Par Hanane Ben
Pendant que le président Abdelmadjid Tebboune scelle une alliance historique à Berlin, Paris active ses réseaux à Rabat. La visite conjointe, ce 16 juillet, du Premier ministre français Sébastien Lecornu au Maroc — sous couvert de Haute Commission mixte — n’a rien d’une coïncidence calendaire : c'est une manœuvre de diversion évidente. Face à une Algérie qui regarde définitivement ailleurs et s'émancipe de sa tutelle historique, la France tente une riposte diplomatique pour masquer sa perte d'influence. Mais sur l'échiquier européen, le signal est donné : l'axe stratégique vient de basculer.
Plus qu’un simple rituel protocolaire, la visite d’État du président Abdelmadjid Tebboune à Berlin, prévue ce 16 juillet, marque un tournant géopolitique majeur. Ce déploiement diplomatique de haut rang confirme le nouveau statut de l'Algérie, devenue un partenaire stratégique incontournable pour l'Allemagne, première puissance économique d'Europe.
Derrière le faste de cette visite se cache une refonte profonde de la carte économique en Méditerranée. Entre émancipation algérienne et urgence industrielle allemande, les lignes bougent.
Pendant des décennies, l'Algérie a été perçue à tort comme la « chasse gardée » exclusive de Paris. Cette époque est révolue. Alger déploie depuis quelques années une stratégie agressive de diversification de ses partenariats internationaux. Après s'être imposée comme le premier fournisseur de gaz de l’Italie — couvrant désormais près de 30 % des besoins nationaux italiens avec plus de 20 milliards de mètres cubes acheminés par an via le pipeline TransMed —, l'Algérie pose ses pions en Europe centrale. Son objectif : utiliser le savoir-faire industriel allemand pour propulser sa propre réindustrialisation.
Profitant de l'affaiblissement structurel du couple franco-allemand et du recul de l'influence française, l’Algérie s’ouvre directement au reste du continent. Preuve de cette dynamique, les échanges bilatéraux germano-algériens ont déjà franchi le cap des 3,6 milliards d'euros, portés par une hausse constante des exportations algériennes. Paris ne peut plus opposer son veto économique ; la conjoncture mondiale impose une nouvelle donne.
L'urgence allemande : survivre à la crise énergétique et douanière
Pour Berlin, ce rapprochement n’a rien d'idéologique : il est purement pragmatique. Frappée de plein fouet par les conséquences de la guerre en Ukraine, l'Allemagne a vu son modèle industriel — ultra- dépendant du gaz russe bon marché — s'effondrer sous le poids des sanctions européennes.
Pour ne rien arranger, les entreprises allemandes subissent la pression des barrières tarifaires imposées par l’administration américaine de Donald Trump. Menacées de faillite par des coûts de production asphyxiants, les industries lourdes poussent leur gouvernement à sécuriser de nouveaux partenaires stables et proches. L’Algérie, avec ses infrastructures d'exportation massives et sa proximité géographique, coche toutes les cases du partenaire fiable à long terme.
Les piliers de la coopération : des chiffres et des géants industriels
L'intensification des relations bilatérales ne se résume pas à de simples déclarations d'intentions politiques ; elle se traduit par une dynamique macroéconomique concrète sur le terrain. Les échanges globaux entre les deux nations ont désormais franchi le cap des 3,6 milliards d'euros. Si les importations allemandes depuis l'Algérie — tirées par les hydrocarbures — ont bondi de 11 % pour atteindre 1,4 milliard d'euros, c'est l'indicateur de réindustrialisation qui révèle le virage stratégique majeur de cette alliance.
En effet, les exportations globales allemandes vers l'Algérie se stabilisent autour de 2,1 milliards d'euros, mais les ventes de machines et d'équipements industriels ont grimpé en flèche de 23 %, atteignant 462 millions d'euros. Ce basculement statistique démontre qu'Alger n'achète plus seulement des biens de consommation finis, mais acquiert massivement l'outil de production technologique allemand pour bâtir sa propre souveraineté industrielle.
Sur le plan opérationnel, ce partenariat se matérialise par l'ancrage de fleurons industriels allemands historiques en Algérie. Le géant de la chimie Henkel en est la parfaite illustration, avec un investissement de 120 millions d'euros injecté dans son complexe de Reghaïa, devenu une vitrine écologique mondiale pour le groupe en fonctionnant avec 70 % d'intrants locaux.
Dans le secteur hautement stratégique de l'énergie, la compagnie nationale Sonatrach s'est alliée au distributeur allemand VNG AG à travers un accord de coopération industrielle visant à structurer toute la chaîne de valeur de l'hydrogène vert et à réduire drastiquement les émissions de méthane.
Parallèlement, le projet technologique DigiEnR, directement soutenu et financé par l'Allemagne, s'active à moderniser le réseau électrique algérien pour y intégrer massivement les énergies renouvelables. Cet écosystème en pleine expansion est solidement soutenu par d'autres géants comme Siemens, Knauf, Liebherr et BASF, dont les investissements accrus dans les secteurs minier, pharmaceutique et des grandes infrastructures viennent définitivement sceller l'interdépendance économique entre Alger et Berlin.
Le nouvel axe Alger-Rome-Berlin : l'autoroute de l'hydrogène
Cette alliance germano-algérienne ne naît pas dans un vide géopolitique. Elle s'inscrit dans la continuité du rapprochement déjà opéré entre l’Allemagne et l’Italie, matérialisé par un projet titanesque : le SoutH2 Corridor.
En coulisses, Rome — en parfait accord avec Berlin — apparaît comme le véritable pivot diplomatique et le principal moteur de cette alliance triangulaire. Consciente de son positionnement géographique unique, l'Italie pousse activement pour connecter le géant industriel allemand à la puissance énergétique algérienne, se positionnant ainsi comme le hub incontournable de la Méditerranée.
Ce projet de corridor hydrogène de 3 300 kilomètres, qui reliera directement le cœur industriel de l'Algérie à l'Allemagne du Sud via l'Italie et l'Autriche, vise à importer plus de 4 millions de tonnes d'hydrogène vert par an d'ici le début des années 2030. En s'intégrant dans cette infrastructure majeure (dont plus de 65 % du réseau sera constitué de pipelines gaziers existants et reconvertis), l'Algérie s'assure un rôle central dans la transition énergétique de la première puissance européenne.
Le décryptage de la presse allemande de la visite de Tebboune : entre pragmatisme et démonstration de force
Outre-Rhin, les médias et les analystes ne s'y trompent pas et qualifient cette séquence de hautement stratégique pour l'avenir industriel du pays. Le timing de cette visite d'État chez le chancelier Friedrich Merz est tout sauf un hasard : elle intervient à peine quelques jours après un événement historique, à savoir la toute première livraison directe de gaz naturel liquéfié algérien à l'Allemagne, acheminée au terminal de Wilhelmshaven par le méthanier Tessala de la Sonatrach. Pour Berlin, qui cherche désespérément à remplacer le gaz russe, l'Algérie s'impose désormais comme le marché salvateur. Preuve de l'importance cruciale de ce rendez-vous, le président algérien ne se déplace pas seul mais à la tête d’une véritable force de frappe commerciale composée d'une délégation de 100 à 150 chefs d'entreprise, venus participer à un grand Forum économique bilatéral.
Les observateurs allemands soulignent qu'au-delà de l'énergie, c'est une refonte globale des relations qui se dessine. L'Allemagne salue le rôle d'Alger comme le « pivot de stabilité indispensable » dans la région complexe du Sahel et de la Libye.
Sur le plan commercial, la presse allemande note une ruée des investisseurs, attirés par des coûts de l'énergie locaux très bas et la proximité géographique de l'Europe. Signe de cette accélération, six grands constructeurs automobiles allemands lorgnent le marché, tandis que le géant pharmaceutique Boehringer Ingelheim vient de sceller un accord majeur avec le champion national algérien Saidal pour produire localement des médicaments de haute technologie. Si Berlin pointe encore du doigt des rigidités administratives concernant l'importation de pièces détachées, le constat des experts reste sans appel : l'Allemagne est prête à d'importantes concessions économiques pour s'arrimer durablement à la dynamique algérienne.
L'heure n'est plus aux chasses gardées coloniales ni aux solidarités européennes de façade. Face à la crise, Berlin choisit le réalisme économique. Entre la volonté algérienne de moderniser son tissu industriel et le besoin impérieux de l'Allemagne de diversifier et sécuriser ses approvisionnements, les deux nations donnent un élan historique à leur partenariat.