Par Racha Selmi
Le 8 mai 1945 constitue une halte importante de la mémoire toujours au centre des relations franco algériennes. Pour cette année, la commémoration pour le 81e anniversaire de la commémoration du 8 mai 1945, une journée de deuil et de larmes pour les algériens, et jour de fête et de victoire contre le nazisme pour les français, coïncide avec la visite de la ministre française déléguée des armées et l’annonce par l’Elysée du retour de l’ambassadeur français à Alger, après une absence de plus d’une année. En cette opportunité, Mehdy Belabbas nous livre son analyse
En ce 8 mai, la présence à Sétif de la ministre française déléguée aux Armées, Alice Rufo, au moment même où l’ambassadeur de France, Stéphane Romatet, reprend ses fonctions à Alger, confère à cette séquence une portée qui dépasse largement le cadre diplomatique.
Pour les Algériens, le 8 mai ne se résume pas à une date du calendrier : il renvoie à la mémoire vive les Massacres du 8 mai 1945, lorsque les aspirations d’un peuple à la liberté furent réprimées dans le sang. À partir de là, toute initiative française est inévitablement confrontée à cette vérité historique. La question qui se pose aujourd’hui, du point de vue algérien, est simple : assiste-t-on à un geste porteur d’une réelle considération pour la mémoire nationale, ou à une démarche diplomatique qui continue d’effleurer l’histoire sans en assumer pleinement le poids ?
Pour décrypter les enjeux politiques et mémoriels de cette séquence, Mehdy Belabbas, militant écologiste et Co-Président de l’Association Pour la Mémoire Contre l’Oubli, nous éclaire sur la portée de cette visite et sur ce qu’elle révèle de l’état actuel des relations entre Algérie et France.
Algérie54: Le choix du 8 mai pour cette visite officielle relève-t-il d’un simple calendrier diplomatique, ou porte-t-il nécessairement une charge politique et mémorielle particulière ?
Mehdy Belabbas: Forcément le choix du 8 mai pour cette visite ministérielle est symboliquement très fort notamment après les attaques d’une partie de la droite et de l’extrême droite contre l’Algérie. Ce geste marque surtout une volonté d’apaisement après les dérapages de Bruno Retailleau ancien ministre de l’Intérieur.
Algérie54: Comment interpréter le retour de l’ambassadeur français dans un contexte où les questions de mémoire continuent de peser sur les relations entre Algérie et France ?
Mehdy Belabbas: Le Président Macron a bien conscience que l’Algérie est partenaire stratégique incontournable en Méditerranée et en Afrique. Le retour de l’ambassadeur se fait aussi en pleine crise énergétique en raison de la guerre americano- israelienne contre l’Iran. La France a besoin de l’Algérie et de son gaz. Mais ce n’est pas la seule motivation. La communauté algérienne en France travaille depuis des années à cette reconnaissance. Et ce travail de mémoire porte aujourd’hui ces fruits soutenu par les autres diaspora africaines qui interpellent à juste titre la France sur son passé colonial.
Algérie54: Peut-on voir dans cette séquence diplomatique les prémices d’un apaisement durable, ou s’agit-il surtout d’un geste de gestion conjoncturelle des tensions ?
Mehdy Belabbas: Nous devons espérer que cette démarche s’inscrive dans le long terme car les deux pays ne peuvent s’ignorer. Cela passera par la reconnaissance pleine et entière des crimes de la colonisation, l’ouverture des archives pour faire la lumière sur l’ensemble des crimes commis, la restitution du patrimoine historique et culturel pillé dans les colonies etc. La France a fait un pas important aujourd’hui mais il en faudra d’autres.
Algérie54: Au-delà des symboles, quels signaux concrets faudrait-il observer pour mesurer une réelle évolution des relations algéro-françaises après cette visite ?
Mehdy Belabbas: Nous attendons également un geste fort sur la reconnaissance des crimes du 17 octobre 1961 et la restitution de certains biens culturels comme les effets de l’Emir Abdel-Kader par exemple. Un projet loi vient d’être voté à l’assemblée mais il ne réglera pas toutes les questions. La France doit définitivement rompre avec les “nostalgiques” qui évoquent encore “les bienfaits de la colonisation” et remettent en cause la souveraineté du peuple algérien.
Entretien réalisé par Racha Selmi