Par Hanane Ben
Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a pris tout le monde de court en annonçant la dissolution du Parlement et la convocation d'élections législatives anticipées pour le 29 novembre 2026. Cette décision radicale survient après le rejet brutal par le Congrès de décrets-lois majeurs sur le logement, provoqué par le vote contre des indépendantistes catalans de Junts per Catalunya. Face à la rupture irrémédiable de sa majorité relative, à la paralysie de son action gouvernementale et aux vives tensions sociales liées à la crise de l'immobilier, Sánchez a préféré remettre immédiatement son mandat en jeu plutôt que de s'enliser jusqu'au terme de la législature.
Ce séisme politique à Madrid jette un éclairage tout particulier sur l'actualité diplomatique récente. Une visite présidentielle annulée ou reportée ? Pour l’instant, seul le journal espagnol The Objective détient la primeur de l’information. Selon sa version, la venue du président algérien Abdelmadjid Tebboune en Espagne ne serait plus à l’ordre du jour, avançant l'hypothèse d'un report lié à la toute prochaine visite du roi d'Espagne et de son épouse aux enclaves de Ceuta et Melilla. Le problème ? Absolument aucun autre média de référence n’a relayé cette annonce, et du côté d’Alger comme de Madrid, c’est le silence radio complet. S’agit-il d’un véritable couac diplomatique tenu secret, d’une simple spéculation journalistique ou d’une pure fake news envoyée pour tester les réactions ?
Ce qui est certain, en revanche, c’est la vitesse à laquelle cette thèse s'est propagée. Sans attendre la moindre confirmation officielle, la sphère numérique et médiatique marocaine s’est empressée de saisir l’information au vol pour l’amplifier. Une réactivité qui traduit une nervosité évidente.
Dans un contexte de rééquilibrage diplomatique ultra-sensible de Madrid entre Alger et Rabat, la moindre spéculation devient immédiatement une arme de communication. Qu’elle repose sur du solide ou qu'elle soit inventée de toutes pièces, la rumeur est déjà instrumentalisée. Pour le Makhzen, tout signe de réchauffement entre l'Espagne et l’Algérie ressemble à une menace, et la perspective de cette rencontre officielle devient un sujet de tension. La rumeur a donc été immédiatement transformée en victoire politique par procuration.
La réalité est pourtant bien plus pragmatique que ces manœuvres d'intoxication et ce récit spéculatif. Penser que la venue d'Abdelmadjid Tebboune bloquerait sur un prétendu déplacement royal relève davantage du roman d'espionnage que des réalités de la diplomatie active. En vérité, le véritable frein à ce sommet bilatéral n'est pas à chercher dans les récits de presse ou la surenchère médiatique, mais directement dans le calendrier électoral imposé par Pedro Sánchez.
Dans un paysage politique espagnol désormais en pleine ébullition à l'approche du scrutin du 29 novembre 2026, la tenue d'une visite présidentielle d'une telle envergure devenait de toute façon institutionnellement et politiquement intenable. Un gouvernement affaibli, contraint d'expédier les affaires courantes et remettant sa survie politique entre les mains des électeurs, ne peut engager l'État sur des accords stratégiques majeurs à quelques semaines d'un scrutin aux résultats incertains.
De plus, la coutume diplomatique veut que les visites d'État de ce niveau soient gelées durant les campagnes électorales pour éviter tout risque d'instrumentalisation locale. Plutôt qu'un prétendu couac diplomatique exploité par Rabat, le probable report de cette visite sera simplement dicté par le bon sens et la réalité des urnes à Madrid.
Si ce report venait à se confirmer, il ne s'agirait en rien d'un recul subit, mais bien plus vraisemblablement d'une posture de responsabilité diplomatique dictée par le pragmatisme. En diplomatie, sceller la refondation d'un partenariat stratégique — qu'il s'agisse de contrats énergétiques, de partenariats économiques ou de coopération sécuritaire — exige en effet un interlocuteur solide et pérenne.
Signer des accords majeurs avec un gouvernement contraint d'expédier les affaires courantes à quelques semaines de remettre sa survie politique en jeu n'aurait techniquement et politiquement aucun sens. Dans cette perspective, Alger privilégierait la prudence, tout en se réservant la possibilité de traiter directement avec le pouvoir légitime qui sortira des urnes le 29 novembre.
Ce que la propagande de Rabat tenterait de présenter comme une crise diplomatique ne serait ainsi que la traduction d'une orthodoxie institutionnelle, garantissant que le véritable rapprochement entre l'Algérie et l'Espagne se construise sur des bases durables et inattaquables.
Au-delà de la seule contrainte du calendrier électoral, la précipitation avec laquelle la sphère médiatique marocaine s’est emparée de cette rumeur met en lumière une réalité politique espagnole bien connue. C’est un secret de Polichinelle : le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) a historiquement fait le choix de pencher vers Rabat au détriment d'un partenariat équilibré avec Alger. Du soutien assumé de José Luis Rodríguez Zapatero au "plan d'autonomie marocain" jusqu’au virage unilatéral opéré par Pedro Sanchez sur le Sahara Occidental, la ligne diplomatique des socialistes espagnols semble régulièrement sous l'emprise d'un lobbying marocain particulièrement incisif, largement relayé par certains médias ibériques acquis à la cause du Makhzen.
Cet alignement de l'exécutif espagnol suscite d'ailleurs de vives interrogations à Madrid sur les véritables leviers d'influence qu'exerce le régime marocain sur Pedro Sanchez. De la gestion des flux migratoires à Ceuta jusqu'aux zones d'ombre laissées par l'affaire de l'espionnage Pegasus — dont les téléphones du Premier ministre et de ses proches ont été les cibles —, la vulnérabilité de la Moncloa face à Rabat est régulièrement dénoncée par l'opposition espagnole.
En cherchant à transformer un simple report technique lié aux élections du 29 novembre 2026 en une prétendue annulation par peur de froisser le Maroc, la propagande du Makhzen ne fait que réciter ses classiques, exploitant une fois de plus la complaisance historique du PSOE pour tenter d'imposer son propre récit et masquer ce qui relèverait, en réalité, de raisons strictement électorales quant à un possible réagencement du calendrier diplomatique.