À travers la participation aux foires économiques et la diversification des marchés, l’Algérie cherche à renforcer sa présence en Afrique et à l’international. Entretien avec Moussa Boukrif sur les opportunités et défis de cette dynamique.
À l’occasion de la 8 ème édition de la Foire des produits et services algériens organisée à Nouakchott, l’Algérie et la Mauritanie renforcent leur coopération économique et commerciale à travers un événement réunissant de nombreux opérateurs des deux pays. Cette manifestation vise à dynamiser les échanges bilatéraux et à mettre en valeur les opportunités d’investissement et d’exportation, dans plusieurs secteurs clés.
Moussa Boukrif, Directeur de laboratoire de recherche en management et techniques Quantitatives,m à l’université de Bejaia, nous éclaire sur les défis et opportunités de l’internationalisation de l’économie algérienne.
Algérie54:Professeur Boukrif, Comment évaluez-vous l’impact de la participation de l’Algérie à la 8ᵉ édition de la Foire des produits et services algériens à Nouakchott ?
Moussa Boukrif : Cette participation, avec plus de 350 entreprises , un chiffre record , est un signal fort. Elle s’inscrit dans une dynamique volontariste portée par le gouvernement algérien, qui a mis en place ces dernières années plusieurs mesures incitatives pour booster l’exportation : dispositif d’accompagnement des exportateurs (DAE), prime à l’exportation, facilitation de l’accès aux devises, et création de guichets uniques. Cette foire permet aux opérateurs de concrétiser ces avancées sur le terrain, de tester leurs produits, et de tisser des partenariats durables avec leurs homologues mauritaniens. L’impact est encore modeste en volume, mais stratégique : il ancre l’exportation comme une activité régulière et non plus occasionnelle.
Par ailleurs, Nouakchott constitue une véritable porte d’entrée vers l’Afrique de l’Ouest. La perception favorable des consommateurs mauritaniens est un bon test pour les produits algériens, ce qui permettra d’envisager, à l’avenir, un engagement plus affirmé dans d’autres pays de la sous-région.
Algérie54: Comment analysez-vous la dynamique actuelle de l’Algérie en matière d’ouverture vers les marchés africains ?
Moussa Boukrif : La dynamique est réelle mais doit être consolidée. Le gouvernement a mis en place des facilités intéressantes : exonérations fiscales pour les produits exportés, soutien à la participation aux foires internationales, et lignes de refinancement pour les banques publiques. Cependant, pour que cette ouverture soit durable, les entreprises doivent cesser de considérer l’exportation comme une simple exploration épisodique. Elle doit devenir une véritable stratégie de développement, intégrée dès la conception du produit. Cela passe par la création de services exportation internalisés dans chaque entreprise, seuls garants d’une prospection continue, d’une veille normative et d’un suivi client sur les marchés cibles.
3. Dans quelle mesure l’Algérie parvient-elle à renforcer sa présence économique sur le continent africain ?
Moussa Boukrif: Partiellement, mais avec des avancées notables. La présence algérienne se renforce lentement, et pour l’accélérer, il faut activer davantage la diplomatie économique. Les ambassades et les représentations commerciales doivent être en première ligne pour lever les blocages, identifier les opportunités et protéger les investisseurs algériens.
Par ailleurs, les chambres de commerce doivent être présentes sur le terrain, aux côtés des entreprises, avec des antennes locales dans les pays cibles, en coordination avec les banques pour faciliter les transactions. L’harmonisation des règlements douaniers entre pays africains, dans le cadre de la ZLECAf, est également une priorité absolue pour fluidifier les échanges.
4. Quels sont les secteurs les plus compétitifs et les contraintes à lever ?
Moussa Boukrif : Secteurs compétitifs :
· Matériaux de construction (ciment, fer)
· Agroalimentaire (dattes, huile d’olive, conserves)
· Engrais et produits chimiques
· Services BTP et ingénierie
Principales contraintes à lever :
· Logistique : absence de lignes maritimes régulières et de hub régionaux.
· Normes : maîtrise insuffisante des normes internationales (ISO, CODEX, normes européennes) par les producteurs, ce qui crée des barrières techniques à l’entrée.
· Formation : pénurie de compétences dans les métiers liés à l’exportation (droit douanier, logistique internationale, packaging normé, commerce interafricain).
· Structuration : les entreprises restent trop isolées. Il est urgent de créer des clusters et groupes d’entreprises pour mutualiser les moyens, partager les risques, négocier collectivement les transports et accéder plus facilement aux financements.
Algérie54: Au-delà de l’Afrique, comment l’Algérie peut-elle mieux s’insérer dans les échanges internationaux ?
Moussa Boukrif : Pour s’insérer durablement, l’Algérie doit viser des marchés exigeants comme l’Europe. Cela suppose une planification de la production notamment dans le secteur agricole dédiée à l’exportation dès l’amont. Il ne s’agit plus d’exporter des surplus, mais de produire spécifiquement pour le marché européen, en respectant ses normes sanitaires, environnementales et sociales.
Cela implique :
· Une montée en compétence des producteurs sur la maîtrise des normes (GlobalGAP, Bio, traçabilité).
· Une offre de formation structurée sur les métiers de l’exportation.
· Un accompagnement sur place par des représentants des chambres de commerce et des banques algériennes dans les pays cibles.
· Une harmonisation douanière et une diplomatie économique offensive.
En résumé, l’internationalisation de l’économie algérienne passe par cinq chantiers : stratégie d’entreprise, planification export, normes, logistique, et mutualisation des moyens. C’est à ce prix que l’Algérie passera du statut d’exportateur occasionnel à celui d’acteur structurant du commerce mondial.
Entretien réalisé par Racha Selmi