Par Khider Mesloub
S’il fallait une preuve définitive que, pour l’Etat français, la place naturelle des Français d’origine étrangère est moins dans la citoyenneté que dans le fichier de police, moins dans l’égalité que dans le commissariat, Emmanuel Macron vient de la fournir. Et avec cynisme.
«Liberté, égalité, fraternité», dit la devise de la France. Mais en matière d’égalité, au pays des droits de l’Homme formels, il semble y avoir un fossé entre certains citoyens et les autres, notamment vis à vis de la police. En effet, en France, les personnes «perçues comme noires ou arabes» ont «une probabilité 20 fois plus élevée que les autres d’être contrôlées que l’ensemble de la population». Et autant de risque d’échouer au commissariat.
Et maintenant, Macron va plus loin : il veut donner un statut officiel à cette ségrégation.
Pour rappeler aux populations issues de l’immigration que leur place naturelle est d’être enfermées dans un commissariat, L’Elysée invente un «Haut-Commissariat à la diversité» pour les enfermer officiellement dans leur identité communautaire, les maintenir prisonnières de leur origine. Une origine de tout stigmatisée et méprisée que la France en déclin ambitionne dorénavant rentabiliser. Après les contrôles au faciès, les fichiers, les rafles au guichet, voici la gestion managériale de l’altérité.
En effet, selon les informations de L’Opinion, Emmanuel Macron veut faire des diasporas «un atout de la France en matière de politique étrangère et d’entrepreneuriat». Le président français veut lancer une instance de réflexion pour faire des binationaux – les Français d’origine étrangère et ultramarine – «un atout stratégique pour l’Hexagone», a révélé ce vendredi 9 janvier L’Opinion.
La macronie transforme ses «Arabes et Noirs» en démarcheurs de l’empire
Ce Haut-Commissariat pourrait être annoncé lors du sommet «Africa Forward» (l’Afrique en marche) où se réuniront Emmanuel Macron et les dirigeants africains à Nairobi, au Kenya, en mai.
L’objectif de l’Elysée avec ce Haut-Commissariat sera de valoriser «la force des diasporas» et d’inverser le «sentiment de déclin» ressenti en France. Car la France abrite «la première diaspora subsaharienne en Europe, la première diaspora de l’océan Indien, la première diaspora maghrébine, la première diaspora musulmane, la première diaspora du Sud-Est asiatique», détaille une note adressée en décembre au chef de l’Etat français.
Sur la note adressée au président Macron, l’ambition est également de «fédérer toutes les diasporas de France» pour «contrer la vision trumpienne de l’Europe et la guerre des civilisations qui se prépare».
Dans un contexte de résurgence du néocolonialisme, ce «Haut-Commissariat à la diversité» ressemble davantage à un ministère officieux des populations d’origine étrangère. Un ministère pour gérer les corps non blancs. Un ministère pour organiser l’assignation identitaire. Autrement dit un ministère des Indigènes.
Avec son projet de Haut-Commissariat aux diasporas, Emmanuel Macron officialise ce que la police pratique depuis cinquante ans : la citoyenneté racialisée.
Le vocabulaire est trompeur. On ne parle pas de droits, d’égalité ou de lutte contre le racisme. On parle de «diasporas», d’«atout stratégique», de «politique étrangère», d’«entrepreneuriat». Autrement dit, l’Etat français ne voit plus ces millions de Français comme citoyens, mais comme ressources géopolitiques. Comme des réseaux exploitables : vers l’Afrique, vers le Maghreb, vers l’Asie, vers le monde musulman. Comme des courtiers ethniques. Comme des VRP multiethniques. Comme des «tirailleurs» chargés de défendre les intérêts de la France dans leurs pays d’origine pendant que Total, Bolloré et Vinci pillent tranquillement.
C’est une ethnicisation de la politique étrangère. Macron officialise ce que la droite fantasme. Depuis 30 ans, l’extrême-droite dit : «Il y a deux France. La France de souche et les autres.» Macron fait pire : il transforme cette idée en politique publique.
La diversité sous laisse : les VRP postcoloniaux de la macronie
Il ne dit pas : «Tous sont des citoyens égaux.» Il dit : «Certains Français sont des relais diplomatiques, culturels et économiques.» Autrement dit, des mercenaires mobilisés au service de la France pour piller les richesses de leur pays par l’obtention de marchés juteux.
C’est une assignation identitaire par l’Etat. Tu es Français, mais tu représentes l’Afrique, l’islam, le Maghreb, le monde arabe. C’est exactement la logique coloniale recyclée. En l’espèce, le néocolonialisme a changé de vocabulaire, pas de logique.
Le mot-clé est «binational». Le texte le dit clairement : «les binationaux – les Français d’origine étrangère et ultramarine – un atout stratégique». Donc l’Etat reconnaît officiellement qu’il y a des Français «normaux» et des Français «diasporiques». Ces derniers sont traités comme une interface entre la France et les anciens territoires coloniaux.
Ce Haut-Commissariat sera une administration coloniale sans empire. Une préfecture des identités. Une police douce des origines. On ne gère plus une nation, mais un zoo de communautés dont on organise la rentabilité politique et économique.
C’est une néo-administration coloniale sans empire. Le modèle est américain… mais en pire. Aux Etats-Unis, les lobbys ethniques existent. Mais ils sont privés. Ici, Macron veut les intégrer, les labelliser, les piloter, les utiliser diplomatiquement.
C’est la nationalisation de l’identité. Une gestion étatique des origines. Il ne s’agit pas de lutter contre le racisme, mais de canaliser des populations que l’Etat français ne sait plus intégrer autrement que par leurs origines.
Et le prétexte Trump est grotesque. Macron dit vouloir «contrer la vision trumpienne de l’Europe». Mais Trump dit : «Les immigrés sont des étrangers». Macron dit : «Les Français d’origine étrangère sont des étrangers utiles». C’est la même logique : la citoyenneté n’est plus universelle, elle est conditionnée par l’origine.
Après l’ère de l’indigène exploitable l’aire de l’indigène exportable
Ce Haut-Commissariat diasporique vient parachever la politique d’assignation et d’enfermement des Français d’origine étrangère dans leur identité communautaire. L’Etat français admet qu’il ne gouverne plus une nation, mais un archipel de communautés qu’il veut instrumentaliser. Rentabiliser. Ce n’est pas l’inclusion. C’est la gestion coloniale de la France postcoloniale.
Dans la France impérialiste en déclin, les enfants des anciennes colonies sont désormais sommés de devenir des vecteurs d’influence, des relais culturels, des courtiers ethniques au service de la diplomatie économique et géopolitique de la bourgeoisie française. On ne demande plus aux enfants issus de l’immigration d’obéir, mais de représenter.
L’«indigène VRP» est chargé de vendre la marque France dans les espaces mêmes que l’histoire coloniale a ravagés : Afrique, Maghreb, Proche-Orient. Son origine devient un capital relationnel que l’Etat français transforme en force productive diplomatique.
On confie aux enfants des immigrés la tâche de rendre acceptable la domination française là où elle ne l’est plus.
Les Français issus de l’immigration sont sommés de devenir les interprètes indigènes d’un impérialisme qui ne dit plus son nom. Les VRP diplomatiques pour pénétrer des marchés, pour stabiliser des zones d’influence, redorer l’image de la France de la diversité minée par l’adversité.