Par Dr. Benali
Si la visite de la ministre déléguée Mme Alice Rufo à Sétif ce 8 mai 2026 revêt une dimension symbolique indéniable, la lecture du communiqué de l’Élysée révèle une stratégie d’instrumentalisation de la symbolique historique visant à débloquer certains dossiers sensibles, tout en réintroduisant une logique de conditionnalité politique, proche de la ligne défendue par Bruno Retailleau : l’exigence d’une « honnêteté mémorielle » articulée à la coopération consulaire et à la question de la libération d’un ressortissant français condamné par la justice algérienne.
A travers ce communiqué, apparaît une fracture entre la brutalité des réalités historiques et une lecture aseptisée, observée comme depuis l’autre côté d’une vitre diplomatique où la mémoire est filtrée, atténuée et réajustée aux impératifs politiques du moment, comme l’illustrent les éléments suivants :
– Avant tout, les crimes coloniaux en Algérie ne se limite pas à un 8 mai 1945. Toute initiative d’apaisement devrait prendre en considération la hiérarchie mémorielle : Il existe une forme de virtualité dans la commémoration de Sétif (1945) pour masquer la barbarie de la conquête initiale. L’honnêteté ne peut être partielle. Elle doit inclure l’extermination, les spoliations foncières et la torture pratiquée dès 1830 ; une étape que le cadre actuel d’un partenariat semble encore hésiter à franchir totalement.
– « la répression des manifestations dans les villes de Sétif, Guelma et Kherrata durait plusieurs semaines et faisait des milliers de victimes ». L’utilisation du terme « répression » dans le communiqué de l’Élysée du 8 mai 2026 constitue effectivement une atténuation diplomatique qui réduit un événement historique majeur à une simple opération de maintien de l’ordre public. Le mot « répression »agit comme un filtre qui transforme un crime structurel de guerre en un incident de parcours de l’État. Il s’agit d’une « vérité vue à travers un miroir» plutôt qu’une confrontation réelle avec les faits historiques. Parler de « répression de manifestations », présente l’armée française comme réagissant à un trouble civil.
– « C’est la vérité de notre histoire et c’est l’honneur de la France de la regarder en face. » : Si le communiqué parle de « regarder en face », il semble privilégier une image virtuelle où la mémoire n’est qu’un levier de Realpolitik. Pour passer du miroir aux faits, la France devrait reconnaître que les tragédies de 1945 ne sont que le prolongement des crimes d’après 1830, une étape que le cadre actuel d’un partenariat semble encore hésiter à franchir totalement.
– L’expression« regarder l’histoire en face » utilisée dans le communiqué de l’Élysée soulève une question fondamentale : cette lucidité s’appuie-t-elle sur la matérialité des faits de crimes coloniaux ou s’agit-il d’une construction virtuelle à travers un miroir mémoriel incliné,selon les besoins de l’État français?
Si la France voulait réellement regarder les faits « en face», elle ne pourrait occulter les massacres initiaux, comme les enfumades de 1844-1845, qui ont servi de « laboratoire » aux violences coloniales.
– En affirmant que c’est « l’honneur de la France» de regarder cette histoire, le communiqué déplace l’enjeu : l’acte de mémoire ne vise plus seulement la justice pour les victimes algériennes, mais la restauration d’une certaine grandeur morale française.
– « Cette démarche témoigne de la volonté du Président de la République de traiter des relations entre la France et l’Algérie avec honnêteté, dans le respect de toutes les mémoires qui y sont liées. » : Face à cette exigence de vérité factuelle et juridique, la démarche française de « respect de toutes les mémoires » vise à diluer la responsabilité historique de la France dans une pluralité de souvenirs (harkis, pieds-noirs), rendant la vérité floue et malléable.
En subordonnant le dialogue au « respect de l’intérêt national de chacun », le texte s’éloigne d’une approche purement mémorielle pour entrer dans une logique de négociation d’État à État, très proche de la ligne Retailleau, puisque le texte ne fait pas mention de l’agent consulaire algérien arrêté en France suite aux allégations mensongères d’un youtubeur à la solde des officines hostiles à l’Algérie.
Tout ce flou terminologique employé dans le communiqué implique que la France entend de maintenir une « porte d’entrée » pour des dossiers et atteindre un objectif transactionnel : c’est d’obtenir le retour « prioritaire » de Christophe Gleizes, la reprise des activités de l’ambassadeur et la reprise de la coopération consulaire sans avoir à céder sur le fond du contentieux historique colonial.
L’honnêteté ne peut être partielle. Avant la gestion des dossiers consulaires ou du cas du pseudo- journaliste Gleizes, le préalable indispensable à toute relation de confiance doit passer par : le rétablissement de la vérité sur les enfumades, l’expropriation de la puissance coloniale des biens des algériens, le crime commis par l’armée coloniale française et la restitution des archives, la libération de l’agent consulaire algérien, et la liste est longue.
Enfin, ce communiqué, une pièce de théâtre diplomatique, tente de clore une séquence de « pathologisation » des relations bilatérales en utilisant la tragédie de Sétif comme un « remède » diplomatique pour extraire Christophe Gleizes et rétablir une présence ambassadeuriale. La dimension éthique de la mémoire se trouve ici étroitement imbriquée dans une stratégie de gestion de crise consulaire.