Dans la riche tradition littéraire algérienne, la mer Méditerranée a souvent figuré comme toile de fond tragique ou symbole d’exil : traversée périlleuse des harraga, frontière coloniale ou mémoire douloureuse de la guerre. Mais jamais, jusqu’à Ahmed Benzelikha, un romancier algérien n’avait élevé cette mer au rang de véritable personnage central, vivant, solaire et humaniste.
Avec son roman Elias (Casbah Éditions, 2019), l’auteur constantinois signe une odyssée initiatique où la « Bahr el Moutawasat » devient matrice, amante et guide spirituel. Un acte de consécration inédit qui fait de Benzelikha le pionnier d’une nouvelle poétique méditerranéenne algérienne.
Né en 1967 à Constantine, Ahmed Benzelikha incarne la figure de l’intellectuel total : linguiste, économiste, spécialiste en communication, chroniqueur régulier à El Watan et Le Quotidien d’Oran, expert auprès de l’UNESCO où il préside le Comité algérien pour le Programme Mémoire du monde. Son œuvre, ancrée dans l’humanisme, le dialogue des civilisations et la quête de sens, transcende les clivages. Pourtant, c’est dans la fiction que sa voix résonne le plus profondément. Après La Fontaine de Sidi-Hassan (2014), évocation des tensions pré-coloniales sur la côte algérienne, et La Roqya de Cervantès (2017), hommage au captif d’Alger, Elias marque un tournant : la Méditerranée n’est plus un décor historique, elle devient le cœur battant du récit.
Elias ou la Méditerranée comme protagoniste solaire :
Court roman à l’instar du Vieil homme et la mer d’Hemingway et de L’étranger de Camus, mais d’une densité rare, Elias revisite l’Odyssée d’Homère tout en dialoguant avec la sourate Al-Kahf et les mythologies méditerranéennes.
Le héros, Elias (Lyès en darija), quitte la cité paralysante de Stasis pour embarquer sur Le Moïse et partir à la recherche du « Masque de Dieu ». D’île en île, de rêve en rencontre, il traverse une Méditerranée qui n’est pas seulement un espace géographique : elle est personnage à part entière, « solaire » par excellence, comme l’a souligné l’auteur lui-même.« La Méditerranée est au centre du roman, qui plus est elle est, par elle-même, un véritable personnage du récit », confie Benzelikha dans un entretien.
Lumineuse, maternelle, matricielle, elle incarne l’harmonie entre l’homme et le monde, entre Orient et Occident, entre visible et invisible. Loin des récits de naufrages désespérés qui dominent la littérature des années 2000 (Salim Bachi, Malika Mokeddem ou Abdelkader Djemaï), Benzelikha en fait un lac de lumière où se nouent les dialogues des civilisations. Elias y apprend le renoncement, l’action (« J’agis donc j’existe ») et la plénitude existentielle. La mer n’engloutit pas : elle révèle, elle élève, elle unit. La critique l’a immédiatement perçu. Afifa Bererhi, dans la revue Babel, y voit « une odyssée spirituelle » où la Méditerranée devient hymne à l’universalité humaine. Mohamed Bouhamidi parle d’un « roman des allégories » où chaque vague porte une parabole. Sara Kharfi, dans Algérie Littéraire, souligne son caractère philosophique et mystique : une invitation à vivre intensément dans un monde de banalité et de paupérisation intellectuelle.
Une consécration inédite dans la littérature algérienne :
Certes, la Méditerranée traverse l’œuvre de Mohammed Dib (Qui se souvient de la mer), de Kateb Yacine ou encore de Malika Mokeddem (N’zid, Mes Hommes), où elle figure comme lieu et non-lieu de l’exil. Mais elle reste souvent un obstacle, une menace ou une nostalgie. Chez Benzelikha, pour la première fois, un écrivain algérien la consacre pleinement : elle avance l’intrigue, elle dialogue avec le héros, elle incarne l’accomplissement d’une intimité singulière entre cultures et civilisations. Elias n’est pas un roman de la migration tragique ; c’est une célébration solaire du métissage méditerranéen.Cette audace s’inscrit dans toute la trajectoire de l’auteur. Ses études (Omar et l’Occident, Le travail de dignité) et ses autres fictions (Rendez-vous au Mont Saint-Michel, Les Dupes, La Roqya de Cervantès) tissent le même fil rouge : le dialogue, la mémoire partagée et le refus des frontières artificielles. Président du Comité Communication et Information de la Commission nationale algérienne pour l’UNESCO, Benzelikha porte dans sa vie comme dans son œuvre ce « vivre-ensemble » méditerranéen qu’il défend contre les vents contraires du numérique, de la division et du choc des civilisations.
Un passeur entre les rives:
En faisant de la Méditerranée un personnage vivant, Ahmed Benzelikha comble un vide dans la littérature algérienne contemporaine. Il nous rappelle que cette mer, berceau de tant de civilisations, reste un espace de possibles. Elias n’est pas seulement un roman : c’est une invitation au voyage intérieur et physique, un appel à « couper la corde » et à danser sa propre sirtaki existentielle, comme le suggère la référence à Zorba le Grec dans le roman Elias.
Dans un pays ancré dans ses terres mais ouvert sur le large, Benzelikha, l’enfant de Constantine la suspendue, devient le premier passeur littéraire qui consacre la Méditerranée non comme une limite, mais comme un horizon de liberté et d’harmonie.
Une œuvre solaire, profondément algérienne et universelle, qui mérite d’être lue comme un classique en devenir.
Ahmed Benzelikha, Elias, Casbah Éditions, 2019.