Par Hanane Ben

Une contribution du ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, qui devait initialement paraître dans le magazine bruxellois « Politico-Europe », a été déprogrammée à la dernière minute par la rédaction.

Pourquoi l’analyse géopolitique du MAE russe a-elle été annulée à la dernière minute ? Que dit-elle exactement pour avoir suscité une interdiction de paraître, dont les instigateurs ne sont autres que le lobby anti- russe au sein de l’Union européenne ?  

Sous le titre : « Quelques réflexions sur le règlement de la crise ukrainienne, l’Europe et la sécurité mondiale », le MAE russe a dressé un réquisitoire contre l'Union européenne et les pays occidentaux, qu'il accuse d'avoir utilisé la diplomatie comme un simple écran de fumée pour encercler la Russie et instrumentaliser l'Ukraine. Son argumentation se déploie en quatre points clés.

Pour Moscou, plus de vingt ans de négociations n'ont servi qu'à masquer l'expansion géopolitique de l'OTAN et de l'UE vers les frontières russes. Lavrov a affirmé que l'Europe et les États-Unis ont délibérément cultivé le nationalisme ukrainien dès 2004 (Révolution orange) pour transformer le pays en une « tête de pont anti-russe ».

Concernant le deuxième point, le ministre russe a imputé le basculement de l'Ukraine à l'intransigeance de l'UE concernant l'accord d'association de 2013. 

Le refus de compromis de Bruxelles et le report demandé par le président Ianoukovitch auraient ainsi provoqué des émeutes, menant au « coup d'État » de février 2014.

Lavrov a dénoncé la « perfidie » de l'Allemagne, de la France et de la Pologne, qui avaient garanti un accord de transition avant de soutenir immédiatement le nouveau pouvoir.

Le point suivant, c’est une accusation claire et nette contre l’Europe d'avoir fermé les yeux sur les violences contre les civils pro-russes (notamment le drame d'Odessa en mai 2014).

Plus encore, Lavrov s'est appuyé sur les déclarations ultérieures d'Angela Merkel et de François Hollande pour affirmer que les accords de Minsk (2015) n'ont jamais été conclus de bonne foi par les Européens, mais n'étaient qu'un stratagème pour «gagner du temps» et armer l'Ukraine.

Dans le dernier point, le chef de la diplomatie russe a rappelé le rejet par les États-Unis et l'OTAN (soutenus par l'Europe) des propositions russes de garanties de sécurité en janvier 2022.

Il conclut en accusant les Occidentaux, et plus particulièrement l'ancien Premier ministre britannique Boris Johnson, d'avoir délibérément saboté les négociations d'Istanbul juste après le début de l'intervention militaire, fermant ainsi la porte à toute solution négociée.

Abordant ensuite la situation actuelle, le ministre russe a décrypté le récent changement de discours des dirigeants européens, qui évoquent désormais des négociations. Selon lui, cette volonté de dialogue n'est qu'une façade visant à dicter les conditions de l'Europe.

Lavrov a dénoncé une stratégie double : d'un côté, l'UE instrumentalise le Conseil de l'Europe pour mener une « guerre juridique » via des tribunaux spéciaux et valide des actions hostiles en haute mer ; de l'autre, elle feint de chercher la paix tout en affirmant que le soutien militaire à Kiev en est la condition essentielle. 

Pour Moscou, le véritable objectif de l'Occident n'est pas de négocier, mais de sauver le régime de Zelensky de l'effondrement militaire. Un cessez-le-feu ne servirait qu'à « geler » le conflit pour gagner du temps, permettant ainsi le déploiement d'une coalition militaire franco-britannique sur le sol ukrainien.

Le chef de la diplomatie russe a affirmé que les élites européennes, ayant massivement investi leur capital politique et financier dans cette confrontation, cherchent à repousser l'échéance jusqu'en 2030, date à laquelle l'Europe espère atteindre sa pleine capacité de défense face à la Russie.

En attendant, Lavrov a soutenu que l'UE profite du sacrifice des soldats ukrainiens pour masquer ses propres ambitions d'expansion.

Le projet européen consisterait ainsi à absorber l'Ukraine, la Moldavie et la Géorgie, tout en profitant de l'élargissement de l'OTAN à la Finlande et à la Suède. À terme, l'Ukraine ne serait plus perçue comme un simple État souverain, mais comme le fer de lance armé d'une future force militaire européenne autonome.

Lavrov a mis en garde contre les risques majeurs que cette dynamique fait peser sur la sécurité mondiale, soulignant qu’une confrontation directe entre l'OTAN et la Russie pourrait mener à un engrenage nucléaire catastrophique.

Lavrov s'est inquiété particulièrement du renforcement militaire européen mené au nom de l’« autonomie stratégique », pointant du doigt la volonté de la France d'étendre son « parapluie nucléaire » à d'autres membres de l'UE, une initiative qu'il a jugé inefficace et dangereuse.

 Il a rejeté catégoriquement, par ailleurs, les accusations occidentales prêtant à Moscou des visées agressives au-delà de l'Ukraine, les qualifiant d'absurdités et de désinformation destinées à justifier les dépenses militaires de l'Europe. C'est ce climat de défiance qui, selon lui, rend aujourd'hui tout dialogue constructif impossible.

En conclusion, le ministre russe précise la position de Moscou vis-à-vis d'éventuelles négociations, rappelant que si Vladimir Poutine reste ouvert au dialogue, l'Europe ne peut y prétendre en tant qu'observateur impartial puisqu'elle affiche ouvertement sa volonté de faire perdre la Russie.

 Lavrov réaffirme que la voie diplomatique doit servir à atteindre les objectifs de l'opération militaire spéciale, à savoir sécuriser les frontières occidentales russes, protéger les droits des populations russophones et orthodoxes, et stopper l'expansionnisme occidental au nom d'un monde multipolaire.

 Constatant que les dirigeants européens ont eux-mêmes détruit le modèle de sécurité régionale hérité de l'Acte d'Helsinki de 1975, il appelle à bâtir une nouvelle architecture de sécurité eurasienne, fondée sur le principe d'une sécurité égale et indivisible. L'Europe pourra s'y joindre le moment venu, à la condition stricte qu'elle abandonne ses ambitions expansionnistes et ses ultimatums.