdent d’une même logique : déplacer la décision vers l’instance que l’on maîtrise et vider l’autre de sa substance. Aucun document public n’annonce, évidemment, la suppression de la Quatrième Commission, mais tous ces actes s’expliquent et, pris ensemble, ils indiquent une stratégie claire et précise dont a donné quelques indications. Cette stratégie s’appuie sur des États relais, dont Israël est le principal, et les Émirats, l’un des relais d'influence qu’il ne faut pas sous-estimer.

Le compromis attendu

À la lumière de ces données, quel pourrait être le contenu du prochain mandat de la MINURSO ? L’hypothèse la plus probable est une prolongation du mandat de cette institution de l’ONU, avec, cette fois, un maintien, strictement symbolique, de la référence au référendum, et un renforcement appuyé du volet de « facilitation politique » lié au plan d’autonomie, déjà explicite dans la résolution 2797. Trois éléments fondent cette hypothèse. Le premier est le précédent de l’an dernier : la première version américaine, distribuée le 22 octobre, proposait un renouvellement plus court ; après trois versions et un cycle de négociations, le texte adopté le 31 octobre prolongeait la mission d’un an, conformément à la demande de plusieurs membres et à la recommandation du Secrétaire général (Rapport du Conseil de sécurité). Le calendrier de cette année est identique : un projet distribué le 22 octobre, un vote le 31.

Le deuxième est la composition du Conseil. Le Rapport du Conseil de sécurité relève que le Danemark voit dans le plan marocain « une bonne base pour une solution convenue entre toutes les parties », que Bahreïn, la République démocratique du Congo et le Liberia soutiennent la souveraineté marocaine et ont ouvert des consulats dans le territoire, et que l’une des options, parmi d’autres, est un simple renouvellement d’un an. Un texte exige neuf voix et aucun droit de veto : Washington les réunira sans peine pour une prorogation, plus difficilement pour la fin du mandat de maintien de la paix, que la Russie et la Chine pourraient refuser d’avaliser. La Russie avait dénoncé en 2025 un processus opaque et précipité, tout en soulignant l’importance d’un renouvellement d’un an et d’une solution acceptable pour les parties (ministère russe des Affaires étrangères, 2 novembre 2025). L’Algérie, qui défendait la partie sahraouie au Conseil, n’y siège plus depuis le 31 décembre 2025, ce qui affaiblit d’autant le poids de la proposition du Polisario dans la négociation.

Le troisième est la logique même de la négociation. Un texte de départ qui retire le référendum du nom de la mission, réduit de moitié ses effectifs et fait du plan marocain l’unique base est conçu pour être ramené vers un point d’équilibre entre Washington et Moscou, où se mêlent d’autres dossiers, notamment bilatéraux, quasiment tous en lien avec les intérêts stratégiques du trio Washington / Moscou / Pékin et très secondairement européens. Le résultat des tractations est plutôt prévisible : le nom de la MINURSO, qui contient le mot « référendum », serait conservé ; le mandat prolongé d’un an ; la réduction des effectifs atténuée ou différée ; le volet politique renforcé, avec une formule moins catégorique que « seule solution viable ». La mouture finale sera présentée comme un compromis politique. Ce compromis consacrerait le statu quo : il préserverait probablement la forme du principe mais favoriserait certainement le fond du plan d’autonomie, en reportant la question de douze mois. L’autodétermination serait déclarée sans portée effective, et le peuple sahraoui, seul détenteur, pourtant, du droit à l’autodétermination, ne serait pas consulté. C’est ce que nous appelons le statu quo programmé. Et ce statu quo programmé n’est pas détaché, comme nous le précisions, de la nouvelle stratégie globale de l’Empire.

Réformes et nouvelles dominations

Si la stratégie néo-expansionniste de l’Empire est globale, celle des peuples dominés ne peut l’être moins : isolés, ils risquent fort d’échouer. Pour triompher, ces stratégies devraient revêtir trois dimensions : politique, juridique et épistémologique, dont la première est la plus urgente. Elle suppose de soutenir et de réformer les institutions qui défendent le droit des peuples, la Quatrième Commission comme les autres, afin de les démocratiser et de les mettre en phase avec les exigences de notre époque. La question du Sahara occidental montre où le bât blesse : un seul membre du Conseil, le rédacteur principal du texte, en l’occurrence les États-Unis, rédige les textes ; la partie concernée n’est pas entendue dans les mêmes conditions que les États ; l’Assemblée, où chaque État compte pour une voix, est tenue à l’écart dès qu’elle paraît libre. Réformer, c’est donc rendre égalitaire et transparente la rédaction des résolutions, ouvrir au représentant du peuple concerné l’accès effectif au Conseil, et rappeler que la Charte et la résolution 1514 s’imposent au Conseil lui-même ainsi qu’à chacun de ses membres, notamment ceux jouissant du statut privilégié, de plus en plus anachronique et injustifié, de membre permanent.

La domination, en outre, a changé de forme : elle passe par la captation des ressources stratégiques, y compris culturelles et notamment archéologiques, les coercitions économiques et financières, les agressions numériques et les guerres cognitives qui les accompagnent, la mise sous tutelle étrangère des politiques publiques, y compris dans les pays les plus développés du Nord. Les dominations prennent la forme de marchandisation, doublée, de ce qui est son corollaire, la précarisation sociale y compris extrême. La situation des réfugiés sahraouis en offre une illustration tragique. Près de 173 600 personnes vivent depuis bientôt cinquante ans dans les camps de Tindouf (ACAPS) ; le plan de réponse de 2025, de 103,9 millions de dollars, n’était financé qu’à 34 % en juin 2025, et celui de 2026-2027, de 179 millions, n’avait reçu que 15 millions fin juin 2026. Aucune source n’établit, évidemment, une intention malveillante ; on peut cependant y lire une pression sur la volonté du peuple sahraoui, sur son représentant, le Front Polisario, et sur l’Algérie qui l’accueille et le soutient. En imposant des conditions de vie insupportables, on pousse les populations réfugiées à la radicalisation, avec tout ce que cette expression peut signifier ou impliquer, y compris pour le pays d’accueil, l’Algérie, ou alors on les contraint — est-ce le but poursuivi ? — à regagner le Sahara occidental aux conditions du plan d’autonomie.

La dimension juridique consiste à faire jouer le droit existant contre les faits accomplis. Par ses arrêts du 4 octobre 2024, la Cour de justice de l’Union européenne a jugé que les accords commerciaux entre l’Union et le Maroc ne pouvaient s’appliquer au Sahara occidental sans le consentement du peuple concerné : la ressource ne se capte pas sans le peuple. La Cour internationale de Justice a posé, dans l’affaire des Chagos (2019), que le respect du droit à l’autodétermination oblige tous les États, qui doivent coopérer à l’achèvement de la décolonisation. Il reste à étendre ces principes aux contrats d’exploitation des phosphates, de la pêche et des énergies, et à rappeler, avec la résolution 1541 (XV), que l’indépendance, la libre association et l’intégration ne sont légitimes que si elles résultent d’un choix libre et informé. Enfin et surtout, la RASD, ne l’oublions pas, est l’un des États fondateurs de l’Union africaine et, à ce titre, elle bénéficie d’un atout politico-juridique international non négligeable. La dimension épistémologique est liée aux deux autres : elle interroge à nouveaux frais les concepts qui font l’intitulé même du vocable juridique de « territoires non autonomes », la territorialité et l’autonomie, ainsi que ceux qui leur donnent effectivité, la souveraineté, l’indépendance nationale et l’autodétermination. L’autonomie, formée de deux mots grecs, autos et nomos, signifie se donner à soi-même sa loi ; elle est donc l’exact opposé d’un statut imposé de force à un peuple, et suppose une consultation libre, par un vote dont la régularité et la transparence sont reconnues. La territorialité, de son côté, ne se réduit plus à un sol : elle s’étend aux fonds marins et à l’espace, y compris au-delà de l’atmosphère, aux ressources, particulièrement symboliques, dont le patrimoine, aux données personnelles, aux flux financiers et aux chaînes d’approvisionnement par lesquels s’exerce aujourd’hui la dépendance. Des concepts forgés, il y a plusieurs siècles, pour la conquête territoriale ne protègent plus contre de nouvelles formes de domination.

Ces axes peuvent constituer les lignes de force d’un nouveau Bandung qui ne concernerait plus, comme au siècle dernier, les seuls peuples du Sud, ni même ceux que l’on dit aujourd’hui du « Sud global », mais tous ceux, bien plus nombreux, que menacent les logiques néo-expansionnistes et prédatrices de l’Empire. La lutte du peuple sahraoui aura toute sa place et surtout son efficience dans ce nouveau Bandung.

La matrice de la libération

Ce combat a une mémoire, que la révolution algérienne incarne, et c’est l’une des raisons fondamentales de l’hostilité qui vise toujours l’Algérie. En 1830, la monarchie de Charles X, minée par une crise intérieure, en compétition avec le Royaume-Uni et traumatisée par l’échec de son aventure en Russie (1815), cherche dans la conquête de l’Algérie un regain de puissance et de prestige, démarche dans laquelle l’Amérique de Trump pourrait se reconnaître ; la guerre durera un siècle et demi. En 1919, l’émir Khaled adresse au président Wilson, à Paris, une requête fondée sur le principe d’autodétermination que Wilson avait proclamé l’année précédente, en affirmant que les peuples ne peuvent désormais être dominés et gouvernés que de leur propre consentement (message au Congrès du 11 février 1918). Le 1er novembre 1954, le Front de libération nationale entame une lutte qu’il internationalise aussitôt, face à une doctrine française qui répétait que « l’Algérie, c’est la France ».

La question algérienne n’a pas été traitée par la Quatrième Commission : la France refusait d’y voir un territoire non autonome. Le groupe afro-asiatique issu de Bandung l’a fait inscrire à l’ordre du jour de l'Assemblée le 30 septembre 1955, ce qui a valu à la délégation française la politique de la « chaise vide ». Après les manifestations massives du 11 décembre 1960 en Algérie, et celles d’octobre 1961 à Paris, l’Assemblée a adopté la résolution 1514 (XV) le 14 décembre, puis la 1573 (XV) le 19 décembre, par 63 voix contre 8 et 27 abstentions, reconnaissant « le droit du peuple algérien à la libre détermination et à l’indépendance ». L’année suivante naissait le Comité des 24. La libération s’est achevée par une négociation entre deux sujets de droit, les accords d’Évian du 18 mars 1962, puis par un référendum, le 1er juillet, où près de 99,7 % des votants ont choisi l’indépendance ; la France dut renoncer à détacher le Sahara algérien face à l’intransigeance patriotique de la délégation du FLN dirigée par Krim Belkacem.

À l’heure où nous rédigeons ce texte, on annonce une défaite cuisante de Trump et de ses alliés aux élections de mi-mandat. Plus significative, la réélection de Lula au Brésil. Et plus significative encore, la rencontre, ce lundi à Téhéran, des États membres du Pacte de la Mecque, laquelle constitue en soi un événement géopolitique déjà marquant (lire nos articles : Le Pacte de la Mecque et Arabie saoudite/Houthis : à qui profite la guerre ?). Mis en lien, ces événements internationaux sont, compte tenu des ambitions affichées de l’Empire, annonciateurs de ce que le grand Anouar Abdel-Malek appelait, dans La dialectique sociale, le « monde polycentrique », ouvert à toutes les possibilités de libération. Celle du peuple combattant du Sahara occidental ne peut faire exception.