«L'émergence politique du monde non- occidental, amorcée à Bandung, n'est pas un simple rééquilibrage conjoncturel de la puissance » 

Anouar Abdel-Malek 

La dialectique sociale (1972) 

«Qui contrôle le passé contrôle l'avenir. Qui contrôle le présent contrôle le passé» 

George Orwell  1984 (1949) 

Par Mohand Biri

Lorsque Xi Jinping a foulé le tarmac de l'aéroport du Caire, le 1er septembre dernier, ce n'était pas seulement un chef d'État qui rendait visite à un autre. C'était, pour reprendre l'expression employée par plusieurs commentateurs égyptiens et chinois, la rencontre de deux des plus anciennes et des plus prestigieuses civilisations du monde. Cette visite s'est immédiatement traduite par des engagements concrets, dont la portée mérite d'être mesurée avant toute chose. 

Dans le prolongement de la zone économique du canal de Suez, les deux capitales ont signé l'accord lançant la troisième phase de la zone industrielle égypto- chinoise, destinée à attirer de nouveaux investissements dans le textile, l'électroménager et la modernisation logistique. Elles ont également avancé sur un accord de « récolte précoce » ouvrant la voie à un régime commercial préférentiel transitoire, et renforcé le règlement des échanges en monnaies locales, jusqu'à évoquer l'émission d'obligations panda destinées à réduire la dépendance égyptienne au dollar. 

S'y ajoutent des projets d'extension de parcs industriels de haute technologie à proximité de la nouvelle capitale administrative, des discussions sur le financement de parcs solaires, ainsi que plusieurs accords touristiques et culturels visant à accroître l'afflux de visiteurs chinois et à construire conjointement hôtels et complexes touristiques. Le secteur technologique n'a pas été en reste : le groupe chinois Huawei, qui exploite depuis 2024 la première région de cloud public d'Égypte et vient d'y nouer un partenariat avec le secteur financier local, a proposé de construire les centres de données d'intelligence artificielle du gouvernement égyptien — une offre technologique face à laquelle Washington s'est empressé de préparer une contre-proposition associant Nvidia, AMD et Microsoft. 

Ces annonces ont une portée stratégique réelle : elles enracinent un peu plus l'économie égyptienne dans une logique plus internationale, diversifient ses sources de financement hors du dollar, et consolident le corridor logistique du canal de Suez face aux tracés concurrents conçus pour le contourner.

Mais leurs limites le sont tout autant. Aucun de ces accords ne modifie, dans l'immédiat, ni le régime des accords de Camp David, ni le poids de la dette extérieure égyptienne, ni la dépendance du pays au gaz israélien — les entraves structurelles qui continuent de peser sur la souveraineté du Caire et que la suite de cette analyse tente d'expliquer.

Du côté chinois, ces engagements, aussi substantiels soient-ils, demeurent d'une ampleur modeste au regard de l'encerclement stratégique auquel Pékin fait face dans l'Indo- Pacifique et dans le Golfe, et ne sauraient à eux seuls inverser le rapport de force qu'organisent le Quad, le corridor Inde-Moyen-Orient-Europe et la toute nouvelle Pax Silica. C'est précisément dans cet écart entre l'ampleur des ambitions affichées et les limites des instruments immédiatement mobilisés que réside l'enjeu véritable de ce rapprochement. 

Parmi les tracés concurrents conçus pour contourner l'Égypte figure, plus menaçant qu'aucun autre aux yeux du Caire, le projet israélien de canal dit « Ben Gourion », un chenal qui traverserait le Néguev pour relier directement la mer Rouge à la Méditerranée en s'affranchissant totalement du territoire égyptien.

Un tel projet ne menacerait pas seulement une manne financière considérable — le canal de Suez a rapporté à l'État égyptien un record de 9,4 milliards de dollars au cours du seul exercice 2022-2023, selon l'Autorité du canal de Suez —, il toucherait aussi à un symbole national de premier ordre : nationalisé par Nasser le 26 juillet 1956, geste fondateur de l'indépendance égyptienne moderne, le canal demeure, pour le peuple égyptien, une infrastructure dont la charge politique et symbolique ne le cède en rien à sa valeur commerciale. 

Cette rencontre entre deux civilisations pourrait-elle être, tout autant, l'amorce d'une dynamique de civilisation, en ce moment si crucial pour l'humanité où les périls se multiplient sur tous les continents ? S'agit-il d'une manière de relancer, sous une forme inédite, le projet porté à Bandung voici soixante-dix ans, ou bien, à l'inverse, d'un signe avant-coureur d'un crépuscule plus vaste de la civilisation, si la Chine et l'Égypte venaient à ne pas mesurer, l'une comme l'autre, la gravité réelle des menaces auxquelles elles sont déjà exposées ? C'est à cette question, et à elle seule, que ce texte tout entier voudrait apporter une réponse. 

La première visite d'un président chinois au Caire depuis dix ans ne se réduit donc pas à un échange protocolaire entre deux chancelleries. Elle survient alors que l'Égypte, comme une large part du monde arabo-musulman, cherche à desserrer une domination occidentale, notamment américaine, de plus en plus oppressante, particulièrement ces dernières années, et alors que la Chine affirme, avec une netteté inédite, ses ambitions de puissance mondiale face à une Amérique résolue à l'encercler.

Saisir la portée de cette rencontre suppose de l'inscrire dans trois mouvements distincts mais étroitement liés : les ambitions chinoises et les moyens, bien plus vastes qu'on ne le croit, dont Pékin dispose pour les réaliser malgré les menaces qui pèsent sur lui ; les entraves qui, depuis un demi-siècle, empêchent l'Égypte d'exercer une souveraineté pleine et entière, au point de menacer aujourd'hui jusqu'à sa pérennité en tant que nation ; et l'onde de choc que ce rapprochement pourrait propager à travers un monde arabo-musulman dont Le Caire demeure, pour le meilleur et pour le pire, l'un des piliers historiques essentiels. 

Les accords de Camp David avaient pourtant été conçus, du point de vue égyptien — celui des autorités de l'époque comme de celles qui leur ont succédé —, comme le moment où, la paix enfin établie avec Israël, l'Égypte pourrait se consacrer tout entière à son propre développement, les budgets jusque-là dévolus à l'effort de guerre se trouvant, ne serait-ce qu'en partie, réorientés vers la croissance économique et sociale, condition de toute sécurité durable.

Quelle tragique illusion ! Près d'un demi-siècle plus tard, force est de constater la troublante ressemblance de ces accords avec ceux d'Oslo, signés par Yasser Arafat à Washington en septembre 1993 : des accords qui, à l'évidence, n'ont apporté ni paix, ni sécurité, et moins encore indépendance ou souveraineté — comme en témoignent les trois autres boulets qui continuent d'entraver la marche de l'Égypte, à savoir un endettement extérieur de plus en plus hors de contrôle, une dépendance énergétique qui la lie directement à Israël, et une dépendance hydrique qui la place, cette fois, à la merci de l'Éthiopie.

À ces trois menaces majeures s'en ajoute une quatrième, plus insidieuse : la pression que les États-Unis et Israël exercent désormais sur le rapport de l'Égypte à son canal de Suez, nationalisé en 1956. Quelques précisions seront données plus loin sur ce que représente ce canal pour l'Égypte, sur les plans économique, social, politique et symbolique — en rappelant, notamment, que cette nationalisation fut, aux côtés du soutien égyptien à la révolution algérienne, l'une des causes directes de l'agression tripartite que menèrent, la même année, le Royaume-Uni, la France et Israël. 

Cette recomposition ne pourra cependant porter ses fruits qu'adossée à une architecture plus large, que ce texte se propose également d'établir : celle d'une unité arabe reposant sur trois piliers stratégiques — Le Caire, Riyad et Alger —, noyau d'un bloc géopolitique et civilisationnel en mesure de peser, de façon crédible et efficace, face aux plus grandes puissances. À défaut de cette architecture, la Oumma resterait l'objet, plutôt que le sujet, d'une négociation triangulaire qui se jouerait sans elle, entre Washington, Pékin et Moscou. 

Chine : ambitions, moyens et volonté 

Le déplacement de Xi Jinping ne se comprend pleinement qu'à la lumière des propos qu'il a tenus au palais présidentiel d'Al Ittihadiya. Devant Abdel Fattah al-Sissi, le président chinois a défendu le principe selon lequel « les peuples du Moyen-Orient sont maîtres de leurs propres affaires », invitant les États de la région à s'opposer aux ingérences extérieures et à approfondir leur dialogue sur la paix et la sécurité collective. Il est allé plus loin en affirmant que Pékin se tenait prêt à garantir, aux côtés des pays de la région, la sécurité des routes maritimes internationales, alors que le commerce mondial demeure durement affecté par la guerre américano-israélienne contre l'Iran, laquelle déstabilise le trafic par le détroit d'Ormuz.

Plusieurs agences occidentales ont relevé que Xi appelait explicitement les pays du Moyen-Orient à envisager une refonte de leur architecture sécuritaire, s'aventurant ainsi sur un terrain jusqu'alors réservé à Washington. Loin d'un exercice de style, cette sortie doit se lire comme une candidature déclarée de Pékin au rôle de garant sécuritaire alternatif, dans une région où l'aura américaine semble s'effriter à vue d'œil. 

Cette audace répond à une pression américaine tout aussi affirmée, dont l'Inde constitue le relais le plus constant. Depuis les affrontements frontaliers de Galwan en 2020, New Delhi a resserré sa coopération avec Washington au sein du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité — le Quad, qui réunit également le Japon et l'Australie —, multipliant les manœuvres navales dites « Malabar » et, plus récemment, une mission conjointe des garde côtes des quatre pays dans l'Indo- Pacifique. 

Le corridor Inde Moyen-Orient-Europe, annoncé en marge du G20 de New Delhi en septembre 2023 avec le soutien actif de Washington, participe de la même logique d'endiguement : reliant l'Inde à l'Europe via les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite, la Jordanie et Israël, il évite précisément l'Égypte et le canal de Suez, et ses promoteurs n'ont jamais fait mystère de sa vocation à concurrencer les nouvelles routes de la soie chinoises. 

L'objectif central de la guerre contre Gaza est, outre l'exploitation par Israël du gaz offshore, le désarmement de toute résistance — bien au-delà des seules dimensions militaires de celui-ci — des territoires palestiniens, le port de Haïfa étant conçu comme une étape du corridor Inde-Moyen-Orient-Europe. 

Cet encerclement ne se limite d'ailleurs pas à des alliances diplomatico-stratégiques : il s'incarne dans le contrôle physique aussi bien des pays riches en hydrocarbures — comme le Venezuela ou, ce qui est aujourd'hui visé et publiquement assumé, l'Iran — que des points de passage obligés du commerce mondial, notamment énergétique.

Le détroit d'Ormuz absorbe à lui seul 45 % du pétrole importé par la Chine, selon les calculs de Michel Fayad, professeur de géopolitique des hydrocarbures à l'Institut français du pétrole, tandis que le détroit de Malacca — que les stratèges chinois eux-mêmes ont surnommé la « malédiction de Malacca » — voit transiter 80 % du brut chinois importé par voie maritime. Ces deux goulets, 

demeurés sous la surveillance conjointe de la Cinquième flotte américaine basée à Bahreïn et des marines indienne, japonaise et australienne, alliées de Washington au sein du Quad, expliquent l'importance que la Chine accorde au port pakistanais de Gwadar, qu'elle a financé et construit pour se ménager un débouché terrestre alternatif via le corridor économique Chine Pakistan. 

À ce verrouillage maritime s'ajoute un rapport de force d'une tout autre nature, où Pékin, cette fois, tient le rôle dominant : celui des terres rares. La Chine assure 68 % de l'extraction mondiale de ces dix-sept métaux stratégiques, selon l'Institut d'études géologiques américain, mais elle concentre surtout plus de 90 % des capacités mondiales de raffinage et de séparation — un quasi-monopole, notent plusieurs analystes de la banque Ostrum, sur les segments les plus sensibles de la chaîne, dont dépendent aussi bien les aimants permanents des moteurs électriques que les radars, les missiles ou les avions de combat furtifs américains. Pékin a démontré, depuis 2023, sa capacité à transformer cet avantage en arme diplomatique en restreignant ses exportations de gallium, de germanium puis de dysprosium et de terbium vers les États-Unis : les livraisons de terres rares vers Washington ont chuté de 37 % dès avril 2025, et celles d'aimants de 58 %, selon les douanes chinoises citées par Bloomberg — de quoi contraindre l'administration américaine à négocier plutôt qu'à imposer. 

Cette maîtrise des goulets maritimes a trouvé, le 11 décembre 2025, un prolongement technologique avec le lancement, par le département d'État américain, de l'initiative Pax Silica — littéralement la « paix du silicium » —, présentée officiellement comme l'effort phare de Washington en matière d'intelligence artificielle et de sécurité des chaînes d'approvisionnement.

Se revendiquant explicitement de la filiation de la Pax Romana, de la Pax Britannica et de la Pax Americana, ce bloc réunit autour des États-Unis le Japon, la Corée du Sud, Singapour, l'Australie, le Royaume-Uni, Israël, les Émirats arabes unis, le Qatar, l'Inde et les Pays-Bas, dans le but assumé, selon les mots du sous secrétaire d'État Jacob Helberg, de garantir que les nations alignées contrôlent l'ensemble de la chaîne du silicium — des minéraux critiques jusqu'au déploiement de l'intelligence artificielle —, tout en excluant la Chine des technologies les plus avancées par des contrôles à l'exportation renforcés.

Combinée au verrouillage des détroits et à la dépendance occidentale aux terres rares chinoises, cette architecture dessine un rapport de forces à double sens, dont Pékin tire précisément la leçon en tissant, du Caire à Islamabad, un réseau de partenariats destiné à consolider sa propre position. 

Mais les moyens dont dispose la Chine pour contrer cet encerclement et affirmer sa puissance ne se limitent pas au registre économique et financier, aussi impressionnant soit-il — ils touchent tout autant au domaine militaire et technologique, avec des conséquences directes sur la marge de manœuvre égyptienne.

En avril 2025 déjà, l'armée de l'air chinoise avait déployé sur le sol égyptien, pour l'exercice inédit « Eagles of Civilization », des chasseurs J-10C, un avion radar KJ-500 et un ravitailleur Y-20U — première projection de cette envergure hors d'Asie.

Le Caire a depuis confirmé une commande de chasseurs J-10C, cependant que ses drones armés Wing Loong, en service depuis près d'une décennie, illustrent une coopération militaire déjà ancienne. Cette réputation s'est trouvée spectaculairement confirmée lors du bref mais intense affrontement aérien qui opposa l'Inde et le Pakistan du 6 au 10 mai 2025 : les J-10C de l'aviation pakistanaise — épaulés, il est vrai, par l'excellence de la formation de leurs pilotes — y abattirent plusieurs appareils indiens, dont au moins un Rafale français selon des sources militaires françaises et américaines, offrant à l'industrie aéronautique chinoise un rayonnement mondial inédit et provoquant un afflux de commandes, de l'Algérie à plusieurs autres pays du Sud désormais tentés par cette alternative deux fois moins coûteuse que ses rivales occidentales.

Sur le plan financier, Pékin a converti, dès 2023, une partie de sa créance sur l'Égypte en prêts à taux zéro fléchés vers le développement, et a encore élargi, en juin 2026, son accord d'échange de devises avec la Banque centrale égyptienne, tout en promouvant le règlement des échanges en monnaies locales via le système interbancaire transfrontalier chinois.

Sur le plan diplomatique, Pékin peut également se prévaloir d'un succès inédit pour une puissance non occidentale : c'est dans ses murs, le 10 mars 2023, que l'Arabie saoudite et l'Iran ont signé l'accord rétablissant leurs relations diplomatiques, rompues depuis 2016 — un accord que la guerre déclenchée dans le Golfe en 2026 n'est pas parvenue à rompre, consacrant la Chine comme une puissance de médiation internationale de tout premier plan.

 Enfin, s'agissant du différend hydrique qui oppose Le Caire à Addis-Abeba, la Chine, qui a financé une partie des équipements du barrage éthiopien de la Renaissance via un prêt d'un milliard de dollars de sa banque Export-Import, dispose sur ce dossier d'un levier que ni Washington ni aucune puissance occidentale ne détient à ce degré.

La Chine a donc, à sa disposition, des instruments militaires, financiers et diplomatiques bien réels pour desserrer, au moins partiellement, plusieurs des entraves qui pèsent sur la souveraineté égyptienne. La Chine a certainement les moyens mais a-t-elle toute la volonté ? Il est probablement prématuré de répondre à cette question tant la volonté chinoise dépend de celle de l'Égypte et d'autres acteurs géopolitiques, notamment arabo-musulmans. 

À cet encerclement géopolitique et à ces multiples pressions, la Chine ne peut cependant se permettre d'ajouter l'aveuglement sur ses propres fragilités. Sa croissance démographique s'est arrêtée, sa population reculant depuis 2022, quand celle de l'Inde continue de progresser et l'a d'ores et déjà dépassée ; sa croissance économique elle-même ralentit d'année en année, retombée à 4,8 % en 2025 et attendue à 4,4 % en 2026 selon l'OCDE, quand celle de l'Inde s'établit, sur la même période, à plus de 6,4 %. Ce double ralentissement, démographique et économique, aggrave un déséquilibre déjà préoccupant : la Chine ne dispose que d'environ 9 % des terres arables de la planète pour nourrir près d'un cinquième de sa population, et d'à peine 7 % des ressources mondiales en eau douce, dont l'essentiel se concentre dans un Sud largement irrigué quand le Nord du pays, y compris la capitale, s'enfonce dans une pénurie structurelle. Pékin le sait : sa puissance extérieure ne vaudra, à terme, que ce que vaudront ses propres équilibres intérieurs. 

Égypte : la souveraineté contrariée 

Si l'offre chinoise trouve un tel écho au Caire, c'est que l'Égypte demeure, depuis près d'un demi-siècle, prisonnière de quatre contraintes qui, ensemble, l'empêchent d'agir en toute liberté — au point, fait sans précédent dans sa longue histoire, de menacer jusqu'à sa survie en tant que nation. 

Le premier de ces boulets remonte au traité de paix signé à Washington le 26 mars 1979, à l'issue des accords de Camp David. Ce texte, en échange de la restitution du Sinaï, a divisé la péninsule en quatre zones à militarisation dégressive : l'Égypte n'est autorisée à déployer qu'une division mécanisée d'environ vingt-deux mille hommes dans la zone la plus proche du canal, quatre bataillons de garde-frontière dans la zone suivante, et se voit interdire toute présence militaire dans les deux zones jouxtant Israël, où seule une force internationale d'observateurs est admise.

Toute évolution de ce dispositif suppose l'assentiment conjoint d'Israël et des États-Unis, garants du traité. Près d'un demi-siècle après sa signature, cette architecture continue de placer une part de la souveraineté militaire égyptienne sous une forme de tutelle partagée. 

Le deuxième boulet est d'ordre financier. La dette extérieure de l'Égypte a atteint 164,8 milliards de dollars à la fin du mois de juin 2026, en hausse de 5,2 % sur un an — l'un des encours les plus lourds du continent africain en valeur absolue —, maintenant Le Caire sous la surveillance constante du Fonds monétaire international comme de ses créanciers du Golfe. 

Rapportée à la trajectoire démographique du pays, cette charge prend une tout autre gravité. Le service de la dette absorbe déjà plus de la moitié des dépenses budgétaires égyptiennes — 56 % selon le budget 2023-2024 —, cependant que près de la moitié des recettes de l'État proviennent elles-mêmes de nouveaux emprunts, configuration qu'un député du Parlement égyptien qualifiait publiquement de dette « étranglant les générations futures ».

Or ces générations futures seront considérablement plus nombreuses : la population résidente, évaluée à 108,6 millions d'habitants au début de 2026 contre 94,8 millions neuf ans plus tôt, doit selon l'agence nationale égyptienne de la statistique faire passer le pays du treizième au onzième rang mondial d'ici 2050 — un classement qui, selon les hypothèses démographiques retenues par les instituts égyptiens eux mêmes, correspond à une population comprise entre 160 et 190 millions d'habitants, soit près du double de sa population actuelle.

Un tel doublement, appliqué à une base d'endettement déjà proche des seuils de sécurité internationaux, exigerait un effort de création d'emplois et de logements sans précédent : la Banque mondiale évaluait fin 2025 à 1,3 million le nombre de jeunes Égyptiens entrant chaque année sur le marché du travail, pour environ cinq cent mille emplois effectivement créés — un déficit annuel de l'ordre de huit cent mille postes —, tandis que le parc de logements neufs, de l'ordre de 280 000 unités par an selon les statistiques officielles, contraint déjà le gouvernement à programmer la construction de quarante-cinq villes nouvelles d'ici 2052 pour absorber la seule urbanisation.

Faute d'une rupture équivalente en matière de croissance et d'investissement, deux conséquences apparaissent difficilement évitables à l'horizon d'une ou deux décennies : une explosion de l'émigration, dont les prémices sont déjà visibles — les Égyptiens constituaient en 2024 la deuxième nationalité des entrées irrégulières dans l'Union européenne, la plupart en provenance des côtes libyennes —, et une radicalisation politique et idéologique d'une rue égyptienne consciente que le poids de la dette pèsera d'abord sur elle.

Une telle perspective, si elle se confirmait, ne menacerait plus seulement l'équilibre budgétaire du pays, mais la stabilité même de ses institutions et de son État, et, au-delà, celle de son environnement régional tant Arabo africain que sud européen. Personne ne l'ignore, les déséquilibres démo-économiques, dépassant certaines limites, deviennent des menaces majeures à la sécurité. 

Le troisième boulet tient à l'approvisionnement énergétique. L'Égypte, longtemps exportatrice nette de gaz, a vu sa production s'effondrer avec le déclin du gisement offshore de Zohr, tandis que sa consommation intérieure progresse de 6 à 8 % par an.

Ses importations de gaz israélien par gazoduc ont quintuplé depuis 2019, dans le cadre d'un accord évalué à plus de treize milliards de dollars sur quinze ans, tandis que ses propres exportations de gaz se sont effondrées de 92 % entre 2022-2023 et 2023-2024. Le pays qui rêvait de devenir le hub gazier de la Méditerranée orientale se retrouve tributaire, pour la stabilité de son propre réseau électrique, d'un partenaire pour le moins problématique, eu égard à la nature même de son insertion dans son environnement régional. 

En effet, cette dépendance pose problème à plus d'un titre. Elle est de plus en plus perçue, au Caire comme dans la quasi-totalité de l'opinion arabe, comme la preuve que les accords de Camp David ne suffisent pas, à eux seuls, à arrimer durablement l'Égypte à ce que d'aucuns appellent désormais une Pax Hebraica : c'est par le tuyau gazier, plus encore que par le traité de 1979, que l'on chercherait à contraindre Le Caire à composer avec un État dont la politique est jugée, dans les territoires occupés, Cisjordanie et Gaza en particulier, et par une part croissante des peuples de la région, coloniale, expansionniste et de plus en plus belliciste.

Il ne s'agit pas là d'un jugement subjectif porté par les Arabes et les musulmans, mais de faits objectivement établis : les résolutions des Nations unies relatives aux territoires occupés depuis 1967, à commencer par la résolution 242, demeurent à ce jour inappliquées ; la Cour internationale de justice a jugé, dès janvier 2024, plausible le risque de génocide dans la conduite de la guerre à Gaza ; et la Cour pénale internationale a délivré, le 21 novembre 2024, des mandats d'arrêt contre le Premier ministre Benyamin Netanyahou et son ancien ministre de la Défense Yoav Gallant pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité. Le fait même que ce jugement gagne du terrain dans le débat public égyptien suffit à mesurer combien la dépendance gazière est devenue, au-delà de sa dimension strictement économique, un enjeu de souveraineté et de dignité nationale. 

Le recours à l'énergie nucléaire, souvent avancé comme solution de substitution, ne saurait offrir d'issue à court ou moyen terme. Le programme égyptien, confié à l'agence russe Rosatom pour la centrale d'El-Dabaa, ne verra son premier réacteur entrer en service qu'en 2028, pour une capacité pleine de 4,8 gigawatts au mieux vers 2029-2030 — soit, à titre d'illustration, de quoi couvrir la consommation électrique moyenne de l'ordre de dix millions de foyers égyptiens, sur les quelque vingt-sept millions que compte le pays — un calendrier sans commune mesure avec l'urgence du problème gazier.

Cette lenteur n'est pas seulement technique : n'ayant jamais adhéré au protocole additionnel du Traité de non-prolifération nucléaire, l'Égypte se heurte, comme elle le dénonçait déjà devant la conférence d'examen du Traité en 1985, aux restrictions que le Groupe des pays fournisseurs nucléaires impose au transfert des technologies d'enrichissement et de retraitement — restrictions dont les grandes puissances occidentales demeurent les gardiennes les plus strictes.

Toute diversification nucléaire rapide du mix énergétique égyptien se heurte ainsi à un double obstacle : le temps long de la construction, et l'architecture même du contrôle occidental sur la technologie atomique civile, contrôle perçu, comme à l'égard de tous les pays du Sud, notamment musulmans, à travers le prisme de la « menace verte ». 

Se pose alors, avec une acuité renouvelée, la question de la politique libyenne du Caire. Quand l'Algérie s'en tient à une politique de principe vis-à-vis de la Libye : respect du droit international, de l'unité du peuple libyen un et indivisible, refus de toute présence militaire étrangère peu importe la forme et règlement des conflits entre Libyens par l'exercice de leur souveraineté, et que, par pragmatisme, la Turquie elle-même, parrain historique du gouvernement de Tripoli, a entamé depuis 2023 un rapprochement assumé avec le maréchal Haftar, l'Égypte demeure seule à s'être durablement enfermée dans un soutien quasi exclusif à l'homme fort de Cyrénaïque. Cet alignement continu prive Le Caire de toute possibilité d'accès aux gisements de l'Ouest libyen, ceux du bassin de Ghadamès et du champ de Wafa, situés en territoire contrôlé par le gouvernement de Tripoli. 

La Libye n'est pourtant pas un partenaire de second rang : elle détient, avec 48,4 milliards de barils, les plus vastes réserves de pétrole prouvées d'Afrique, et les cinquièmes réserves de gaz naturel du continent. Son brut, léger et quasiment dépourvu de soufre, est unanimement considéré par les professionnels du secteur comme l'un des plus purs au monde — un économiste américain le comparait dès les années 1970 à du « lait écrémé » —, à l'opposé du brut extra- lourd et hautement sulfureux de l'Orénoque vénézuélien ou des bruts iraniens, plus acides et plus coûteux à raffiner ; son gaz, notamment celui du champ de Wafa, partage cette même réputation de pureté, ce qui explique qu'il soit si activement convoité. Mais la géographie de ce trésor recoupe presque trait pour trait la fracture politique du pays : environ 90 % des gisements et terminaux pétroliers se trouvent dans l'Est et le Sud contrôlés par le maréchal Haftar, tandis que les principaux gisements gaziers de l'Ouest, à commencer par Wafa et Bahr Essalam, relèvent du gouvernement de Tripoli — ce qui donne toute sa portée au choix fait par Le Caire de s'arrimer exclusivement au premier. 

Les points de vue égyptien et turc se sont pourtant sensiblement rapprochés ces dernières années, comme en témoignent l'exercice aérien conjoint « Anatolian Eagle », reconduit en juin puis en juillet 2026 avec la participation de l'Azerbaïdjan et d'un avion de guet de l'OTAN, et la participation commune des deux armées, aux côtés d'une dizaine d'autres pays, à l'exercice « Flintlock 2026 » organisé à Syrte — première manœuvre militaire réunissant sur un même théâtre les forces de l'Est et de l'Ouest libyens.

Il n'est sans doute pas indifférent que ce rapprochement d'Ankara avec Benghazi soit concomitant de ces mêmes manœuvres placées sous l'égide de l'OTAN — est-ce un hasard ? — et du rapprochement, tout aussi récent, de la Turquie avec Le Caire sur le dossier syrien, où les deux pays jouent désormais, depuis la chute du régime de Bachar al-Assad, un rôle de médiation reconnu.

Ce rapprochement pourrait se prolonger par une ouverture turque plus substantielle dans les négociations relatives à la souveraineté sur les eaux territoriales de Méditerranée orientale, condition sine qua non d'un partenariat stratégique approfondi entre les deux pays, notamment dans l'exploitation offshore du gaz. 

On peut certes envisager l'hypothèse d'une gestion des hydrocarbures libyens confiée en premier lieu à la Turquie, l'Égypte venant en second, un statut que proposeraient les États-Unis eux-mêmes, avec la perspective, vue d'Ankara comme sans doute du Caire, d'assurer par ce biais leur sécurité énergétique respective — la première face à l'Iran, la seconde face à Israël.

Une telle hypothèse n'a rien d'irrationnel ni d'impossible. Mais pourquoi faudrait-il alors écarter, sans même l'examiner, une autre hypothèse, beaucoup plus réaliste : pourquoi Washington renoncerait- il au « lait écrémé » libyen, pour reprendre l'expression déjà citée de cet économiste américain, et prendrait-il le risque, y compris celui de la guerre, avec tous les coûts politiques, financiers et humains qu'elle suppose — comme c'est le cas aujourd'hui dans le Golfe contre l'Iran, ou comme l'a montré, récemment, l'enlèvement, au mépris de toute règle de droit international, du président d'un État souverain, le Venezuela —, alors que les hydrocarbures de ces deux pays sont d'une qualité, donc d'une rentabilité, nettement inférieure ? En somme, pourquoi les Turcs et les Égyptiens devraient-ils prendre pour argent comptant ce qui ne relève, très probablement, que de ce que les Américains eux mêmes appellent la Strategic Deception, une tromperie érigée en doctrine ? 

Les faits, pourtant, sont là. L'histoire la plus récente confirme que Washington use, jusqu'à la caricature, de ce pragmatisme anglo-saxon, dans son interprétation la plus vulgaire : n'est vrai que ce qui est utile. C'est ainsi que furent laborieusement négociés, conclus, annoncés, puis brutalement reniés plusieurs accords internationaux majeurs — le dernier en date étant celui conclu avec l'Iran sous la présidence Obama en juillet 2015, le JCPOA, remis en cause par Donald Trump dès mai 2018, avant qu'un mémorandum, négocié sous la médiation du Pakistan, ne soit annoncé en juin 2026 — pour être suivi, presque immédiatement, de la reprise des hostilités. 

Quel but Washington poursuivrait-il, par cette tromperie stratégique ? Celui d'empêcher, ne serait-ce que le temps nécessaire à la soumission de Téhéran, toute convergence turco-iranienne, tout en imposant, dans le monde arabo musulman, l'image d'une Turquie soucieuse de l'unité du peuple libyen. Quant à l'Égypte, son implication aux côtés du seul maréchal Haftar l'enferme dans la seule dynamique d'affrontement, l'écartant par là même de tout rôle politique futur en Libye, rôle qui lui sied pourtant très naturellement en tant que pays voisin, de surcroît arabe et musulman. 

Pourquoi, en revanche, n'y aurait-il pas une politique égyptienne équilibrée, ou tout simplement plus rationnelle, parce que plus conforme aux intérêts de l'Égypte du fait même du respect de l'unité et de la souveraineté du peuple libyen ? Une telle politique ouvrirait plus sûrement la perspective à un partenariat régional associant l'Italie, par le biais de l'entreprise Eni, déjà présente sur les gisements libyens de Bahr Essalam et de Wafa, la Turquie elle-même, et l'Algérie, dont l'expertise reconnue en prospection, en exploitation et en transport gazier, ajoutée aux avantages que lui confèrent la géographie et sa politique souverainiste, ferait d'elle la cheville ouvrière techno-politique d'une diversification enfin réalisable au profit notamment de l'Égypte et des peuples de la région, à commencer, évidemment, celui de la Libye. 

Ce n'est, évidemment, ni le moment ni, ici, le cadre, pour examiner de manière détaillée et précise, ce projet de partenariat régional relatif à l'exploitation du gaz libyen et à d'autres, du même genre et tout aussi sensibles. 

C'est la conjonction de ces quatre entraves qui explique la passivité, pour ne pas dire l'impuissance, dont Le Caire a fait preuve face à des menaces directes sur ses intérêts vitaux — passivité qu'il convient, pour en mesurer toute la portée, de resituer dans le rapport de forces plus large qui structure aujourd'hui le monde arabo-musulman. 

Égypte et Oumma : unité de destin 

Le rapprochement sino-égyptien ne saurait être isolé de la dynamique plus large dans laquelle il s'inscrit, celle d'une autonomisation progressive d'un nombre croissant d'États arabes et musulmans vis-à-vis des États-Unis, perceptible depuis au moins une dizaine d'années.

Mais pour l'Égypte, cette dynamique plonge ses racines bien plus loin : elle remonte, au moins, à la conférence de Bandung, tenue en Indonésie du 18 au 24 avril 1955, où vingt-neuf nations d'Asie et d'Afrique tout juste sorties de la colonisation, réunies à l'initiative conjointe de l'Indonésie, de l'Inde, du Pakistan, de Ceylan et de la Birmanie, posèrent les fondations de ce qui allait devenir le mouvement des non-alignés. Sous la présidence du chef d'État indonésien Sukarno, s'y retrouvaient Jawaharlal Nehru pour l'Inde, Zhou Enlai pour la Chine populaire, le prince Norodom Sihanouk pour le Cambodge — et Gamal Abdel Nasser pour l'Égypte, qui y représentait, avec la Libye, l'Éthiopie, le Soudan, le Liberia et le Ghana, la voix encore neuve du continent africain. 

C'est de la rencontre nouée à Bandung entre Nasser et Zhou Enlai que naquit l'un des legs les plus durables de la conférence : le 30 mai 1956 — soixante-dix ans, presque jour pour jour, avant la visite de Xi Jinping au Caire —, l'Égypte devint le premier pays arabe et le premier pays africain à établir des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine, alors que celle-ci ne siégeait pas même encore aux Nations unies.

Quelques mois plus tard, lors de la crise du canal de Suez, Pékin fut l'un des tout premiers soutiens diplomatiques de Nasser face à l'expédition franco-britannico-israélienne, scellant un lien de confiance que Pékin invoque encore aujourd'hui comme le socle d'une relation dont aucune autre capitale arabe ne peut revendiquer l'antériorité. Parce que Le Caire fut ainsi, par la volonté de Nasser, le premier pivot arabe et africain de la diplomatie chinoise, et qu'il demeure l'un des piliers géopolitiques et historiques essentiels de la Oumma, son destin n'est jamais purement national : il agit, mécaniquement et presque immédiatement, sur l'ensemble du monde arabe.

Un Caire renforcé, désendetté, énergétiquement souverain, redevient le centre de gravité diplomatique qu'il fut lors des grandes heures du nassérisme, capable de peser sur Gaza, sur la Libye, sur le Soudan, et d'entraîner dans son sillage des capitales plus hésitantes. Un Caire affaibli, à l'inverse, prive l'ensemble du monde arabe de son arbitre naturel, laissant le champ libre aux ingérences que l'on va maintenant détailler. 

Cette capacité de nuisance des Émirats est pourtant sous estimée par certains, y compris de hauts responsables d'État, prompts à réduire ce pays au rang de « micro-État » du seul fait de ses quelque sept millions de nationaux, noyés dans une population résidente de onze millions et demi d'habitants. C'est oublier ce que représente son produit intérieur brut, et plus encore ce qu'il représente rapporté au nombre de ses habitants.

Avec près de 540 milliards de dollars en 2024, le PIB émirati dépasse à lui seul celui de l'Algérie — environ 257 milliards de dollars la même année — et atteint près des trois quarts de celui de l'Égypte, pourtant peuplée de cent seize millions d'habitants contre onze millions et demi. Rapporté à la population, l'écart devient vertigineux : un PIB par habitant proche de 48 000 dollars aux Émirats, contre environ 5 600 dollars en Algérie et à peine plus de 3 300 dollars en Égypte — un rapport de un à quinze face au Caire, de un à neuf face à Alger. En politique, dans la guerre, comme dans la vie quotidienne, il n'est jamais de bon conseil de sous-estimer son adversaire. 

Cette passivité prend tout son relief lorsqu'on la rapporte aux trois fronts sur lesquels Le Caire voit aujourd'hui ses intérêts vitaux directement menacés — au sud par le Soudan, à l'ouest par la Libye, à l'est par Israël — et sur lesquels, dans les trois cas, les Émirats arabes unis se trouvent clairement impliqués.

Au Soudan, l'appui émirati aux Forces de soutien rapide — livraisons de drones, de blindés et de systèmes de défense antiaérienne acheminés via la Libye et le Tchad, selon les agences de renseignement américaines citées par le Wall Street Journal — a contribué à la chute d'El-Fasher fin 2025, menaçant de précipiter dans le chaos un pays qui partage avec l'Égypte huit cents kilomètres de frontière et, plus vital encore, les eaux du Nil. En Libye, ce même appui émirati transite par le maréchal Haftar, dont les forces ont acheminé depuis leur base d'Al-Koufra plusieurs centaines de véhicules armés vers le Darfour, obligeant l'aviation égyptienne à frapper, de manière officieuse, certains convois — geste ponctuel qui n'a jamais suffi à tarir ce corridor logistique.

À l'est, enfin, Abou Dhabi est directement partie prenante du corridor Inde-Moyen-Orient-Europe appelé à transiter par le port de Haïfa, un projet conçu, on l'a vu, pour concurrencer les routes chinoises autant que pour marginaliser l'Égypte et son canal ; la reconnaissance par Israël, le 26 décembre 2025, de l'indépendance du Somaliland n'a fait qu'ouvrir, dans le même mouvement, une nouvelle porte d'entrée israélo-émiratie dans la Corne de l'Afrique, aux abords immédiats du détroit de Bab-el-Mandeb.

Sur chacun de ces trois fronts, Le Caire se heurte, en creux, au même acteur — et jusque sur son propre sol, où plane la menace récurrente, brandie par Abou Dhabi, d'un renvoi massif des ressortissants égyptiens qui y travaillent, un levier de pression qu'aucun autre partenaire régional de l'Égypte ne cumule à ce degré. 

Ce face-à-face n'est pas propre à l'Égypte : il recoupe, presque terme à terme, celui qu'entretiennent avec les Émirats l'Arabie saoudite et l'Algérie.

Riyad et Abou Dhabi, alliés de façade au sein du Conseil de coopération du Golfe, se livrent depuis des mois une rivalité de plus en plus ouverte — frappes saoudiennes, fin décembre 2025, contre les forces séparatistes yéménites soutenues par les Émirats ; retrait émirati de l'OPEP, annoncé le 28 avril 2026 pour affaiblir surtout Riyad ; réévaluation, par Abou Dhabi, de sa participation à la Ligue arabe et à l'Organisation de la coopération islamique.

Le Soudan et la Somalie avaient d'ailleurs ouvert la voie : Khartoum a rompu ses relations avec Abou Dhabi dès le 6 mai 2025, accusant les Émirats d'un « crime d'agression contre la souveraineté » du pays pour avoir armé les Forces de soutien rapide ; Mogadiscio a fait de même le 12 janvier 2026, annulant l'ensemble de ses accords avec les Émirats — ports de Berbera, de Bosaso et de Kismayo, coopération sécuritaire comprise — après la découverte de l'exfiltration, via son propre espace aérien et à son insu, d'un chef séparatiste yéménite vers Abou Dhabi, sur fond de soupçons quant au rôle émirati dans la reconnaissance israélienne du Somaliland.

L'Algérie, de son côté, a franchi un pas supplémentaire : après des années de tensions et d'accusations d'ingérence, elle a rompu, le 10 septembre, ses relations diplomatiques avec les Émirats, le président dela république Abdelmadjid Tebboune ayant résumé la position algérienne d'une formule sans détour : « Là où ils mettent le pied, le sang coule. » Ce triple contentieux n'a rien d'accidentel : il traduit l'hostilité systémique d'un État dont l'activisme aux côtés d'Israël — dont la signature des accords d'Abraham n'est que la face la plus visible — heurte de front les intérêts vitaux de l'ensemble de la Oumma. 

Rien n'interdit d'imaginer que la rupture algérienne soit suivie de mesures comparables de la part du Caire, alors que Riyad se trouve, depuis plusieurs mois déjà, en crise ouverte avec Abou Dhabi.

Une telle évolution n'aurait pas une conséquence moindre — si ce n'est la remise en cause, du moins une sérieuse fragilisation, du projet indo-israélo-émirato-européen destiné, on l'a vu, à concurrencer la Route de la soie chinoise. C'est là, dans toute sa rigueur, que se dessine l'architecture même de l'unité arabe, à travers ses trois piliers fondamentaux — Le Caire, Riyad et Alger —, qui en constituent l'ossature stratégique. 

Cette diversification, si l'Égypte se décidait enfin à l'engager, ne resterait pas sans effet sur le reste de la Oumma. Une normalisation raisonnée avec Tripoli, comparable à celle, au moins, qu'a engagée la Turquie elle-même à l'égard de Benghazi, serait la preuve la plus concrète qu'Ankara comme Le Caire savent dépasser leurs rivalités historiques au profit d'intérêts partagés, et un signal fort de la disposition d'Ankara à ouvrir, aux côtés de l'Arabie saoudite et du Pakistan, les portes du Pacte de la Mecque signé le 7 août 2026, à l'Égypte elle même.

Une telle perspective est encouragée par la Russie, comme vient de le déclarer Lavrov, son ministre des Affaires étrangères, et surtout la Chine. Une Égypte ainsi libérée, même partiellement, de sa dépendance énergétique envers Israël, retrouverait une capacité d'action qui rejaillirait, par la force même de sa centralité, sur l'ensemble d'un monde arabo musulman en quête, depuis une décennie, de sa propre autonomie stratégique. 

Le lien qui unit Pékin au Caire depuis Bandung trouve d'ailleurs un écho presque symétrique dans celui qui unit la Chine à l'Algérie, et ces relations ne relèvent pas que de l'histoire. C'est en effet le 20 décembre 1958 que la République populaire de Chine devint le premier pays non arabe à reconnaître le Gouvernement provisoire de la République algérienne, quand celui-ci luttait encore, les armes à la main, pour son indépendance.

Treize ans plus tard, l'Algérie rendit à la Chine un service d'une portée historique comparable, en figurant, en 1971, parmi les principaux artisans de la résolution 2758 par laquelle l'Assemblée générale des Nations unies rétablit Pékin dans tous ses droits au Conseil de sécurité, aux dépens de Taïwan — un geste que la diplomatie chinoise continue, plus d'un demi-siècle après, de saluer comme fondateur.

Quant à l'Égypte, elle n'a elle-même jamais failli à soutenir, dès les tout premiers jours, la révolution algérienne, avant d'être, plus tard, le seul pays arabe à engager ses propres soldats aux côtés d'Alger lorsque celle-ci, à peine indépendante, fut agressée par le Maroc lors de la guerre des Sables, à l'automne 1963.

De Pékin à Alger, en passant par Le Caire, c'est ainsi un même triangle de solidarités anticoloniales, nouées dans les années 1950 et 1960, qui continue, jusqu'à aujourd'hui, d'irriguer silencieusement les recompositions les plus actuelles du monde arabo-musulman. 

Une chose, cependant, ne devrait plus attendre cette réponse de l'avenir. Nation pacifique tout au long de sa longue histoire, l'Égypte n'a, c'est le moins que l'on puisse dire, jamais réellement engrangé les dividendes de la paix que promettaient, certains politiques et intellectuels arabes au mieux naïfs, les accords de Camp David, signés quelques années à peine après la guerre d'octobre 1973. Dans l'immédiat et à plus ou moins court terme, il ne restera au Caire, pour garantir sa sécurité et, disons le sans détour, jusqu'à son avenir en tant que nation, que l'approvisionnement en hydrocarbures, au premier rang desquels le gaz libyen.

Cette perspective, d'une extrême urgence, ne devrait en aucun cas être retardée, ni même négociée avec des puissances extra- africaines, et moins encore engagée indépendamment de la souveraineté nationale libyenne, ou pire, contre elle — ce qui suppose, en retour, d'accélérer la mise en place, en Libye, d'institutions démocratiquement élues, dans une unité nationale enfin retrouvée, loin de toute forme d'ingérence étrangère.

Le rendez vous du Caire ne deviendra un moment véritablement historique qu'à cette condition : renouer, au-delà des seuls accords signés entre chancelleries, avec l'esprit de Bandung — un esprit qui ne fut porteur de changement, en son temps, que parce qu'il s'adossait à des dynamiques de résistance populaire bien réelles et à une lecture lucide, sans illusions, des rapports de force internationaux. 

Il n'est, pour finir, qu'un mot à ajouter à notre propos, et il revient à la tradition prophétique elle-même. Dans son Sahîh, l'imam Muslim rapporte ce hadith authentique, transmis par l'un des compagnons les plus attachants du Prophète Seydina Muhammad — que la paix et la bénédiction de Allah soient sur lui —, Abou Dharr al-Ghifari : « Vous conquerrez l'Égypte, une terre où l'on use du qirât ; lorsque vous l'aurez conquise, comportez vous avec bienveillance envers ses habitants, car ils ont un pacte de protection et un lien de parenté avec vous. » 

Ce lien de parenté remonte à Hajar elle-même : mère d'Ismaël, et par lui aïeule de tous les Arabes et du Prophète Muhammad — que la paix et la bénédiction de Allah soient sur lui —, elle était égyptienne.

C'est ce lien du sang, plus encore que la sagesse politique, que le hadith érige en obligation de bien-traitance ; c'est lui, aussi, qui vaut à l'Égypte, dans la tradition et la poésie arabes, le nom d'Ard el-Kinana, la « terre du carquois », gardienne avancée du monde musulman. 

Ainsi la confiance que la Oumma place en l'Égypte ne procède- t elle pas seulement de la géopolitique ou de l'histoire récente : elle puise, plus profondément encore, dans une parole du Prophète Seydina Muhammad — que la paix et la bénédiction de Allah soient sur lui — qui commande, à tout musulman et pour tous les temps, le respect et la considération envers ce peuple qu'il chérissait entre tous. 

Mohand Biri