Par Hanane Ben

Pendant des décennies, l'Algérie a fonctionné sur un modèle économique hérité : utiliser les devises du pétrole et du gaz pour importer sa nourriture (notamment le blé et le lait, dont elle est l'un des plus grands importateurs mondiaux). Ce modèle créait une double vulnérabilité : budgétaire (dépendance aux fluctuations des prix de l'énergie) et géopolitique (dépendance alimentaire).

Face à cela, le virage vers l'agriculture saharienne de précision (Agritech) ne relève plus du simple choix économique, mais d'une stratégie de sécurité nationale. La question est de savoir si ce modèle géant en plein désert peut tenir ses promesses de durabilité.

Pour les experts, l'investissement saharien parait de plus en plus un choix souverain. Matérialisé par des partenariats géants, comme les 117 000 hectares alloués au qatari Baladna pour le lait ou les projets céréaliers avec les Italiens de Bonifiche Ferraresi, transforme radicalement la donne macroéconomique.

En produisant localement le blé dur, le maïs et le lait, l'Algérie tarit à la source d'importantes sorties de devises. Chaque tonne de blé produite à Adrar ou Timimoun est une économie nette pour les réserves de change du pays.

De plus, si importer ces produits au prix fort tout en les vendant à bas prix localement créait un gouffre budgétaire, les produire localement à grande échelle lui permet de rationaliser ces coûts et de stabiliser le budget de la Caisse Nationale des Subventions.

En enfin, l'agriculture saharienne ne crée pas seulement des emplois agricoles. Elle pousse à l'installation d'industries agroalimentaires (usines de transformation de lait, silos de stockage connectés, minoteries) directement dans le Sud, transformant ces régions en nouveaux pôles de richesse hors-hydrocarbures.

Bouclier face au défi climatique

Cultiver le désert peut sembler contre-intuitif à l'ère du réchauffement climatique. C'est précisément là que l'agriculture technologique intervient pour rendre ce modèle viable, là où l'agriculture traditionnelle faillirait. L'agriculture saharienne repose sur l'utilisation des technologies de précision.

Des capteurs IoT (Internet des objets) placés dans le sol analysent l'humidité en temps réel et activent les rampes de pivot d'irrigation uniquement lorsque c'est strictement nécessaire, évitant le gaspillage par évaporation.

L'apport de l'Intelligence Artificielle et des drones est aussi important puisque le monitoring par drone permet de surveiller des milliers d'hectares d'un coup, de détecter instantanément le stress thermique des plantes ou le début d'une maladie, et d'appliquer des traitements ciblés (intrants, engrais) plutôt que massifs.

Sans oublier que les investissements actuels intègrent la recherche agronomique pour utiliser des semences de céréales à haut rendement développées spécifiquement pour résister aux températures extrêmes et à la salinité des sols sahariens.

Pour répondre à la question qu’on s’est posé au début de l’article, il suffit d’analyser sur les solutions en cours qu’adopte l’Algérie pour effacer toutes limites indépassables, en déployant une feuille de route technologique afin de garantir le succès de sa transition agricole et garantir une durabilité à long terme.

La maîtrise technologique et énergétique

Loin d'être un simple pari risqué, le modèle saharien s'appuie sur une accélération sans précédent de la numérisation et de la transition énergétique qu’adopte l’Algérie depuis quelques années déjà. Ce virage technologique du pays permet de transformer tous défis environnementaux en réussites industrielles bien maîtrisées.

C’est le cas de la gestion hydrique rationalisée par l'introduction progressive de la numérisation. Consciente de la valeur stratégique du Système Aquifère du Sahara Septentrional (SASS), l'Algérie encadre le développement du Grand Sud par l'adoption de technologies visant à rompre avec les méthodes d'irrigation intensives du passé.

Cette modernisation se traduit par l'intégration native de l'agriculture de précision dans les méga-projets dans le Sud et qui servent de vitrines technologiques. Ils déploient des systèmes connectés (capteurs IoT au sol, gestion algorithmique des pivots) pour indexer le pompage sur les besoins réels de la plante et limiter l'évaporation.

Cette modernisation pousse, également, vers l'utilisation des données géospatiales et de la télédétection pour cartographier la pression de la nappe. L'objectif est de conditionner l'octroi des nouvelles concessions à l'obligation d'adopter ces outils d'économie d'eau, amorçant une mise à niveau globale de l'agriculture saharienne.

Et pour alimenter les milliers de pivots d'irrigation et les stations de pompage sans alourdir le bilan carbone, l'Algérie mise sur son avantage géographique ultime : son ensoleillement exceptionnel.

D’ailleurs, le pays accélère l'installation de centrales photovoltaïques dédiées aux périmètres agricoles du Sud. 

À terme, ces méga-fermes deviennent de véritables micro-réseaux décarbonés autonomes.

La rentabilité économique est de ce fait, démultipliée puisqu’en remplaçant le fioul ou le réseau électrique traditionnel par l'énergie solaire, le coût marginal de production de chaque quintal de blé ou litre de lait chute de manière spectaculaire.

Ce mix énergétique propre garantit la viabilité financière à long terme des investissements colossaux consentis par l'État et ses partenaires internationaux.

En somme, l'investissement massif dans l'agriculture saharienne et l'Agritech permet effectivement à l'Algérie de substituer ses importations de manière spectaculaire à long terme, offrant une bouffée d'oxygène au budget de l'État et renforçant sa sécurité nationale.

Et pour que cette souveraineté soit durable, l'Algérie doit impérativement relever le défi de la gestion rationnelle de l'eau fossile et accélérer la transition énergétique vers le solaire agricole.

L’ambition à l'horizon 2030 est de voir le Sahara algérien se positionner pas seulement comme le nouveau grenier alimentaire de la nation, mais comme un hub agro-exportateur majeur.

L’Algérie dispose de tous les atouts pour s'imposer comme le leader incontesté de la sécurité alimentaire en Afrique du Nord et dans la région du Sahel.