Par Hanane Ben
La guerre entre l'Espagne et le Maroc est loin d'avoir rendu ses dernières armes. Si les tensions frontalières et les différends migratoires occupent régulièrement la scène internationale, une bataille d'une tout autre ampleur se joue dans les profondeurs de l'Atlantique.
Au cœur de cet affrontement feutré se dresse le mont sous-marin Tropic, un trésor géologique de minéraux critiques convoité par Madrid et Rabat, mais autour duquel gravite désormais l'ombre grandissante des intérêts militaro-industriels israéliens, concrétisée par des manœuvres navales et aériennes menées à proximité il y a tout juste dix-huit mois.
Ce volcan éteint depuis des millions d'années, situé à mille mètres sous la surface et à 269 milles nautiques des îles Canaries, concentre dans sa croûte une richesse minérale colossale. Ses réserves en cobalt, estimées suffisantes pour équiper plus de 277 millions de véhicules électriques, côtoient des gisements stratégiques de tellure, de nickel et de terres rares. Dans un monde en pleine transition énergétique et en quête désespérée de souveraineté industrielle, Tropic est devenu le nouvel El Dorado sous-marin. Pour l'Espagne, ce sommet englouti constitue le prolongement naturel de la plateforme continentale des Canaries, une position défendue formellement auprès des Nations Unies depuis 2014 pour obtenir une extension souveraine jusqu'à 350 milles.
Pour le régime marocain, la mainmise sur ce géant sous-marin relève d'une offensive expansionniste délibérée. En annexant unilatéralement les eaux territoriales et la zone économique exclusive au large du Sahara Occidental par ses lois de 2020, Rabat cherche à imposer un fait accompli en étendant brutalement ses frontières maritimes vers ce gisement inestimable.
Mais derrière cette fuite en avant territoriale se cache une imposture géographique et juridique : la projection marocaine sur Tropic est une illusion géométrique qui s'effondre sans l'occupation du territoire sahraoui. Rabat ne peut prétendre toucher à ce trésor sous-marin qu'en s'appropriant illégalement la façade maritime du Sahara Occidental, au mépris le plus total du droit international et des résolutions de l'ONU.
Cette rivalité bilatérale prend une dimension globale au regard de l'engrenage militaire qui s'installe dans la région. L'enjeu de Tropic ne se limite plus aux seules prospections gazières menées dans la zone de Boujdour par la firme israélienne NewMed Energy pour le compte du royaume alawite, ni à l'exclusion éthique de sa maison-mère Delek Group par les grands fonds internationaux. Il s'incarne désormais dans l'alignement géopolitique et stratégique sans précédent scellé entre les deux régimes coloniaux Rabat et Tel-Aviv, concrétisé par des exercices militaires d'envergure organisés dans le secteur à l'aube de l'année 2025.
L'empreinte sioniste dans le secteur de la défense marocaine transforme cette querelle de souveraineté en une poudrière régionale. Alors que sept géants de l'armement hébraïque comme IAI, Elbit ou Rafael débarquent en force au salon aéronautique de Marrakech pour fournir des drones, des lance-roquettes et des systèmes de frappe de précision, la présence d'unités de combat et la tenue de manœuvres conjointes à proximité immédiate des zones maritimes litigieuses envoient un signal sans ambiguïté à Madrid. Derrière la bataille du droit de la mer et l'attente d'un code minier international sur les grands fonds se dessine une véritable épreuve de force à trois bandes, où l'Espagne voit la maîtrise des ressources stratégiques des Canaries directement menacée par l'axe militaro-industriel noué entre le Maroc et ses alliés.
Pourquoi personne ne peut encore revendiquer ni exploiter le mont Tropic
Si le mont Tropic attise toutes les convoitises, aucun État ne peut aujourd'hui s'en déclarer propriétaire exclusif ni y envoyer des machines d'extraction. Cette paralysie tient d'abord aux règles strictes fixées par la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer. La zone économique exclusive d'un pays s'arrête en effet à 200 milles nautiques de ses côtes. Situé à 269 milles des îles Canaries et à une distance équivalente de la côte africaine, le volcan se trouve hors des frontières maritimes automatiques. Il relève pour l'instant du domaine des fonds marins internationaux, considéré juridiquement comme le patrimoine commun de l'humanité.
Pour étendre leurs droits souverains jusqu'à 350 milles nautiques et faire valoir des prédictions d'exploitation, les États doivent prouver devant la Commission des limites du plateau continental de l'ONU que le fond marin constitue le prolongement naturel de leur relief terrestre. L'Espagne a déposé un dossier scientifique solide en 2014, mais l'instance internationale n'a toujours pas statué. De son côté, le Maroc a promulgué des lois internes en 2020 pour afficher ses prétentions, mais sa démarche se heurte à un mur juridique infranchissable. Rabat calcule ses distances depuis la côte sahraouie, or l'ONU ne reconnaît pas la souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental. La revendication marocaine demeure donc nulle aux yeux du droit international, d'autant que l'ONU interdit toute attribution unilatérale en cas de chevauchement territorial sans un accord bilatéral négocié.
Même si la souveraineté sur ce secteur venait à être tranchée, l'extraction minière commerciale en eaux profondes demeure à ce jour strictement interdite à l'échelle mondiale. L'Autorité internationale des fonds marins n'a toujours pas approuvé le code minier global devant encadrer l'exploitation et la protection de ces écosystèmes sous-marins extrêmement fragiles. Sans ce cadre légal international et face au coût technologique exorbitant d'une extraction à plus de mille mètres de profondeur, Tropic reste un trésor sous scellés qu'aucun gouvernement ne peut officiellement exploiter.
Les conséquences explosives d'un pillage du mont Tropic
Si un État ou un consortium d'aventuriers décidait d'outrepasser le droit international pour vandaliser le mont Tropic, le passage en force provoquerait une onde de choc immédiate aux conséquences dévastatrices.
Sur le terrain militaire et sécuritaire, toute tentative d'extraction unilatérale constituerait un casus belli explicite pour l'Espagne et un camouflet direct à la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer. Voir des navires de forage ou des engins miniers s'installer à seulement 269 milles des îles Canaries sous pavillon étranger serait immédiatement interprété par Madrid comme une agression territoriale directe. L'Espagne et l'Union européenne n'auraient d'autre choix que de riposter par un blocus diplomatique total et le déploiement de la Marine militaire espagnole pour intercepter et arraisonner les intrus. Le sud des Canaries se muerait instantanément en un théâtre d'affrontement naval à haute tension, verrouillant militairement la région.
Sur le plan environnemental, une telle opération relèverait du crime écologique pur et simple. Pour arracher la croûte de cobalt et de tellure incrustée à plus de mille mètres de profondeur, des monstres d'acier chenillés devront broyer le sommet du volcan, détruisant à jamais des sanctuaires biologiques centenaires. Le râpage des fonds marins libérerait d'immenses panaches de sédiments lourds et de particules toxiques. Dispersés par les puissants courants atlantiques, ces Nuages de la mort étoufferaient la faune abyssale, empoisonneraient durablement la chaîne alimentaire et frapperaient de plein fouet les ressources halieutiques des Canaries et de la côte ouest-africaine.
Sur le plan financier, les pirates du cobalt se heurteraient à un mur commercial infranchissable. À l'image du bannissement spectaculaire infligé par le Fonds souverain norvégien à Delek Group pour ses prospections illégales au large du Sahara Occidental, les opérateurs de ce pillage sous-marin seraient immédiatement bannis des marchés internationaux. Aucune grande marque automobile européenne ou américaine ne prendra le risque d'intégrer dans ses batteries un « minerai de sang » volé dans des eaux contestées au prix d'un désastre écologique. La tentative de braquage se soldera par un minerai invendable, un fiasco industriel et une crise géopolitique majeure.
Le braquage géologique du Sahara Occidental : la vérité confisquée du mont Tropic
Sur le strict plan de la géographie et du droit de la mer, la vérité scientifique dérange autant à Madrid qu'à Rabat : le mont Tropic se dresse dans le prolongement naturel le plus direct des côtes du Sahara Occidental. Si le territoire sahraoui était un État pleinement souverain et reconnu, ce trésor sous-marin lui reviendrait de droit au titre de sa marge continentale. L'imposture est totale : l'Espagne s'échine à raccrocher le volcan à l'arc canarien par un contorsionnisme géologique, tandis que le royaume voyou du Maroc tente d'en faire le trophée d'une annexion illégale.
En réalité, le mont Tropic se trouve face à un peuple dépossédé de sa terre et de ses mers. En confisquant la souveraineté du Sahara Occidental, Rabat verrouille l'unique juridiction légitime capable de revendiquer ce gisement, condamnant ce géant de cobalt à demeurer au cœur d'un piratage territorial géant où les ressources sahraouies sont une fois de plus sacrifiées.
Cette spoliation se nourrit de complicités cyniques et de renoncements politiques. Même si le gouvernement de Pedro Sanchez a capitulé en soutenant le plan d'autonomie marocain, même si Washington ferme les yeux et même si des multinationales sans scrupules s'empressent de piller les richesses du Sahara Occidental au mépris le plus souverain des arrêtés limpides de la Cour de justice de l'Union européenne, cette stratégie du fait accompli repose sur du sable. Les prédateurs économiques et leurs parrains politiques ne pourront pas profiter éternellement des faiblesses et des lenteurs du droit international. Le calcul de court terme des chancelleries s'effondrera face à la réalité historique. Le jour viendra inévitablement où le peuple sahraoui reconquerra sa souveraineté, reprendra son avenir en main et réclamera des comptes pour chaque gramme de minerai volé dans ses terres et dans ses eaux.