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C’est souvent l’enfant blessé lové dans notre inconscient qui pilote notre navire existentiel

Il est des arts, des connaissances et des « réussites sociales » qu’on pourrait croire réservés uniquement aux esprits raffinés. Aux caractères bien trempés. Aux personnalités à la psychologie solidement constituée et équilibrée. Or, contrairement à ce qu'on pourrait penser, ces performances et fortunes ne sont pas innées, mais s’acquièrent à force de persévérance et d’opiniâtreté.   

Par Khider Mesloub

Il est des arts, des connaissances et des «réussites sociales» qu’on pourrait croire réservés uniquement aux esprits raffinés. Aux caractères bien trempés. Aux personnalités à la psychologie solidement constituée et équilibrée. Or, contrairement à ce qu’on pourrait penser, ces performances et fortunes ne sont pas innées, mais s’acquièrent à force de persévérance et d’opiniâtreté.   

On ne s’improvise pas artiste, scientifique ou dirigeant sans avoir au préalable fait ses preuves en matière d’apprentissage et d’entraînement. Tout compte fait, dans la vie, tout est question d’apprentissage et d’entraînement afin de fortifier et d’affiner les graduels acquis, les compétences. À la base de toute réussite sociale, de tout accomplissement de soi, se niche l’investissement personnel opiniâtre. 

Encore faudrait-il que l’investissement personnel s’épanouisse dans un cadre familial sécurisant, aimant, protecteur et valorisant. Certes, idéalement, la famille unie et durable demeure la clé de voûte d’une vie réussie et de l’épanouissement personnel. Cependant, ce schéma idéal se heurte à une triste et sinistre réalité. 

Pour nombre d’enfants, la famille constitue la première institution oppressive et répressive de la société. En effet, pour de nombreux enfants la cellule familiale peut s’apparenter à une véritable cellule carcérale. Une prison. Une maison de correction. Une structure de privation des libertés. Un repaire de maltraitances. De violences domestiques.  De la domestication des enfants. Un lieu de craintes et de contraintes. De pressions et de répressions. Des refus et des abus. Parfois un asile psychiatrique, tant les relations nouées au sein de la famille sont toxiques, destructrices.

Aussi, grandir dans un environnement affectueux et attentionné permet-il à un enfant d’apprendre à se connaître de manière saine et confiante. De découvrir le monde avec assurance. D’affronter les vicissitudes de la vie et l’adversité avec audace et hardiesse.

Cependant, au cours de l’existence, particulièrement durant l’enfance, il suffit d’une « fracture psychique », d’un traumatisme, pour déstructurer toute la structure psycho-affective de toute personne victime de quelque maltraitance. Un enfant est très sensible aux troubles générés au sein de sa famille. Il emporte les cicatrises de ses blessures durant toute son existence, car on ne peut panser les plaies de l’enfance, elles demeurent indélébiles. 

Les maltraitances infligées par les parents, les brimades et humiliations imposées par les pairs (de l’école ou du quartier), marquent au fer rouge l’enfant. Surtout lorsqu’il ne trouve pas d’équilibre compensatoire ailleurs, dans la réussite scolaire par exemple. Ces blessures invalidantes vont handicaper son développement psycho-affectif et social. Il sera en proie aux tourments au point de le fragiliser. Malmené, déstabilisé, toute sa personnalité sera déséquilibrée. 

Globalement, tout un chacun subit quelques blessures psychologiques lors de son enfance, à des degrés traumatiques variables. Nous sommes tous exposés aux potentiels traumatismes infantiles qui nous affectent à l’âge adulte. Nous en portons les stigmates durant toute notre existence. 

De manière générale, les traumatismes de l’enfance ont un impact très fort sur la construction de l’identité, notamment l’estime de soi. Les traumatismes impactent la psyché, mais peut également altérer le corps. Selon certaines études, les enfants exposés à la violence, qu’elle soit physique, mentale, émotionnelle ou sexuelle, peuvent en effet développer un vieillissement biologique plus précoce en tant qu’enfant. 

En tout cas, les blessures émotionnelles endurées dans l’enfance peuvent se prolonger tout au long de la vie, même à l’âge adulte. Les traumatismes de l’enfance, selon leur intensité et gravité, assiègent la victime jusqu’à l’âge adulte. 

Par ailleurs, tout traumatisme modifie la vie psychique d’un individu. Il peut surtout nuire gravement à l’estime de soi et à la confiance envers le monde extérieur. Certains traumatismes endurés dans l’enfance peuvent conduire à des comportements autodestructeurs ou toxiques. Entraîner une dépression chronique. Voire mener au suicide.

Les traumatismes et les blessures émotionnelles feront partie de la colonne vertébrale des émotions à l’âge adulte.

En effet, parvenu à l’âge adulte l’enfant blessé figé en nous s’empare du gouvernail de notre vie. On croit être maître à bord, mais c’est souvent l’enfant blessé lové dans notre inconscient qui pilote notre navire existentiel. 

Freud disait, en paraphrasant le poète britannique William Wordsworth, que « l’enfant est le père de l’homme ». Cet énoncé formulé ainsi peut paraître paradoxal. Mais à y regarder de près, à prendre la peine de l’analyser, on mesure sa pertinence démonstrative au plan psychosociologique. 

En effet, il veut signifier par là que toute la personnalité de l’homme est constituée dès l’enfance. Autrement dit, la psychologie de l’être humain est le produit d’un processus fondé sur l’éducation prodiguée par les parents et la société au cours des premières années de la vie. 

Tout adulte peut donc être considéré comme le « produit fini » (« être accompli ») d’une éducation et d’un état psychique acquis dans la prime enfance. En d’autres termes, l’enfant détermine la vie de l’adulte. L’enfance façonne l’adulte. Et donc influence l’adulte. Elle impacte durablement la vie adulte. 

Cela corrobore la réflexion visionnaire de Spinoza formulée au 17ème siècle : « Les hommes se croient libres pour la seule raison qu’ils sont conscients de leurs actions, et ignorants des causes par quoi elles sont déterminées ». Nous ignorons en effet, souvent, la causalité de nos réactions et actions. Cette causalité s’enracine dans notre profonde psyché façonnée par nos éducateurs (parents, enseignants) et nos gouvernants (la société dominée par une classe sociale détentrice des moyens de conditionnement des mentalités).

Quelques siècles plus tard, dans le prolongement du même postulat, le psychanalyste Freud écrit : « Dès les six premières années de l’enfance, la psychologie du lycéen, le petit homme a établi le mode et la tonalité affective de ses relations aux personnes de l’un et l’autre sexe, il peut, à partir de là les développer et les transformer selon des directions déterminées, mais il ne peut plus les abolir ». 

Autrement dit, l’adulte demeure éternellement captif de son enfance. Car tous nos affects, toutes nos émotions, nos manières d’agir, de réagir, de ressentir, de penser, en un mot notre personnalité, se construisent à cette période de l’enfance, située entre 0 an et 10 ans. Une fois que ces structures psycho-affectives ont imprégné et façonné la personnalité de l’enfant, elles s’incrustent définitivement. 

Une fois adulte nous affichons certes un corps de lion qui impressionne par sa robustesse, mais qui renferme en vrai souvent une personnalité de chat qui miaule à la moindre contrariété et fuit à la moindre adversité, si notre équipement psychique a été imparfaitement construit ou, pire, violemment malmené durant notre prime enfance. 

Mais, dialectiquement, au-delà d’être le père de l’homme, le même être humain est le fils de son temps, autrement dit il est le produit des rapports sociaux inscrits eux-mêmes dans un mode de production spécifique constamment en évolution. Car, comme le soulignait Karl Marx : « ce n’est pas la conscience qui détermine l’homme, c’est au contraire le milieu social qui détermine l’homme ». 

Aussi, là où la famille a failli son œuvre éducative, la société pourrait y remédier en offrant à l’homme émotionnellement blessé des conditions idéales de guérison, notamment par l’exercice d’une activité professionnelle valorisante, l’occupation artistique, l’engagement politique, la médiation, la spiritualité. C’est ce qu’on appelle en psychologie sublimation, transformation de ses complexes en activités socialement valorisées. La sublimation permet ainsi de réorienter l’angoisse vers quelque chose de plus sain.

D’aucuns tentent de guérir leurs blessures émotionnelles en consultant un psychologue. Commencent la phase d’exploration de soi, d’introspection accomplie avec l’aide précieuse d’un thérapeute. 

La tâche la plus difficile se dessine dès le début de la thérapie car ils doivent se pencher sur leur passé, celui de leur famille, en exhumant tout ce qui est enfoui dans les profondeurs de leur histoire déchirée probablement par des meurtrissures aux séquelles encore béantes.

Sans oublier que le vécu de chaque personne est jalonné de zones d’ombre dont elle a du mal à percer le mystère. Car la mémoire est trop sélective pour s’attacher à certains détails pourtant chargés de sens. Sans compter ce que l’inconscient renferme de pages noires dont la lecture est impossible à décrypter.

Aussi, toute thérapie se heurte à des mécanismes de défense car de toutes les connaissances, la connaissance de soi est la plus douloureuse. 

Exhumer le passé c’est comme extraire un cadavre de sa tombe. C’est se préparer à devoir affronter les spectres de son enfance, les fantômes de sa famille traumatique. 

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