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January 10, 2026

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L’espace public: enjeu stratégique du pouvoir en France

Près de 90 000 policiers et gendarmes vont être mobilisés en France a annoncé le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez. Dix mille d’entre eux seront mobilisés à Paris, a-t-il précisé. 

Par Khider Mesloub

Près de 90 000 policiers et gendarmes vont être mobilisés en France a annoncé le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez. Dix mille d’entre eux seront mobilisés à Paris, a-t-il précisé. 

90 000 membres des forces de l’ordre mobilisés ce 31 décembre. Est-ce pour se défendre contre l’invasion de troupes russes ? Non, pour défendre l’ordre établi fragilisé par la crise économique et institutionnelle. 

En France, tout rassemblement, y compris festif, est devenu un enjeu sécuritaire. Une hantise pour le pouvoir. L’espace public constitue une source d’inquiétude majeure pour la classe dominante française et son Etat. Plus généralement, quelle que soit la forme de régime – démocratique ou autoritaire – l’espace public revêt une importance politique décisive. Mais cette centralité est particulièrement aiguë dans le cas français.

L’espace public, lieu potentiel de politisation et de démocratie directe, est systématiquement contrôlé, fragmenté, interdit ou violemment neutralisé. Toute occupation collective autonome y est perçue comme une menace stratégique, car elle ouvre la possibilité d’un contre-pouvoir réel.

Les rassemblements et manifestations sont tolérés uniquement à condition d’être désorganisés, harcelés et dissuadés par la terreur policière. En France, la terreur est structurelle. Elle se caractérise par sa concentration, sa spécialisation, sa perpétuation et son institutionnalisation. Elle est utilisée par l’État pour neutraliser toute opposition organisée, notamment dans les espaces publics où toute occupation collective, même artistique ou festive, est perçue comme une menace pour l’ordre établi.

Le principal souci de l’État français est d’empêcher toute occupation durable de l’espace public, en particulier sous la forme de campements à vocation politique dans les centres villes.

Urbanisation capitaliste et pacification sociale

Depuis le XIXᵉ siècle, avec l’essor du capitalisme industriel, les luttes sociales se sont progressivement déplacées vers les villes. Les grandes métropoles européennes ont été le théâtre d’émeutes et d’insurrections majeures, culminant avec la Commune de Paris en 1871. La ville est devenue le centre de gravité de la lutte des classes. Face à cette menace, la bourgeoisie, par l’intermédiaire de l’État, investit l’urbanisme d’une fonction fondamentalement sécuritaire.

L’urbanisation moderne est pensée comme un outil de pacification politique et de prévention des conflits sociaux. L’espace urbain est conçu pour limiter les interactions humaines, empêcher les rassemblements spontanés et neutraliser toute effervescence collective, qu’elle soit artistique, ludique ou politique. 

Cette organisation spatiale n’est que la projection matérielle des rapports sociaux capitalistes, fondés sur la valorisation du capital, la ségrégation spatiale et l’inégalité sociale. La fracture sociale se double ainsi d’une fracture géographique.

Un espace public discipliné et surveillé

Dans les pays capitalistes développés, et particulièrement en France, l’espace public est conçu comme un lieu dépourvu de tout pouvoir réel pour ses habitants. En dehors du travail salarié et des espaces de consommation – où la concentration des foules est encouragée pour des raisons marchandes –, la population est invitée à se replier dans des habitats souvent relégués, marqués par la précarité, l’isolement social et la dégradation des conditions de vie.

L’aménagement urbain vise à discipliner les comportements, réguler les déplacements et surveiller les populations à l’aide de dispositifs sécuritaires toujours plus intrusifs : caméras, contrôles policiers, technologies numériques. L’architecture urbaine tend à produire un espace lisse et aseptisé, où les conflits sociaux sont invisibilisés et les oppositions de classe neutralisées idéologiquement.

Dans ce cadre, seules les forces de l’ordre disposent d’un droit d’occupation illimité de l’espace public. Tout rassemblement, toute manifestation ou occupation collective est strictement réglementée, voire interdite. L’objectif est d’empêcher l’émergence de lieux de politisation autonome et la constitution de contre-pouvoirs populaires durables.

La multiplication des violences policières lors des rassemblements et manifestations en France, régulièrement dénoncés par des instances internationales et des chercheurs, s’inscrit pleinement dans cette logique de contrôle de l’espace public par la terreur. Des observateurs comme Arié Alimi ou Xavier Mathieu parlent ouvertement de « terrorisme d’État » pour qualifier certaines pratiques de maintien de l’ordre, visant à dissuader durablement la population à se rassembler, à manifester.

Répression policière et crise de légitimité

Des travaux de recherche, notamment ceux de Sébastien Roché, montrent qu’un certain degré de brutalité policière est désormais institutionnalisé au nom de l’ordre public. L’usage de techniques d’intimidation – nasses, arrestations préventives, déploiement massif de forces militarisées – relève de choix politiques assumés. Cette stratégie vise à produire un effet de sidération et à décourager toute participation collective durable, tout rassemblement pérenne dans l’espace public. 

La désindustrialisation, la précarisation du travail et l’atomisation des salariés ont déplacé la conflictualité sociale hors de l’entreprise, faisant de l’espace public un terrain central de contestation. C’est précisément pour cette raison que l’État français s’emploie à en interdire toute occupation durable : l’appropriation collective de l’espace public ouvre la possibilité d’une démocratie populaire réelle et de l’émergence d’un contre-pouvoir.

Empêcher le peuple d’occuper la rue, c’est empêcher l’expression de sa voix collective. Une voix émancipatrice, radicalement distincte de la simple expression électorale, qui reconduit inlassablement le pouvoir de la classe dominante.

Ainsi , l’attention constante portée par le pouvoir français au contrôle de l’espace public s’explique par le rôle central que celui-ci joue dans la politisation collective. L’occupation durable de l’espace urbain ouvre la possibilité de formes de délibération autonome et de contre-pouvoirs susceptibles de remettre en cause l’ordre institutionnel existant. Empêcher cette appropriation collective constitue dès lors un enjeu majeur pour la reproduction des rapports  sociaux capitalistes, du pouvoir dans la France contemporaine.

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