Par Rasha Selmi
Et si la prochaine grande route énergétique entre l’Afrique du Nord et l’Europe ne transportait plus seulement du gaz, mais de l’hydrogène renouvelable ? De l’Algérie à l’Italie, puis vers l’Autriche et l’Allemagne, le SoutH2 Corridor dessine une nouvelle géographie énergétique. Pour Alger, l’enjeu est majeur : transformer son potentiel solaire, ses infrastructures et son expérience d’exportateur d’énergie en atouts pour conquérir une place dans le marché énergétique européen de demain.
La Méditerranée pourrait bien devenir le théâtre d’une nouvelle bataille énergétique. Après plusieurs décennies dominées par le pétrole et le gaz, un autre marché se prépare : celui de l’hydrogène renouvelable. Et dans cette recomposition, l’Algérie entend manifestement ne pas rester spectatrice.
Au cœur de cette ambition se trouve le SoutH2 Corridor, un projet de plus de 3 300 kilomètres destiné à relier l’Afrique du Nord à l’Europe via l’Italie, l’Autriche et l’Allemagne. L’Algérie, la Tunisie, l’Italie, l’Autriche et l’Allemagne ont officiellement confirmé leur volonté de poursuivre son développement lors d’une réunion ministérielle tenue à Rome en janvier 2025.
Derrière le vocabulaire technique des infrastructures se joue en réalité une question beaucoup plus stratégique : qui fournira l’énergie à l’Europe lorsque le continent accélérera sa sortie des énergies fossiles ?
Et l’Algérie possède, dans cette nouvelle équation, des cartes particulièrement solides.
L’Algérie au départ de la nouvelle route énergétique
Le premier atout est évident : le potentiel renouvelable du pays, notamment solaire. Mais le véritable avantage algérien ne réside pas uniquement dans son ensoleillement.
L’Algérie est déjà un pays exportateur d’énergie. Elle dispose d’une longue expérience des marchés européens, de relations énergétiques anciennes avec plusieurs pays du continent et surtout d’infrastructures qui ont fait de la Méditerranée un espace de connexion énergétique entre les deux rives. C’est précisément ce qui donne au projet avec l’Italie une dimension particulière.
L’hydrogène vert ne viendrait pas créer une relation énergétique entre l’Algérie et l’Europe : il pourrait permettre de la prolonger sous une nouvelle forme.
Pendant des décennies, le gaz algérien a alimenté les marchés européens. Demain, l’ambition est de faire du pays l’un des fournisseurs potentiels d’une énergie destinée notamment aux secteurs industriels difficiles à décarboner.
Le pari est donc plus large que celui d’une nouvelle filière énergétique. Il touche à la place que l’Algérie entend occuper dans l’économie européenne de demain.
L’Italie, la passerelle vers le cœur industriel européen
Dans cette architecture, l’Italie occupe une position stratégique. Le SoutH2 Corridor doit acheminer l’hydrogène renouvelable depuis l’Afrique du Nord vers l’Italie, avant de le faire parvenir aux marchés autrichien et allemand. Rome devient ainsi bien davantage qu’un simple pays de transit : l’Italie se positionne comme la porte d’entrée méridionale de l’hydrogène nord-africain vers le cœur industriel de l’Europe.
Le réseau italien constitue à cet égard une pièce maîtresse du dispositif. Le projet prévoit environ 2 300 kilomètres d’infrastructures pour l’Italian H2 Backbone, avec une part importante des conduites pouvant être obtenue par la reconversion d’infrastructures existantes. Le corridor annonce une proportion de plus de 65 % d’infrastructures réutilisées à l’échelle du projet.
Cette particularité n’est pas anodine. Elle permettrait de réduire le recours à des infrastructures entièrement nouvelles et de transformer progressivement une partie de l’héritage gazier européen en réseau adapté à l’hydrogène.
Autrement dit, les infrastructures qui ont accompagné l’ère du gaz pourraient contribuer à construire celle de l’hydrogène.
Quatre millions de tonnes: le chiffre qui donne la mesure du pari
Le chiffre est impressionnant : le SoutH2 Corridor affiche un potentiel d’importation supérieur à quatre millions de tonnes d’hydrogène renouvelable par an. Sa mise en service est actuellement envisagée au début des années 2030.
Mais il faut être précis. Ces quatre millions de tonnes ne correspondent pas à une production algérienne déjà réalisée. Ils désignent le potentiel d’importation associé au corridor depuis l’Afrique du Nord. Cette nuance est essentielle, car le véritable défi commence précisément là.
Pour transformer son potentiel en puissance industrielle, l’Algérie devra développer ses capacités de production, attirer les investissements, déployer les électrolyseurs nécessaires et surtout parvenir à produire un hydrogène compétitif et conforme aux exigences du marché européen.
Le corridor peut fournir la route. Encore faut-il avoir suffisamment d’hydrogène à y faire circuler.
Une compétition qui s’installe dans le monde arabe
Car Alger n’est pas seule à regarder vers ce nouveau marché. Les pays arabes accélèrent eux aussi leurs stratégies dans l’hydrogène renouvelable. Égypte, Tunisie, Maroc, Oman, Arabie saoudite et Émirats arabes unis cherchent à se positionner sur une industrie qui pourrait devenir l’un des nouveaux piliers de la transition énergétique mondiale.
La compétition ne porte donc déjà plus seulement sur la production. Elle porte sur les corridors d’exportation, les infrastructures, les financements et l’accès aux grands marchés consommateurs.
Et l’Europe constitue naturellement l’un des marchés les plus convoités. Dans cette course, l’Algérie dispose cependant d’une singularité : elle peut s’appuyer sur une relation énergétique déjà ancienne avec le continent européen.
Transformer un avantage géographique en puissance industrielle
Le véritable enjeu pour l’Algérie sera donc de transformer ses atouts naturels en avantage industriel. Le soleil du Sahara est une richesse. Mais une richesse ne devient une puissance économique que lorsqu’elle est transformée, industrialisée et valorisée.
C’est ici que se joue la portée du projet. L’objectif ne devrait pas être uniquement d’exporter une nouvelle forme d’énergie vers l’Europe. Il est aussi de faire émerger en Algérie un écosystème industriel autour de l’hydrogène : équipements, électrolyseurs, ingénierie, maintenance, recherche, formation et nouvelles compétences.
Car la transition énergétique européenne peut représenter pour l’Algérie davantage qu’un changement de produit d’exportation. Elle peut être l’occasion d’une nouvelle industrialisation.
Le Sahara, l’Italie et l’Europe: une nouvelle géographie énergétique
Le SoutH2 Corridor dessine ainsi une ligne stratégique qui part du Sud méditerranéen, traverse la mer, arrive en Italie et remonte vers les grands bassins industriels européens.
L’Algérie pourrait se retrouver au début de cette chaîne. L’Italie, au milieu. L’Autriche et l’Allemagne, parmi les principaux marchés à l’arrivée.
Cette géographie donne au projet une portée qui dépasse largement la seule question climatique. Il s’agit aussi de sécuriser les approvisionnements européens, de diversifier les sources d’énergie et de créer de nouvelles interdépendances entre les deux rives de la Méditerranée.
Pour l’Algérie, c’est une opportunité à ne pas manquer.
Le pays dispose du territoire, du potentiel solaire, de l’expérience énergétique et d’une proximité géographique exceptionnelle avec l’Europe. Il possède surtout déjà ce qui fait souvent défaut aux nouveaux exportateurs : une histoire énergétique avec le marché européen.
Reste maintenant à convertir cette position en résultats.
Car dans la course à l’hydrogène, les annonces ne suffiront pas. Les investissements devront suivre, les projets devront sortir de terre et les premières molécules devront effectivement parvenir jusqu’aux marchés européens.
Ne pas manquer le prochain virage
L’histoire énergétique de l’Algérie a longtemps été écrite en noir et blanc : pétrole, gaz, hydrocarbures. Une nouvelle page pourrait désormais s’ouvrir en vert.
Le SoutH2 Corridor ne garantit évidemment pas à lui seul la réussite de cette transformation. Mais il offre à l’Algérie quelque chose de précieux : une perspective concrète d’intégration dans la future architecture énergétique européenne, avec l’Italie comme partenaire et comme passerelle.
Pour un pays qui a bâti une partie de sa relation stratégique avec l’Europe autour du gaz, le passage à l’hydrogène pourrait être bien plus qu’une transition énergétique.
Ce pourrait être une nouvelle affirmation de sa place dans la Méditerranée.
Du Sahara algérien aux centres industriels allemands, en passant par l’Italie, une nouvelle route énergétique est en train de se dessiner.
Et cette fois encore, l’Algérie est idéalement placée pour en être l’un des points de départ.