Dans une interview accordée au site français d’information hebdomadaire Télérama, l’architecte et historienne algérienne Samia Henni, auteure du livre “Architecture de la contre-révolution”, revient sur les catastrophes humaines et environnementales occasionnées par les essais nucléaires français dans le Sahara algérien de 1960 à 1966
L’historienne et architecte Samia Henni a documenté ce qu’elle a qualifié de «toxicité coloniale» causée par les essais nucléaires menés dans le Sahara de 1960 à 1966 en Algérie, relatant les séquelles physiques et psychologiques indélébiles laissées par cette ère sombre de l’histoire coloniale.
Dans son nouveau livre intitulé “Toxicité coloniale ” Samia Henni revient sur cette tragique période en évoquant les difficultés d’accès aux archives sur les essais nucléaires français en Algérie, classées toujours comme secret-défense. Pour combler cet handicap, l’historienne a réuni des témoignages d’habitants du Sahara, et plus précisément de ceux résidant autour des centres nucléaires français de Reggane et In Ekker et de vétérans, ainsi que d’anciens personnels français rendus malades par les essais.
Preuves publiques, travail juridique d’associations et d’organismes militants, activités d’artistes, de documentalistes et de journalistes ont tous été assemblés afin de tenter de constituer un corps de textes et d’images « pour offrir une réflexion sur ces paysages et ces environnements du Sahara, à la fois bâtis et détruits », a déclaré Samia Henni.
Pour la France dans le Sahara entre 1960 et 1966 et dans le Pacifique entre 1966 et 1996, mais aussi pour le Royaume-Uni en Australie, les pouvoirs coloniaux ont mené des essais nucléaires créant ce que Samia Henni a qualifié de « toxicité anthropogénique » dont les conséquences, causées par l’homme, sont « continues, irréversibles et destructrices ».
Avouant que son ouvrage se base surtout sur des témoignages de sources humaines, dans la mesure où les documents officiels demeurent toujours classifiés, l’historienne a indiqué s’appuyer sur « ce que l’on peut voir de ses yeux, à la surface, mais aussi sous terre », notamment avec les laboratoires souterrains bâtis par l’armée de colonisation française.
Documentant les traces visibles des essais, Samia Henni a indiqué que « quatre bombes ont explosé dans l’atmosphère à Reggane, et 13 sous terre à In Ekker.
Sur ce site, on dit que probablement 11 explosions n’ont pas été confinées correctement et ont provoqué des fuites radioactives accidentelles : de la montagne a coulé une lave toxique que l’on peut observer, et dont la radioactivité est mesurable ».
Or, selon elle, les dégâts sont également d’ordre psychologique, donc invisibles tout comme la radioactivité qui contamine les personnes qui s’approchent des sites. « Cette présence invisible est difficile à représenter, et c’est pourquoi j’ai inclus des témoignages de victimes, dont des vétérans français », a-t-elle souligné.
Citant le terme académique de « zones sacrifiées » pour désigner les territoires contaminés, Samia Henni a souligné le mépris de la vie humaine des pouvoirs coloniaux, mais aussi le mépris de la faune et de la flore locales qui ont pâti des ravages des essais nucléaires.
Avec une note d’espoir, elle a cependant affirmé qu’« il n’est pas trop tard pour essayer d’améliorer les conditions de vie et pour décontaminer », révélant cependant qu’« en Australie, aux États-Unis, en Russie, en Chine ou dans d’autres pays, on a constaté que cela n’était pas possible à 100 %. Il faut en particulier réduire la dissémination des particules radioactives, que le vent fait circuler bien au-delà du Sahara ».