Par Dr. SACI
Ce qui semble être un événement n’est en fait qu’un non-événement si l’on se réfère à l’expression ironique des Egyptiens :Mout3awidaa(مُتْعَوَِدَا =”Elle en a l’habitude”). On pourrait décliner une multitude d’exemples ravivant la longue litanie des interventions américaines, masquées sous les oripeaux du combat contre la dictature ou du narcotrafic. L’invasion du Panama en décembre 1989 reste l’archétype : la chute de Manuel Noriega, ancien allié devenu paria, avant son extraction et son emprisonnement aux Etats-Unis, préfigurait déjà cette justice du America First.
3- Le quatrième pilier de cet ordre propriétal s’exerce sur le Canada, dont les vastes réserves d’eau douce, d’énergie et de minéraux critiques sont désormais traitées comme les « actifs de l’arrière-cour » du complexe industriel américain. Dans le cadre des orientations doctrinales de la NSS de 2025 de Trump, Washington ne considère plus Ottawa comme un allié souverain, mais comme un réservoir de ressources vitales à intégrer de force dans la chaîne de valeur d’America First et du Make America Great Again (MAGA).
La stratégie du Corollaire Trump ne connaît plus de frontières alliées. En agitant explicitement la rhétorique de l’annexion et de l’intégration forcée du Canada comme 51ème Etat, Trump veut appliquer au voisin du Nord la même logique de prédation qu’au Venezuela ou au Groenland. Il ne s’agit plus de diplomatie, mais d’un rebranding de l’Amérique du Nord en une forteresse de ressources. En captant le pétrole et les terres rares du Venezuela, le coltan du Congo et les matières premières critiques du Groenland, Trump bâtit un empire technologique autarcique où le Canada n’est plus un partenaire, mais une extension logistique et minérale indispensable à la suprématie de Washington.
En utilisant la menace de tarifs douaniers punitifs et la renégociation agressive de l’accord United States–Mexico–Canada Agreement, Washington impose une « annexion par les ressources ». Ce processus d’asset stripping transfrontalier oblige le Canada à donner la priorité aux besoins énergétiques et miniers des Etats-Unis au détriment de ses propres ambitions environnementales ou de ses partenariats avec l’Asie. Pour l’Administration Trump, la frontière canadienne n’est plus une limite politique, mais une simple membrane logistique destinée à garantir que le flux vital ne s’écoule que vers le Sud, transformant le pays en une province de sous-traitance stratégique.
Sous l’administration Trump, le Canada, et plus spécifiquement sa profondeur aquatique arctique, n’a jamais été envisagé comme un allié souverain au sens classique, mais comme une extension géostratégique fonctionnelle, intégrée à un projet de verrouillage stratégique de l’arc arctique, conçu comme interface de contrôle indirect du Rimland et de mise sous pression structurelle du Heartland.
Le projet trumpien d’absorption fonctionnelle du Canada ne surgit pas ex-nihilo; il a été précédé par une étape juridico-stratégique décisive sous l’administration Biden en décembre 2023. En cette période, Washington a procédé à une revendication unilatérale d’environ 247 000 km² en mer de Beaufort, empiétant de facto sur des fonds marins également revendiqués par le Canada. Cette démarche s’inscrit dans un cadre plus large : la saisie cumulative de près de 500 000 km² de plancher océanique par les États-Unis, opérée sans aval formel de l’Organisation des Nations unies et en dehors de tout mécanisme contraignant de règlement multilatéral. Derrière l’argumentaire technique de l’extension du plateau continental, la décision de la Maison blanche marque une rupture normative majeure. Pour la première fois, un allié stratégique est traité comme un espace juridiquement disponible, susceptible d’être absorbé par une logique de fait accompli dès lors que des intérêts énergétiques, miniers et sécuritaires de long terme sont en jeu.
L’Arctique canadien cesse alors d’être un espace de coopération régulée entre alliés pour devenir une zone de projection souveraine concurrentielle, révélant l’érosion du principe de respect mutuel entre alliés. L’administration Trump ne fera que radicaliser cette trajectoire. Là où Biden a posé les jalons juridiques de l’empiètement, Trump en assume ouvertement la traduction géopolitique, transformant la profondeur arctique canadienne en actif stratégique appropriable et confirmant la continuité structurelle d’un même projet hégémonique sous des styles politiques différents.
Le Canada devient donc, après le Groenland, le dernier maillon de l’autarcie continentale nord. L’évocation de l’annexion ou de l’intégration forcée du Canada ferme la boucle au pôle Nord. Le Canada apporte la profondeur stratégique : eau douce, pétrole d’Alberta et continuité territoriale vers l’Alaska et le Groenland. C’est la naissance d’un bloc nord-américain autarcique et impénétrable.
Dans cette partie d’échec mondiale, chaque mouvement de Trump déclenche parfois une contre-attaque symétrique. En essayant de gagner Les batailles d’actifs, Trump risque de perdre les alliés inconditionnels des Etats-Unis.
Face aux menaces trumpiennes le premier ministre Carney, a effectué du 14 au 17 janvier 2026 une visite en Chine où il a jeté les bases d’un nouveau partenariat stratégique avec Pékin, axé sur l’énergie, l’agroalimentaire et le commerce, ainsi que la réduction des droits de douane entre les deux pays. Il s’agit d’une visite pour la recherche d’un équilibre entre Washington et la Chine.
Ainsi, Le Canada, traditionnellement ancré dans une vision atlantiste, opère une mutation en préférant de pactiser avec un rival systémique, la Chine, plutôt que de subir la liquidation de sa souveraineté par Trump.
Les actions de Trump au Venezuela, ses ambitions au Groenland et ses menaces contre le Mexique ont créé un climat de méfiance tel que le Canada et certains pays européens cherchent désormais des contrepoids stratégiques. Le Canada a opéré un pivot historique vers Pékin.
En signant des accords stratégiques avec la Chine, Ottawa a brisé le rêve de Trump d’une Amérique du Nord monolithique. Ce rapprochement sino-canadien transforme l’Arctique en un espace de compétition ouverte, où le verrou du Groenland est contourné par la coopération entre le Canada et les intérêts asiatiques.
La victoire de Trump, si elle est réelle sur le plan des ressources, se heurte ici à une vérité géopolitique ancienne : la prédation excessive finit toujours par engendrer des alliances de survie entre le dominé et le rival du prédateur, conformément aux logiques classiques de l’équilibrage externe.
En poussant jusqu’à l’excès la logique de pression, de chantage stratégique et de déni de souveraineté à l’égard du Canada, l’administration Trump a déclenché un effet de retour frontal. La martingale coercitive, pensée pour verrouiller Ottawa dans l’orbite américaine, a provoqué une rupture stratégique assumée. En signant des accords structurants avec la Chine, le Canada a cessé de feindre l’alignement et a choisi la diversification stratégique comme acte de survie souveraine.
Il en est désormais de même pour certains pays européens, qui, confrontés aux mêmes violations de souveraineté, à la logique du fait accompli et aux pressions extraterritoriales américaines, notamment autour du Groenland et de l’Arctique, contestent ouvertement l’ordre propriétal imposé par Washington. Ce mouvement de défiance, encore fragmenté mais réel, marque la fin de l’illusion atlantiste : les alliés ne sont plus des partenaires, mais des variables d’ajustement d’une stratégie impériale assumée.
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