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Abdelnahime Meghzili: Un poète est mort 

                            « Je chante pour autrui mes vieillots airs d’amour »,

                                             Abdelnahime Meghzili

 

 Par Abdellali Merdaci

J’ai appris avec tristesse dans le journal de M. Outoudert (27 janvier 2022) la disparition de mon ancien collègue et ami Abdelnahime Meghzili, le poète de Grarem, survenue le 31 décembre 2021 (1) à l’hôpital Tobal de Mila. Abdelnahim avait l’âge de ses mots constellés. Et le souffle long, parfois brumeux, de la poésie, son seul territoire intime.

 La dernière fois qu’on s’était croisés dans l’imprenable tohu-bohu du bloc des Lettres de l’Université de Constantine 1, bien avant la pandémie sanitaire, il m’avait déclamé un poème de Verlaine. C’était, pour lui, presque une hérésie, qui n’avait d’amour que pour les Romantiques dont il récitait de mémoire n’importe quel poème de n’importe quel auteur. Hugo, Lamartine, Musset, Gautier, Nerval, Delavigne, Desbordes-Valmore. Et, Vigny, avec une claire délectation. Je me souviens d’un été finissant où  j’évoquais une lecture tardive de « La Mort du loup », qu’il en restituait sitôt l’austère morale : « Fais énergiquement ta longue et lourde tache / Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler / Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler » (« Les Destinées », 1838-1863). Il avait, comme à son habitude, récité le poème en marquant le tempo des hémistiches, en glissant sur la musicalité des rimes, son irremplaçable drogue. Il lui fallait aussi en expliquer l’histoire et en soutenir les herméneutiques possibles. Voilà le personnage, universitaire d’antique tradition, engoncé en toutes saisons dans un lourd paletot, qui n’aurait pas déparé dans les couloirs sombres de la Sorbonne, qui l’accueillit en 1983 – ou 1984 ? – dont il gardait le souvenir ému.

 

Il était paradoxal que la culture poétique d’Abdelnahime Meghzili, professeur de littérature et civilisation arabes, soit exclusivement française et dédiée au XIXe siècle, plus précisément à la première moitié du siècle, immortel règne de la poésie. Que de fois dans nos discussions, entre deux cours, a-t-il évoqué la bataille des Anciens et des Modernes, le triomphe d’Hernani (1830) de Victor Hugo et sa préface de « Cromwell » (1827), qui, estimait-il, « allait relancer les fondements de la littérature française et lui ouvrir les portes du siècle » ? Et quand il parlait de littérature, il fallait comprendre la poésie, dont il cultivait le trouble mystère, en déployant d’un trait les voies sinueuses. Qui connaissait et chérissait Aloysius Bertrand et son « Gaspard de la nuit » (1842, à titre posthume), qui pouvait disserter sur « La Bohême » et la poésie d’Henri Murger ? Et le Panasse, avec une prédilection pour José-Maria de Heredia et Leconte de Lisle. Abdelnahim Meghzili embrassait, d’un geste aérien la poésie française de son siècle élu, non pas qu’il ne connaisse son histoire littéraire depuis le Moyen âge et au-delà du Parnasse, mais il est toujours resté sans concession sur le Symbolisme, les Décadents et l’École romane de Jean Moréas. Ainsi, il désapprouvait Mallarmé et Lautréamont et vouait aux gémonies Laforgue. Il y a, insistait-il, des Bastilles qui se perdent où la modernité fin de siècle – le XIXe révéré, bien entendu – devrait être irrémédiablement enfermée. Cela ne l’empêchait pas de disséquer un poème rare d’Henri de Régnier. À l’Université de Constantine 1, l’érudition poétique ne portait que son nom.

Enseignant-chercheur, quoiqu’il dédaignât cette qualification administrative, il était un thésard scrupuleux, bâtissant au gré des ans une œuvre de longue haleine, à l’imitation de sorbonnards d’antan. Sa recherche sur l’influence de Lamartine au Liban restera dans les cartons. Mais Abdelnahime Meghzili était aussi, et surtout, un poète, à la mesure des maîtres romantiques dont il prolongeait le sillage. Lors d’un échange tumultueux sur le groupe poétique égyptien « Apollo » d’Abu Cha’aï et d’Ali Mahmud Taha, il mettait en évidence la poésie de Victor Hugo qui a été l’inspirateur d’Abd-al-Rahman Chukri et, avant lui, du sublime Ahmed Chawki (1868-1932), tout en condamnant le mimétisme de leurs contemporains qu’il considérait singulièrement plus comme des traducteurs que des créateurs. Trouvait-il sa mesure poétique dans cet enracinement romantique ? Il offrait alors d’infinies nuits à ses poèmes, à sa poésie, ciselant ses mots dans l’épure du marbre et des rêves.  Il s’était dévoué,  ce qui pouvait être un archaïsme, loin de toues les révolutions de la poésie, loin du vers libre et de l’écriture automatique des Surréalistes, au sonnet dont il éprouvait la « funèbre musique ».

Abdelnahime Meghzili refusait de voir dans la poésie un genre mineur. Elle l’était pourtant : sans éditeurs, sans lecteurs, sans consécration publique. Il s’était réfugié dans les dédales du Net, puisqu’il lui importait de cacher cette affection presque honteuse. Dans notre société, et même à l’Université, il était risqué de se proclamer poète. Il l’était résolument même s’il devait marcher sur les braises de l’opprobre. Il a cherché dans les replis saturniens des moteurs de recherche des frères et des sœurs en poésie et les sites qui les abritaient. Il aura longtemps utilisé sur la toile un pseudonyme « Luth oriental », découvrant une famille qui l’adoptait et encourageait sa poésie.

En 2017, Meghzili avait décidé de publier en version papier les centaines de poèmes diffusées sur le Net. Il trouvera en France un éditeur à compte d’auteur, Édilivre, qui imprimera quatorze recueils, notamment « Mélodies de ma vie », « Sonates du merle blessé », « Le Fleuve aux acrostiches » (I, II), Romances grarémiennes », « L’Étang aux roses », « Les Sonnets à Leïla ou un amour de Cirta ». Il a donné aux Éditions du Net « Pleurs de rebec » (2018). Le poète s’attachait-il aussi à la culture japonaise, publiant « Mélodies japonaises » (I, II, III), et de manière surprenante des haiku en langue arabe (« Takassim arabiya ala aoutar yabania ») ? L’unique œuvre qu’il aura consentie à la langue arabe : un jardin secret qu’il ornait de mots graves. Il devrait rester de nos discussions, parfois excessivement académiques, une magistrale description et interprétation de l’anamorphose dans le vers romantique français. Et, sentencieusement, ces mots de Musset, arrachés au désespoir amoureux, qui encadraient comme une épitaphe sa passion d’une humanité partagée : « Partout où l’on pleure, mon âme a sa patrie ».

Abdelnahime Meghzili est parti dans le bruissement des songes de la poésie, à soixante-huit ans. Il ne s’était paré, toute sa vie, que d’un vêtement, résistant aux épreuves du temps, celui de l’humilité des Grands Hommes et des Justes. Il manquera à sa famille, à Grarem, à ses nombreux lecteurs sur le Net, qui l’aimaient. À sa veuve, à ses enfants, ma fraternelle compassion.

Note

  1. Lire le témoignage du poète Douadi Boussella, « Hommage au poète Abdelnahim Meghzili ».

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