Par Mustapha AIT MOUHOUB

Évoquer l’attitude de l’Église chrétienne, en tant qu’institution officielle, vis-à-vis de la revendication du peuple algérien à s’affranchir du joug colonial et de son action armée pour l’indépendance, est tout à fait aisé. En effet, l’institution était expressément favorable à la colonisation et œuvrait ouvertement à entretenir le mythe de l’Algérie française auprès de la masse des colons.

Néanmoins, ce constat doit être nuancé dès lors qu’il s’agit des individus composant cette Église. Il existait une minorité de chrétiens libéraux, d’hommes de culte et de prêtres qui ont manifesté leur opposition au système colonial, leur désapprobation de la répression et de la torture, et qui, dans certains cas, ont carrément franchi le pas de s’engager aux côtés du combat mené par le peuple algérien.

La liste exhaustive de ces hommes de foi chrétienne et de justice étant à établir, il n’empêche que des noms parmi eux émergent, dont l’entretien de la mémoire devient un devoir pressant.

En dehors de quelques figures dont l’engagement actif pour l’indépendance algérienne est notoirement connu, la majorité des militants s’est retirée dans la même discrétion qui avait caractérisé leurs actions clandestines. Ce fut le cas pour les membres des réseaux de soutien au FLN – à l’instar des réseaux Jeanson et Curiel- ainsi que pour ceux que l’on appelait les « prêtres-ouvriers ».

Portés par leurs convictions, des prêtres, des pasteurs humanistes et des militants chrétiens engagés pour la justice ont fourni une aide logistique et médicale indispensables au FLN dans sa lutte contre le colonialisme.

Guidés par une conception humaniste des préceptes évangéliques et un attachement indéfectible à la défense les droits humains, certains sont allés jusqu’à intégrer les rangs de l’ALN, affirmant ainsi leur pleine appartenance à la nation algérienne, à l’instar du Docteur Pierre Chaulet.

 Cet engagement s’est exprimé dans de nombreuses régions de l’Algérie, avant et pendant la Guerre de libération nationale, mais aussi en France même.

Au cœur de la métropole coloniale, ces hommes de foi se sont enrôlés dans des réseaux de soutien organisés, mettant à la disposition des militants de la fédération de France du FLN des refuges, des cachettes, ainsi que de fausses cartes d’identité et documents de voyage. Surnommés aussi les « porteurs de valises », ils collaboraient activement au transfert des fonds collectés auprès des travailleurs algériens.

Enfin, ces militants chrétiens ont joué un rôle crucial dans la dénonciation de la torture et de la répression coloniale, multipliant les publications dans les médias pour alerter l’opinion publique sur ces atteintes graves à la dignité humaine.

Monseigneur Léon-Étienne Duval : l’Archevêque de « l’indépendance »

Décédé le 30 mai 1996 à l’âge de 92 ans, cette grande figure a été honorée par des obsèques qui ont marqué l’histoire contemporaine de l’Algérie. En ce jour de recueillement, la basilique Notre-Dame d’Afrique s’est parée d’une ferveur plurielle, réunissant des représentants de traditions religieuses anciennes. Ce moment a rappelé que l’Algérie demeure une terre historique des religions monothéistes, enrichie jadis par le génie théologique de Saint Augustin, enfant de « Thagaste », et par l’esprit de résistance de Saint Donat, dont la doctrine, mêlant foi et contestation sociale des populations locales, ébranla fortement l’hégémonie de l’Empire romain.

Devenue la « place du Cardinal Duval », l’esplanade de la basilique Notre-Dame d’Afrique abrite la chapelle Sainte-Monique, dernière demeure du prélat. Ce lieu incarne à lui seul l’héritage d’un homme de foi qui consacra sa vie à réconcilier les cœurs par-delà les croyances.

Le futur cardinal d’Alger, Léon-Étienne Duval, s’est opposé aux injustices du système colonial, dès sa nomination comme évêque de Constantine, à la fin des années 1940. Lorsque la Guerre de libération nationale éclate en 1954, il ne tergiverse pas et n’attend pas que l’Église officielle lui dicte sa conduite. Cet homme de foi, né en France, choisit de soutenir le droit des Algériens à l’autodétermination, ce qui lui vaut le surnom de « Mohamed Duval », collé par dérision par les partisans de l’Algérie française. Assumant pleinement ce sobriquet, il a su, par sa force de conviction, imposer sa stature historique de « Cardinal des Algériens ».

Abbé Alfred Berenguer : la foi et l’engagement humanitaire au service du FLN

Membre fondateur du Croissant rouge algérien, il a d’abord pris fait et cause, dès 1955, à la patrie qu’il a choisi du cœur, en fournissant de l’aide humanitaire aux combattants de l’ALN.

Engagé dès 1955 auprès de l’ALN, ce membre fondateur du Croissant-Rouge algérien a choisi sa patrie par le cœur. Il n’a point tergiverser sur le choix à prendre dans cette guerre d’indépendance qui va durer plus de sept ans. Le natif d’El Amiria à Ain Temouchent, en 1915 d’une famille de colons d’origine espagnole, devient vite une figure de l’action humanitaire du FLN.

Ce n’est pas un hasard si la direction de la Révolution l’a choisi pour porter la voix du FLN en Amérique latine. Sur cette terre lointaine, il s’est fait l’ardent défenseur de la cause algérienne, proclamant la légitimité d’un peuple en lutte pour sa liberté. C’est à ce titre qu’il a côtoyé d’illustres figures révolutionnaires du continent, telles que Fidel Castro et Ernesto Che Guevara.

Son élection comme député de la première législature de l’Algérie indépendante, dont il présida la Commission des Affaires étrangères, ne dût rien au hasard. Citoyen algérien dès l’indépendance de ce pays pour lequel il s’était engagé avec une foi et une conviction profondes, il reste vivant dans la mémoire de ses frères algériens. Il y incarne une figure humaniste dont la foi pure s’est opposée au carcan d’un système colonialiste que l’humanité entière a fini par vomir.

Inhumé au cimetière chrétien de Tlemcen le 19 novembre 1996, l’Abbé Berenguer a choisi la terre algérienne pour y établir sa dernière demeure. Il s’est éteint après une vie entière dédiée à la lutte pour la dignité humaine et le refus de toute domination, laissant le souvenir impérissable d’un homme de foi profondément attaché à son pays et aux nobles idéaux de liberté.

Robert Davezies : la foi au service des opprimés

Si son combat pour l’indépendance de l’Algérie a durablement marqué son image en France, il a, sa vie durant, défendu les causes tiers-mondistes à travers les continents soumis à la domination coloniale occidentale. Jouissant de la confiance de la direction de la fédération de France du FLN, il se voit confier des missions stratégiques sur le territoire de la France et ailleurs en Europe.

Sur le front éditorial, son rôle s’avère primordial : il coordonne notamment la publication, en 1957, d’une brochure clandestine dénonçant la torture en Algérie à travers des témoignages de soldats rappelés. Enfin, il apporte un soutien actif aux réseaux de déserteurs et de réfractaires de l’armée française, aux côtés de figures engagées telles que Louis Orhant et Jean-Louis Hurst.

Robert Davezies fut condamné par contumace le 16 avril 1960 à 10 ans de réclusion criminelle, lors du célèbre procès des membres de l’Organisation spéciale (OS) de la Fédération de France du FLN. Finalement arrêté à Lyon le 29 janvier 1961, il fut jugé au début de l’année 1962 et condamné à trois ans d’emprisonnement. Il retrouva la liberté en juillet 1962, le mois même de la proclamation de l’indépendance de l’Algérie. Mort le 23 décembre 2007 à Paris, ce prêtre et intellectuel a laissé une œuvre littéraire dense. Sa bibliographie mêle harmonieusement son engagement anticolonialiste et ses convictions militantes en faveur d’une Église rénovée, résolument tournée vers la justice sociale.

Jean Baptiste Joseph Scotto : Le prélat des humbles

Dès 1954, son soutien à la Révolution algérienne est net et sans concession : il s’implique directement auprès du FLN en offrant un refuge aux militants traqués, à l’instar de Salah Louanchi, futur responsable de la fédération de France du FLN. Nommé curé de Bab El Oued en pleine guerre de libération, il épouse corps et âme la cause algérienne.

Ce positionnement lui vaut l’hostilité farouche des colons de ce quartier populaire, particulièrement lorsqu’il se mobilise pour secourir les sinistrés du bidonville « Maxime Noiré », lors des terribles inondations de Bab El Oued. Prise pour cible par les ultras de « l’Algérie française » – qu’il avait ouvertement dénoncés lors des manifestations de 1958 -, son église est finalement plastiquée en représailles à ses actions en faveur de l’indépendance.

Très vite après le début de la révolte, ma conviction était faite qu’on allait vers l’indépendance et que c’était justice. Mon seul souhait était que cela vienne le plus tôt possible et avec le moins de casse possible », déclarait Scotto, dont l’œuvre sociale marque encore aujourd’hui la mémoire des habitants de Belouizdad (l’ancien Belcourt).

A l’heure de la proclamation de l’indépendance, il choisit sans hésiter sa patrie de cœur en adoptant la nationalité algérienne, renonçant ainsi à son passeport français. Une décision qu’il commentait en ces termes : « Par choix, oui par choix, j’ai pris la nationalité algérienne. J’ai beaucoup hésité. Car, quoi qu’on dise, il y a toujours la petite fleur du patriotisme au fond du cœur ».

Jouissant d’une ferveur sans faille auprès des habitants de Belcourt, Scotto, qui veillait sur la paroisse du quartier, fut porté à l’Assemblée communale lors des municipales de 1967. Il y obtint un triomphe électoral inédit, gravant son nom dans l’histoire de ce bastion populaire algérois par un score resté inégalé.

Source: https://www.amisrevolutiondz.com/fr/des-soutanes-dans-la-revolution-quand-la-foi-epouse-lindependance-algerienne/