Une enquête du quotidien britannique "The Guardian", publiée jeudi, a mis en lumière un ensemble de pratiques et d'accusations visant les Emirats arabes unis, notamment en matière d'espionnage électronique, de répression des voix critiques, de concentration de la richesse et d'ingérences dans plusieurs conflits extérieurs dont celui du Soudan.
L'enquête revient notamment sur le programme "Raven", dispositif émirati d'espionnage électronique créé initialement dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, avant de devenir, selon le journal, un outil de surveillance ciblant des Emiratis considérés comme non loyaux, ainsi que des militants, des journalistes et des responsables politiques à l'étranger.
Selon "The Guardian", les opérateurs de "Raven" pouvaient recueillir des informations et pirater les appareils de personnes qui n'étaient pas directement liées à des menaces sécuritaires. Avec l'extension des responsabilités sécuritaires de cheikh Tahnoun ben Zayed Al Nahyane, conseiller à la sécurité nationale, les capacités de surveillance se sont, d'après l'enquête, renforcées avec des technologies plus sophistiquées.
Après la normalisation des relations entre les Emirats et l'entité Sioniste, Abou Dhabi a notamment obtenu la possibilité d'utiliser le logiciel "Pegasus", capable de pirater des appareils "Apple" et "Android" à l'insu de leurs utilisateurs. L'enquête cite plusieurs personnes qui auraient été ciblées ou susceptibles de l'avoir été, dont l'ancien Premier ministre britannique Boris Johnson.
Le journal revient également sur le cas du chercheur britannique Matthew Hedges, arrêté aux Emirats en 2018 alors qu'il menait des recherches sur la stratégie de sécurité nationale du pays. D'après son témoignage rapporté par "The Guardian", il a passé plusieurs mois à l'isolement et subi des interrogatoires pouvant durer jusqu'à 15 heures par jour, ainsi que l'administration forcée de médicaments et des menaces visant sa famille. Après sa libération, une campagne de diffamation a été menée contre lui, avec notamment la diffusion d'un dossier de 19 pages contenant des informations personnelles.
L'enquête s'est intéressée par ailleurs aux entreprises liées à l'écosystème de surveillance, notamment "DarkMatter", associée au programme "Raven". Après le démantèlement de l'entreprise, des personnalités et compétences issues de cet environnement ont été transférées vers "G42", devenue l'une des principales entreprises technologiques émiraties.
"The Guardian" relève ainsi une continuité entre certaines capacités développées dans le domaine de l'espionnage électronique et les technologies aujourd'hui déployées dans l'intelligence artificielle, "G42" proposant notamment des outils de défense contre les menaces, de classification des suspects, de cartographie des réseaux de relations et d'analyse des comportements.
Sur le plan économique, l'enquête met en avant la concentration de la richesse et de l'influence autour de Tahnoun ben Zayed. Le groupe "Royal Group", présenté comme le principal instrument d'investissement des intérêts de sa famille, disposerait d'actifs estimés à quelque 300 milliards de dollars.
"The Guardian " évalue par ailleurs à environ 1.500 milliards de dollars l'empire économique supervisé par Tahnoun, comprenant des fonds d'investissement, des banques et des intérêts dans différents secteurs.
L'enquête estime que les frontières entre la fortune personnelle de Tahnoun, les richesses de la famille régnante et certains actifs liés à l'Etat sont devenues floues, soulevant des interrogations sur la concentration des ressources économiques au sein des cercles du pouvoir.
Enfin, le quotidien britannique aborde les interventions extérieures des Emirats. Selon son enquête, Abou Dhabi a soutenu des groupes armés au Yémen, en Libye et en Ethiopie, avec de lourdes conséquences sur les populations civiles.
Au Soudan, les Emirats sont confrontés à des accusations de complicité dans des actes susceptibles de constituer un génocide, dans l'un des dossiers les plus graves associés à leur rôle dans le conflit.
L'enquête affirme également que des outils d'intelligence artificielle ont été utilisés dans une campagne de désinformation visant à affaiblir la crédibilité des Nations unies dans le contexte des accusations liées au Soudan.
L'enquête de "The Guardian" met ainsi en évidence l'imbrication, selon ses conclusions, entre surveillance électronique, puissance technologique, concentration économique et interventions extérieures, dessinant un système dont l'influence dépasse largement les frontières des Emirats.