Par Hanane Ben
Cent ans après la fin de la guerre du Rif, la question rifaine refait surface au cœur de l’Europe — mais dans un silence total du côté du voisin de l’Ouest.
À Madrid, la conférence internationale organisée par le Parti national Rifeño sous le thème «1926–2026 : Cent ans de la cause rifaine» a réuni intellectuels, juristes, analystes politiques, journalistes et anciens responsables militaires espagnols autour d’un sujet longtemps considéré comme marginal : l’avenir politique et historique du Rif.
Plusieurs personnalités espagnoles ont publiquement évoqué la question rifaine comme un enjeu historique, politique et régional majeur. Les intervenants ont débattu de la République du Rif, de la mémoire coloniale, de l’usage des armes chimiques durant la guerre du Rif, mais aussi des perspectives géopolitiques d’une région redevenue objet de réflexion stratégique en Méditerranée occidentale.
Le message porté par les participants était clair : cent ans après la guerre du Rif, cette question n’appartient plus seulement au passé colonial. Elle revient désormais dans le débat international comme un dossier lié à la mémoire, à la justice historique et aux équilibres géopolitiques de la Méditerranée occidentale.
Les déclarations de plusieurs personnalités espagnoles ont particulièrement retenu l’attention, en appelant à l’ouverture d’un débat sérieux et sincère sur l’histoire commune entre l’Espagne et le Rif, ainsi que sur les conséquences politiques et humaines que cette histoire continue de produire aujourd’hui.
L’écrivain et intellectuel espagnol Carlos Paz a qualifié cette rencontre de «moment historique». «Après avoir abordé les aspects juridiques, nous allons désormais nous tourner vers l’avenir, vers les relations politiques et juridiques entre les républiques démocratiques européennes et la république qui pourrait, demain, représenter une force positive d’équilibre et de coopération pour l’Espagne : la République du Rif, indépendante et démocratique», a-t-il déclaré, affirmant son soutien aux «causes justes» et aux peuples qu’il considère comme opprimés. «Nous défendons la Palestine et nous défendons les peuples opprimés. C’est dans cette même logique que nous défendrons la cause du Rif».
Il a par ailleurs insisté sur le fait que la question rifaine ne relevait pas uniquement de considérations historiques ou émotionnelles, mais constituait également un enjeu stratégique et politique pour l’Espagne et la stabilité régionale.
«Pour l’Espagne, il ne s’agit pas seulement d’une question de justice et de légitimité, mais aussi d’intérêts stratégiques. L’existence d’une nation démocratique et républicaine dans le Rif pourrait représenter un atout important pour l’Espagne», a-t-il insisté.
De son côté, le professeur espagnol de relations internationales, Guillermo Rocafort, a appelé le peuple rifain à défendre sa cause «avec arguments et logique», tout en investissant les espaces politiques, intellectuels et médiatiques. Selon lui, le contexte international actuel, marqué par la montée d’un monde multipolaire, ne permet plus d’imposer un récit unique en Europe ou en Espagne.
Guillermo Rocafort a estimé qu’une partie croissante de l’opinion publique espagnole commençait à prendre conscience des pressions exercées par certains acteurs politiques cherchant à déstabiliser la région. Il a affirmé que le Rif pouvait incarner un modèle fondé sur la solidarité, la coexistence et le respect mutuel, loin des logiques de confrontation et des tensions artificielles.
L’universitaire espagnol a également invité son auditoire à envisager l’émergence d’une région rifaine dotée d’une large souveraineté dans un cadre républicain, estimant qu’un tel modèle pourrait ouvrir la voie à une nouvelle dynamique de stabilité et de coopération en Méditerranée occidentale. Il a, par ailleurs, dénoncé ce qu’il a présenté comme un processus de fragmentation de l’identité rifaine au cours des dernières décennies. Selon Guillermo Rocafort, l’affaiblissement des structures locales rifaines et l’imposition d’administrations extérieures ont freiné le développement de la région et accentué le sentiment de marginalisation chez une partie de la jeunesse.
Il estime également que la question rifaine occupe désormais une place croissante dans les débats politiques, juridiques et stratégiques en Espagne.
Le général espagnol à la retraite Diego Camacho, quant à lui, a tenu des propos particulièrement remarqués sur l’histoire politique du Rif et ses relations avec le sultanat marocain au début du XXe siècle. Lors de son intervention, Diego Camacho a affirmé que, dans les années 1920, le Rif était perçu comme une entité distincte du sultanat de Fès, tant sur le plan politique que religieux. Selon lui, les populations rifaines ne reconnaissaient ni l’autorité spirituelle du sultan ni son statut de « Commandeur des croyants », contrairement au récit officiel défendu aujourd’hui par les autorités marocaines.
Le général espagnol a expliqué que le Rif disposait alors de sa propre organisation politique, sociale et militaire, avec une identité spécifique qui le distinguait du sultanat marocain de l’époque.
Les déclarations de Diego Camacho ont relancé le débat sur le statut politique du Rif durant la période coloniale et sur ses relations historiques avec le pouvoir central marocain. En affirmant que les Rifains ne reconnaissaient ni l’autorité politique ni religieuse du sultan, Diego Camacho a ravivé un débat historique sensible autour de l’identité politique du Rif.
Tandis que le sujet gagne du terrain dans certains cercles académiques et stratégiques européens, il reste quasi absent du paysage médiatique marocain, comme si la question rifaine — à l’image de celle du Sahara Occidental — demeurait un impensé du débat public.