Par Mohamed Abdoun
Devant tant de courage, tant de sens du sacrifice stoïquement accepté de Naâma Asfari, l’on ne peut que rester béat d’admiration. Prisonnier politique sahraoui, arbitrairement condamné, torturé, porte-parole des emblématiques manifestants pacifiques de Gdeim Izik, il nous a accordé un entretien exclusif grâce à la précieuse aide de son épouse Claude Mangin- Asfari. Il oublie sa souffrance, refuse d’en parler, mais parle de l’exemple algérien, qui donne force et courage de tenir, de rester debout.
Notre interlocuteur analyse de façon brillante l’actuelle phase de dialogue à l’Ambassade US de Madrid. Il pense que les Américains se servent du Maroc, qu’ils ont plus besoin de l’Algérie et du Sahara Occidental que du royaume chérifien. Mais, la conclusion, forte et poignante à la fois, parle d’une victoire proche et immuable. Dire cela, (lors de sa seizième année d’incarcération arbitraire) du fond d’une cellule, tétanise les geôliers et bourreaux de Naâma Asfari.
C’est arrivé. J’ai pu tutoyer le courage personnifié. Il a pour nom Naama Asfari.
« Ici, les choses vont comme dans une prison de l’occupant, où l’arbitraire est imposé en règle de gestion et de conduite ».
« Il s’agit en priorité de résister à toutes les formes de pression pouvant être exercées sur nous. Et, en même temps, de rester fermement attachés à notre droit à l’autodétermination ».
« Toute la politique des Américains vis-à-vis des Marocains est beaucoup plus tacticienne que stratégique». « Ce processus, certes long et laborieux, prépare l’indépendance des Sahraouis dans le futur». « Les intérêts économiques au Maghreb sont en Algérie et au Sahara Occidental, pas au Maroc ».
« Le Maroc est plus affaibli que jamais en ce qui concerne l’épineux dossier des prisonniers politiques ». «Le Maroc n’a rien gagné, n’a rien fait de bon dans le territoire occupé du Sahara occidental depuis une bonne cinquantaine d’années ». « Notre destin est lié à l’évolution des négociations en cours.
« Le Maroc a essayé de nous détruire psychiquement. Or, au finish, c’est nous qui avons gagné, même sur ce plan ». « Pour moi, quinze ans de prison pour cette cause, c’est comme une année, un mois, un jour. Surtout quand on est convaincus que la victoire est au bout du chemin ».
« L’immense exemple algérien nous a toujours servi de phare et de baromètre. Regarde aussi cette phénoménale résistance des Palestiniens ». « Notre fierté est incommensurable de faire partie des prisonniers politiques réprimés lors de la grande et célèbre manifestation pacifique de Gdeim Izik ».
Entretien réalisé par Mohamed Abdoun
La Patrie News : c’est un énorme plaisir et un grand honneur de vous avoir au bout du fil…
Naâma Asfari : Tout le plaisir est pour moi. Comment allez-vous ? Ça devrait être à moi de m’enquérir de votre état de santé physique et mental. Je manque à mes obligations. Mais, l’émotion est trop forte. Ici, les choses vont comme dans une prison de l’occupant, où l’arbitraire est imposé en en règle de gestion et de conduite.
Vous m’en voyez désolé. Permettez que je passe tout de suite aux questions. Je sais que le temps nous est compté, et que vous pouvez être interrompu à tout moment. Comment réagissez-vous à cette reprise de dialogue entre le front Polisario et le Maroc colonial, avec cette forte symbolique du lieu de la rencontre, à savoir l’Ambassade des USA en Espagne ?
Il est difficile d’arrêter une opinion sur cet évènement majeur, car je ne dispose pas de toutes les données fiables pour analyser correctement cette brusque accélération des évènements. En revanche, je vois clairement que les Américains eux-mêmes n’ont pas de solution apparente. A mon sens, ils continuent à maintenir et à gérer le statuquo en faisant semblant de régler cette évidente et simple question de décolonisation. Pour ma part, j’ai toute confiance en les capacités du Polisario, de l’Algérie, de tous les amis sincères de la cause sahraouie, de s’adapter à toutes les situations et défis nouveaux qui viendraient à nous être posés et imposés.
Je sais que le Polisario gardera le cap sur ce qui est stratégique pour nous. Il s’agit en priorité de résister à toutes les formes de pression pouvant être exercées sur nous. Et, en même temps, de rester fermement attachés à notre droit à l’autodétermination. Pour le reste, je reste convaincu qu’il n’existe aucune analyse ou donnée solide qui permette de supposer que les Américains seraient à 100 % avec les Marocains. Ma réponse est non. Catégoriquement non. Toute la politique des Américains vis-à-vis des Marocains est beaucoup plus tacticienne que stratégique.
C’est ce qui me pousse à supposer qu’actuellement, les Américains font pression sur les autres parties pour arriver à une solution définitive à cette question. Une solution qui garantisse in fine l’autodétermination du peuple sahraoui. Cela, en passant par une phase de transition ou d’autonomie. C’est une sorte de renouvellement ou d’actualisation du plan Baker.
Vous parlez là du plan Baker en effet, que le Maroc avait ostensiblement rejeté.
Tout à fait. J’ajouterais que ni le Polisario, ni l’Algérie, n’ont intérêt à ce que le Maroc soit déstabilisé et sombre dans le chaos. Donc, avec l’aide et l’assentiment du Polisario et de l’Algérie, les Américains accordent cette autonomie pour assurer une transition pacifique de cinq à dix ans au Maroc. Ce processus, certes long et laborieux, prépare l’indépendance des Sahraouis dans le futur.
J’apprécie à sa juste valeur cet optimisme que vous nourrissez du fin-fond de votre sombre cellule carcérale. Donc, vous craignez quand-même que le statu quo ne vienne à être perpétué après un demi-siècle d’occupation marocaine et de pillage des ressources halieutiques et minières sahraouies…
La suite des évènements va dépendre totalement de l’évolution des négociations en cours.
Avec un président comme Trump à la manœuvre, les choses peuvent évoluer très vite, et dans tous les sens possibles et imaginables…
C’est en partie vrai. Car, les vraies intentions des Américains n’apparaissent pas pour le moment. A présent, l’action des Américains ne se décline que sur le plan médiatique. D’ailleurs, l’ouverture de l’Algérie en direction des USA se fait dans un sens économique et commercial. Or, c’est l’aspect qui intéresse au plus haut point les dirigeants américains. Plus encore ceux de l’administration Trump. Or, les intérêts économiques au Maghreb sont en Algérie et au Sahara Occidental, pas au Maroc.
Assez parler de géostratégie. Dites-moi comment vous allez, réellement, comment l’on vous traite, comment vous supportez cette arbitraire période carcérale ?
Regarde. Une guerre de libération se mène et se gagne sur divers fronts, et par plusieurs troupes. Eh bien, je crois qu’en ce qui concerne les prisonniers politiques sahraouis, cette bataille est en passe d’être largement remportée. Le Maroc est plus affaibli que jamais en ce qui concerne l’épineux dossier des prisonniers politiques. Depuis une bonne quinzaine d’années, le Maroc reconnait implicitement que les combats des prisonniers politiques et des Sahraouis dans le territoire occupé ont été largement remportés par nous. Le Maroc n’a rien gagné, n’a rien fait de bon dans le territoire occupé qu’il occupe depuis 50 ans.
Notre position maintenant est traitée sur le plan politique au niveau de ces négociations en cours. Les détenus politiques font partie des priorités mises en avant par le Front Polisario dans ses actuelles négociations. Notre destin est lié à l’évolution de ces négociations. Du moins, pour les quelques mois à venir. En attendant d’y voir plus clair.
Très pertinent résumé de cette épineuse question….
Il y a un autre point sur lequel j’aimerais revenir, ne serait-ce que brièvement, faute de temps imparti. Le Maroc a essayé de nous détruire psychiquement. Or, au finish, c’est nous qui avons gagné, même sur ce plan. Car nous sommes pleinement ancrés sur le plan de la résistance, et de la lutte de libération nationale. Nous ne sommes pas engagés dans un plan chronologique et temporel classique. Pour moi, quinze ans de détention font partie de cinquante ans de lutte du peuple sahraoui. Nous n’avons pas la même définition du temps.
Avec de pareilles convictions, forgées en acier trempé, le courage et la force de tenir vous sont prodigués à profusion.
Quand on lutte pour une cause qui, aujourd’hui, est discutée au niveau des Nations-Unis, à divers et hauts niveaux internationaux, lorsque cette noble et juste cause, dont nous sommes d’humbles militants, est prise en compte par les plus grandes puissances de la planète, il est évident que nous tenons en main l’horloge du temps. Nous maitrisons pleinement la définition de notre temps, de son écoulement. Dans ce cas précis, je l’appelle « TEMPS DU COMBAT NATIONAL ».
Il ne s’écoule pas du tout à la même vitesse. La chronologie n’est pas du tout la même. Pour moi, quinze ans de prison pour cette cause, c’est comme une année, un mois, un jour. Surtout quand on est convaincus que la victoire est au bout du chemin. La quête de liberté nous aide à tenir. Je dis cela par conviction solide et inébranlable. Il n’y a rien de surfait dans ce que je dis. Non, ce n’est pas de la langue de bois.
Chapeau bas. Toute mon admiration à toi et à ton peuple.
Tu sais, l’immense exemple algérien nous a toujours servi de phare et de baromètre. Regarde aussi cette phénoménale résistance des Palestiniens. Ces exemples nous donnent force et courage. Quinze ans de prison ne pèsent rien face aux vingt, vingt-cinq ans des prisonniers politiques qui nous servent de phare et de modèle. Un combat pour la liberté et la dignité vaut tous les sacrifices. L’Histoire est pleine de ce genre de leçons. La triste réalité d’aujourd’hui nous en met plein les yeux aussi.
Notre fierté est incommensurable de faire partie des prisonniers politiques réprimés lors de la grande et célèbre manifestation pacifique de Gdeim Izik. Même au fin fond de nos cellules sombres, nous avons continué à marquer des points contre l’ennemi et colonisateur marocain. Face à ses immenses moyens répressifs, médiatiques, nous restons debout. Nous continuons avec la même détermination. Nous sommes convaincus qu’un jour prochain, lumière et liberté selon le lot des prisonniers politiques, mais aussi de tous les Sahraouis.
Source: lapatrienews.dz