Par Amar Belani
Le Maroc ne recule devant aucune compromission, fût elle des plus viles, y compris avec les régimes criminels de Tel Aviv et d’Abou Dhabi, pour tenter de se forger l’image d’une puissance régionale montante.
Mais derrière cette façade diplomatique se dessine une stratégie dont les fondements posent question : instrumentalisation cynique des flux migratoires comme moyen de pression sur l’Europe, contournement méthodique du droit international sur la question du Sahara Occidental, et logique d’accumulation des rapports de force qui, loin d’apaiser les tensions régionales, contribue à les aggraver.
𝗟𝗮 𝗺𝗶𝗴𝗿𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻 é𝗿𝗶𝗴é𝗲 𝗲𝗻 𝗮𝗿𝗺𝗲 𝗴é𝗼𝗽𝗼𝗹𝗶𝘁𝗶𝗾𝘂𝗲.
La position géographique du Maroc lui confère, vis à vis de l’Europe, un pouvoir de négociation dont Rabat a appris à se servir sans détour ni état d’âme. Les crises à répétition autour de Ceuta, dont celle, spectaculaire, de juillet 2026, ne sont pas de simples accidents migratoires.
Elles s’inscrivent dans une logique où le contrôle des frontières devient une monnaie d’échange. Chaque relâchement, réel ou toléré, de la surveillance côtière produit un afflux qui met l’Espagne et l’Union européenne sous pression, au moment jugé opportun par Rabat.
Cette instrumentalisation machiavélique est d’autant plus problématique qu’elle repose sur la détresse réelle d’une jeunesse marocaine sacrifiée sur l’autel de cette stratégie. Amnesty International rappelle qu’environ un jeune de 15 à 24 ans sur quatre n’est ni en emploi, ni en formation, ni scolarisé, un désespoir social que le pouvoir marocain, au lieu de le traiter comme un problème de fond, traite comme une ressource géopolitique mobilisable.
Instrumentaliser la souffrance de sa propre jeunesse comme levier de pression sur ses voisins européens relève d’un calcul cynique, que la diplomatie faussement feutrée peine à masquer.
𝗟𝗲 𝗦𝗮𝗵𝗮𝗿𝗮 Occi𝗱𝗲𝗻𝘁𝗮𝗹 : 𝘂𝗻𝗲 « 𝘀𝗼𝘂𝘃𝗲𝗿𝗮𝗶𝗻𝗲𝘁é » 𝗱𝗲 𝗳𝗮𝗶𝘁 imposée 𝗰𝗼𝗻𝘁𝗿𝗲 𝗹𝗲 𝗱𝗿𝗼𝗶𝘁 𝗶𝗻𝘁𝗲𝗿𝗻𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻𝗮𝗹.
Le second pilier de cette stratégie consiste à substituer, méthodiquement, le fait accompli colonial au droit international. Le Sahara Occidental demeure, aux yeux des Nations unies, un territoire non autonome dont le statut reste à déterminer par un processus d’autodétermination. Rabat n’a jamais accepté cette qualification et s’emploie, depuis des décennies, à la vider de sa substance, misant sur l’occupation effective du terrain, l’implantation économique et l’accumulation de soutiens diplomatiques ponctuels et versatiles plutôt que sur le respect du cadre juridique international.
La reconnaissance américaine de 2020, obtenue dans des circonstances scandaleusement opportunistes, en contrepartie de la normalisation avec Israël, puis le ralliement de la France, de l’Espagne et, plus prudent, du Royaume-Uni, ne changent rien au fond : aucun de ces soutiens ne repose sur le processus incontournable d’autodétermination du peuple sahraoui.
La résolution 2797 du Conseil de sécurité, en octobre 2025, illustre bien cette dérive : en avalisant le plan d’autonomie marocain comme « base de négociation », elle entérine un rapport de forces plutôt qu’elle ne tranche une question de droit.
La Cour de justice de l’Union européenne l’a d’ailleurs rappelé sans ambiguïté en 2024, en jugeant que les accords commerciaux entre l’UE et le Maroc ne pouvaient s’appliquer au Sahara occidental sans le consentement de son peuple, un rappel que Bruxelles s’empresse pourtant, dans une énième forfaiture, de contourner au nom de ses intérêts migratoires, diplomatiques et commerciaux.
Ce que Rabat présente comme une « marocanité » historique du Sahara occidental relève, en réalité, d’une entreprise de normalisation d’une occupation : plus le temps passe, plus le Maroc consolide sa présence, plus il devient politiquement difficile de revenir sur un statu quo qu’il a lui même façonné à son avantage.
𝗨𝗻𝗲 région tirée irrémédiablement 𝘃𝗲𝗿𝘀 𝗹𝗮 𝗰𝗼𝗻𝗳𝗿𝗼𝗻𝘁𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻.
Cette logique de rapport de forces ne se limite pas au seul Sahara occidental. Le rapprochement militaire avec Israël depuis 2020, drones, cybersécurité, renseignement, dote le Maroc de capacités qui dépassent largement les besoins d’une simple coopération sécuritaire, et qui sont perçues, légitimement, à Alger comme une menace directe. Que Rabat s’en défende ne change rien à l’effet recherché : un déséquilibre militaire croissant et déstabilisant dans une région déjà fracturée par des décennies de rivalité.
Il faut également rappeler que l’idéologie du « Grand Maroc », portée dans les années 1950 1960 par certains courants nationalistes marocains, revendiquait historiquement des territoires s’étendant bien au delà des frontières actuelles du royaume, jusqu’en Mauritanie et dans l’ouest algérien.
La persistance, dans certains discours nationalistes et une partie de l’opinion, du souvenir de ce « Grand Maroc », combinée à la méthode déjà à l’œuvre au Sahara Occidental, occuper le terrain, consolider, puis demander la reconnaissance, alimente légitimement une inquiétude régionale quant aux intentions de long terme de Rabat, même en l’absence de revendication territoriale officielle et explicite sur ces frontières.
𝗨𝗻𝗲 𝗽𝘀𝗲𝘂𝗱𝗼 𝗽𝘂𝗶𝘀𝘀𝗮𝗻𝗰𝗲 bâtie 𝘀𝘂𝗿 𝗱𝗲𝘀 𝗳𝗼𝗻𝗱𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻𝘀 𝗳𝗿𝗮𝗴𝗶𝗹𝗲𝘀.
Ce qui frappe, en définitive, c’est le contraste entre l’agressivité de la stratégie extérieure marocaine et la réalité intérieure du pays. Human Rights Watch et Amnesty International documentent, année après année, des restrictions visant journalistes, militants et manifestants ; les mobilisations sociales sont réprimées ; le chômage des jeunes demeure massif. Un pouvoir qui investit autant dans l’affirmation de sa puissance régionale, armement, diplomatie, alliances, tout en négligeant les causes profondes du malaise social qu’il inflige à sa jeunesse fait, à l’évidence, le choix de ses priorités.
Cette stratégie, fondée sur l’accumulation des rapports de force plutôt que sur la résolution négociée des différends, porte en elle un risque sérieux : celui de transformer un conflit de décolonisation non résolu en confrontation durable entre États, dans une région du monde qui n’a guère besoin d’une nouvelle ligne de fracture.
𝗧𝗮𝗻𝘁 𝗾𝘂𝗲 𝗹𝗲 𝗦𝗮𝗵𝗮𝗿𝗮 O𝗰𝗰𝗶𝗱𝗲𝗻𝘁𝗮𝗹 𝘀𝗲𝗿𝗮 traité 𝗰𝗼𝗺𝗺𝗲 𝘂𝗻 problème 𝗱𝗲 𝗽𝘂𝗶𝘀𝘀𝗮𝗻𝗰𝗲 à 𝗶𝗺𝗽𝗼𝘀𝗲𝗿 plutôt 𝗾𝘂𝗲 𝗱𝗲 𝗱𝗿𝗼𝗶𝘁 à 𝗳𝗮𝗶𝗿𝗲 𝗮𝗽𝗽𝗹𝗶𝗾𝘂𝗲𝗿, 𝗹𝗮 stabilité 𝗱𝘂 𝗠𝗮𝗴𝗵𝗿𝗲𝗯 𝗰𝗼𝗻𝘁𝗶𝗻𝘂𝗲𝗿𝗮 𝗱’être 𝗹’𝗼𝘁𝗮𝗴𝗲 𝗱𝗲 𝗰𝗲t𝘁𝗲 𝗹𝗼𝗴𝗶𝗾𝘂𝗲 𝗯𝗲𝗹𝗹𝗶𝗾𝘂𝗲𝘂𝘀𝗲, 𝗲𝘅𝗽𝗮𝗻𝘀𝗶𝗼𝗻𝗻𝗶𝘀𝘁𝗲 𝗲𝘁 𝗮𝘃𝗲𝗻𝘁𝘂𝗿𝗶𝘀𝘁𝗲.
Amar Belani