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ANALYSE, TRIBUNE

La démocratie marchande, un mode de gouvernance sans le peuple, au-dessus du peuple et contre le peuple

Selon les spécialistes, la démocratie serait le meilleur régime pour maigrir, à force de se nourrir d’espoirs déçus.

Par Khider MESLOUB 

Selon les spécialistes, la démocratie serait le meilleur régime pour maigrir, à force de se nourrir d’espoirs déçus.

Selon certains, la démocratie serait le meilleur sport pour muscler sa patience, patience jamais fatiguée d’attendre le miracle politique et économique s’accomplir. 

Selon d’autres, ce serait la plus belle conversion à cette religion des temps modernes : c’est la seule qui promet et promeut le paradis sur terre.

Selon certains autres, la démocratie serait le meilleur système mortuaire du vivant de l’homme : l’homme s’entraîne à enterrer régulièrement sa vie sociale dans l’urne funèbre électorale. 

Selon d’autres, la démocratie serait le plus sincère et loyal mariage de l’existence : l’infidélité est inscrite dans le programme politique. 

Selon d’autres, ce serait le plus bel et aveugle amour passionné témoigné à un inconnu : on offre son cœur à un politicien sans l’avoir jamais rencontré auparavant, ni le côtoyer après les épousailles électorales. 

Selon les plus fins escrocs, la démocratie des riches serait la plus ingénieuse des escroqueries : c’est la seule « transaction » où l’on vous vend une marchandise (politique) sans garantie de résultats, ni assurance de bon fonctionnement (une fois le parti victorieux installé au pouvoir).

Selon la légende, la démocratie « est un mode de gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». L’auteur de la citation devait être en état d’ébriété ce jour-là, expliquant l’enchevêtrement des prépositions lors de la transcription. La citation exacte est : la démocratie est un mode de gouvernance sans le peuple, au-dessus du peuple et contre le peuple.

Selon l’étymologie, le terme démocratie vient de la contraction des deux mots grecs Démos (peuple) et Krâtos (pouvoir, autorité) : apparemment, dès l’origine, les gouvernants n’ont retenu que le second terme comme principe de gouvernement, oubliant au passage le peuple.

On s’obstine à soutenir que la démocratie est un régime politique dans lequel la souveraineté appartient à l’ensemble des citoyens. Il serait plus exact de dire : la démocratie est un régime politique dans lequel l’ensemble des citoyens appartient à la souveraineté d’une classe – caste, oligarchie, monarchie, militarocratie.

La démocratie serait la souveraineté citoyenne du plus grand nombre, mais exercée en vrai par l’Unique divin capital tapi dans l’ombre. 

La démocratie apparemment s’exerce en notre Nom, mais on attend toujours qu’elle nous communique son « Prénom », pour nous permettre enfin de réellement la fréquenter, établir ensemble un véritable lien d’amitié et de fraternité fondée sur l’égalité. 

On nous martèle qu’on fait partie d’un peuple souverain, pourtant le souverain pouvoir ne fait pas partie du peuple. S’agirait-il d’une difformité politique ou d’une politique de la conformité ?

On prétend que, grâce à la démocratie, le citoyen obtient sa libération, pourtant il attend toujours pour participer réellement aux délibérations.

La démocratie, prétend-on, est l’émanation de la volonté générale, mais exercée en vrai par l’unique volonté particulière d’un seul président, volontairement adossé à un Général qui, devant l’éruption menaçante du peuple, n’hésite pas, pour blinder sa démocratie potentiellement caporalisée, à imposer son président garrotté, sa présidence bottée.

La démocratie serait un contrat politique établi par le peuple avec le pouvoir pour gouverner la société, mais dans les seuls palais du pouvoir privatisés au profit de la classe dominante.

La démocratie est la forme politique de gouvernement la plus accomplie de tous les régimes, prétend-on, mais une politique accomplie par le seul gouvernement imposant un régime sec à toute la société.

En démocratie, à chaque scrutin, on brigue notre bulletin, pour permettre à des requins de faire main basse sur notre national butin.

La démocratie permet aux politiciens de briguer régulièrement le suffrage des citoyens par l’obtention de leurs voix, mais à quoi sert la démocratie si elle ne permet jamais à ces mêmes citoyens de changer le cours de leur vie, mais seulement le cours de la Bourse ?

La démocratie s’exercerait, selon ses laudateurs, en toute transparence mais la réalité nous prouve qu’elle use que d’apparence, étant entendu que les véritables décideurs ce sont l’occulte finance et l’institution policière et militaire embusquée dans les coulisses de son opaque gouvernance. 

En démocratie, dit-on, l’élu remplit un mandat : aussitôt élu, il s’empresse d’aller encaisser le mandat dans toutes les caisses de l’État pour remplir royalement sa maison, oh pardon sa mission.

En démocratie l’élu, dit-on, doit avoir politiquement beaucoup d’exigence mais, surtout, énormément d’allégeances.

En démocratie, la vie de l’élu est une sinécure affaire de missions, commissions, soumissions, compromissions, de prévarication, de bassesse, d’indélicatesse, de scélératesse, de félonie, d’infamie, de perfidie.

En démocratie, l’élu, dit-on, loyalement rend des comptes au peuple mais, surtout, peuple ses comptes royalement.

Paradoxalement, dans la démocratie, on ne nous implique jamais dans la construction des projets postélectoraux. On nous fait juste voter pour des candidats qui, une fois élus, s’empressent d’enterrer leurs promesses, en se fondant sur la maxime du grand philosophe démocrate Charles Pasqua : « Les promesses des hommes politiques n’engagent que ceux qui les reçoivent ».

En démocratie, si les candidats de tous les partis trahissent systématiquement les électeurs prolétaires, en revanche ils ne trahissent jamais leur classe : la bourgeoisie.

On se gausse des peuples primitifs qui remettent leur destin entre les mains des esprits, seuls aptes à les aider à gérer leur vie. Les estropiés citoyens agissent-ils autrement en déléguant leur pouvoir politique à des mandataires dénués d’esprit ?

À l’époque antique les croyants se pressaient devant l’Oracle, sanctuaire sacré dédié à la consultation d’une divinité, pour quêter les paroles d’un dieu, paroles que seul un interprète inspiré, voix énigmatique, était censé dévoiler le sens, un interprète aux prédictions jugées infaillible et suivies sans réserve. À l’époque moderne, les veaux-tants (votants), bêlant l’apathie politique et ruminant leurs angoisses existentielles, se pressent pour participer rituellement aux consultations électorales avec la ferme croyance de régler leurs problèmes sociaux et économiques, problèmes que seul un élu inspiré, selon leur conviction citoyenne, est censé résorber par son experte gestion gouvernementale. Un élu divinisé qu’ils croient sur parole, à qui ils accordent leur voix sans réserve au point de déposer, avec constance et fidélité, dans l’urne des miracles électoraux  leur identique bulletin de vote libellé au nom de leur candidat thaumaturge.

En démocratie, la logique de la délégation du pouvoir s’apparente à une forme de castration sexuelle infligée à soi-même : cela revient à se marier à la mairie puis à léguer « son épouse » (époux) définitivement au maire pour qu’il tire seul bénéficie des charmes inhérents au bonheur conjugal. Après s’être engouffré dans l’isoloir pour déposer le miraculeux « talisman électif » dans l’urne mortuaire électorale, l’électeur repart la queue entre les jambes pour regagner son « désoloir » (son sinistre foyer dévoré par la désolation).

Le suffrage universel est un tranquillisant destiné, comme chez Staline, moins hypocrite en matière de gouvernance, à enfermer la contestation dans une camisole chimique électoraliste.

Le royaliste Alexis de Tocqueville, plus perspicace que tous les analystes bourgeois contemporains, avait saisi la facticité et la superficialité du vote. « Le suffrage universel ne me fait pas peur, les gens voteront comme on leur dira », avait-il lucidement écrit.

L’État a toujours ses raisons de prendre un arrêt instaurant la démocratie, mais la démocratie capitaliste s’arrête où commence la raison d’État. 

En démocratie, si on ne vote pas convenablement, on nous refait voter, comme au Danemark à propos de Maastricht ou, actuellement, en France, avec la discrétionnaire décision du monarque Macron de refaire voter les citoyens car le score du RN ne convient pas à sa majesté le Capital. Voire on annule l’élection au nom de la défense de la démocratie. Pire, certains potentats n’hésitent pas à dissoudre le peuple s’il s’avise à voter contre le gouvernement. 

« Le capitalisme, c’est la loi du plus salaud » ! Que peuvent donc la démocratie et le suffrage universel contre lui ?

« L’objet de la guerre n’est pas de mourir pour son pays, mais de faire en sorte que le salaud d’en face meure pour le sien », a déclaré le général américain Patton. De même pour la bourgeoisie, l’objet de la démocratie n’est pas de nourrir les électeurs, mais de nourrir l’illusion que la démocratie des salauds capitalistes est la meilleure institution nourricière. 

Si voter pouvait changer quelque chose, ce serait interdit !

La démocratie des riches a tellement perdu sa crédibilité que la bourgeoisie est disposée à s’endetter pour payer les électeurs afin d’acheter leurs suffrages aux fins de perpétuer la mystification électoraliste. Même les dirigeants des États du Tiers-monde régis par des systèmes de compradores, réputés pour leur séculaire idolâtrie de la dictature, se sont convertis pieusement à la religion de la démocratie, depuis qu’il ont découvert le fabuleux pouvoir de subjugation des mascarades électorales, renommées pour leur inefficience politique, leur impuissance économique, leur force de dévoiement de la conscience de classe, leur pouvoir d’inhibition des revendications sociales, leurs vertus en matière d’érosion de la combativité, leur efficacité au plan de la neutralisation du peuple en révolte.

Le démocratisme, incarné par le réformisme et le collaborationnisme, ne remet jamais en question le mode de production capitaliste et l’Etat bourgeois (et donc la domination sociale de la bourgeoisie) ; il œuvre toujours à la conciliation entre les intérêts prolétariens et les intérêts bourgeois.

Or, les intérêts du prolétariat étant toujours exclus de la démocratie dominée et contrôlée par les riches, à chaque scrutin le prolétaire électeur est ainsi invité à choisir entre la peste ou le choléra (partis bourgeois ou « fascistes »), parfois pour des maladies moins létales pour sa santé sociale et économique maintenue sous perfusion grâce à ces soignants soigneux du capital (partis réformistes et collaborationnistes).  Ces votes pour des partis létaux ou pathogènes confinent au masochisme, au suicide à petit feu.

C’est comme pour le travail, la classe dominante nous serine que travailler c’est bon pour la santé. C’est pourquoi elle s’est toujours ingéniée à l’abandonner aux seuls prolétaires, pour mieux profiter démocratiquement de son oisiveté lucrative, de sa paresse prédatrice, de son inactivité prospère.

En démocratie, les patrons, paradoxalement, sont les seuls dirigeants à ne jamais être élus par les citoyens. Pourtant, l’établissement professionnel est le lieu au sein duquel s’écoule et s’écroule presque un demi-siècle de notre vie laborieuse à produire des richesses curieusement accaparées par d’autres (la classe possédante). 

La démocratie s’est installée dans tous les lieux honorifiques de la société, mais jamais dans ces honorables lieux de la production de la vie : l’économie, cette instance de création de richesses privatisées au seul profit de la classe possédante.

La bourgeoisie préfère la lutte électorale à la lutte des classes ; la bataille soporifique des scrutins au salvateur combat mutin.

Avec la démocratie, l’exercice électoral se limite à donner dans l’anonymat sa voix. Quand, enfin, déciderons-nous à reprendre de la voix et prendre nous-mêmes la parole afin d’exercer publiquement notre pouvoir décisionnel pour imposer notre voie au sein de nos propres institutions politiques novatrices bâties par nos luttes libératrices, au sein de nos collectives instances économiques et sociales égalitaires érigées par nos combats émancipateurs ?

La démocratie bourgeoise est affligée d’une stérilité congénitale. Même les choix électoraux les plus audacieux (Podemos, Syriza) se révèlent impuissants à engendrer la moindre réforme avantageuse pour les électeurs prolétaires pourtant révolutionnairement courtisés par un programme supposément subversif mais en vérité corseté par le capital ou garrotté par l’armée. 

En réalité, dans notre société démocratique formelle, le suffrage universel est partout, mais la réelle démocratie sociale nulle part.

Un homme digne ne s’avilit pas à choisir ses maîtres, mais se dresse pour les destituer.

L’Histoire retiendra plus tard que la société démocratique capitaliste aura été la seule structure sociale où ses citoyens auront cultivé la servitude volontaire jusqu’au délire d’élire eux-mêmes intrépidement leurs propres maîtres. 

Il est plus facile de ramper vers une urne électorale que de se lever comme le « Che » (ou comme les glorieux martyrs Larbi Ben M’hidi, Abane Ramdane, Ali La Pointe) pour ensevelir les cendres de l’ordre existant (colonial, impérialiste, capitaliste : tous trois synonymes, convergents) dans l’urne mortuaire de l’Histoire.

Le vote, c’est ce que concède le Capital au vaincu pour qu’il accepte sa défaite sociale et militante, c’est-à-dire troquer le combat révolutionnaire contre les urnes, mais, bien sûr, dans la dignité démocratique et marchande.

Jamais une transformation sociale n’a jailli des urnes « démocratiques ». Les urnes électorales bourgeoises représentent les réceptacles mortuaires des vivantes luttes sociales. Les luttes sociales s’enterrent quand les urnes électorales lui servent de programme politique, programme qui a le goût macabre des cendres politiques révolutionnaires immolés sur l’autel de la démocratie capitaliste.

« Les enfants croient au Père Noël, les adultes votent », disait l’humoriste Pierre Desproges. De nos jours, les obéissants adultes, dénués d’humour et d’amour de soi, votent servilement car ils craignent le « Père Fouettard » (l’État). 

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